V. supplément à rA//gfememe Zeitung^ 1863, n^s lOO
La plupart des critiques de Bacon ont trouvé ceux de ses travaux qui relevaient directement de leur compétence d'une valeur très-médiocre, superficiels, peu faits pour commander Téloge ou la reconnaissance. Le mérite de Bacon a été constamment placé par ses juges dans une sphère qui n'était pas la leur et qui reposait sur des faits dont l'appréciation échappait, en totalité ou en partie, à leur légitime juridiction.
Quant à la logique et à la philosophie de Bacon^ voici, par exemple, ce qu'en dit Sigwart : « Rien ne prouve mieux combien peu Bacon était fait pour comprendre la partie abstraite de la philosophie, que sa prétention de transporter à sa manière les idées les plus générales et les plus élevées, du domaine de Tabstraction dans le domaine de la réalité. » — « Et cependant, c'est précisément la partie méthodique ou logique do son œuvre qui constitue le côté le plus faible de
celle-ci, cette partie étant remplie d'inconséquences et de lacunes. Le défaut de précision logique se présente dans tous ses écrits. »
Maintenant si , considérant Bacon à mon point de vue, je dis qu'en sa qualité de naturaliste il est exactement le même homme que M. Sigwart représente comme logicien et philosophe; si je dis que rien ne prouve mieux combien Bacon était peu fait pour avoir l'intelligence des phénomènes naturels et des méthodes propres à conduire à leur connaissance, que saprétention d'appliquer, à sa manière, au domaine de la réalité les règles et les principes les plus généraux; si j'ajoute que la partie méthodique, logique de ses écrits scientifiques est la plus faible de toutes , qu'elle est pleine d'inconséquences et de lacunes ; si je dis tout cela à l'instar de M. Sigtoartlm-vcLèm^^ M. Sigwart prend Bacon sous sa défense contre mon jugement. Il est d'avis que tout dans son
client n'est pas aussi mauvais que je veux bien le faire croire, que plusieurs fautes mises à sa charge ne tiennent qu'à l'influence de son époque, qu'il y a de ma part beaucoup de malentendus, de fausses interprétations et d'exagérations, et qu'enfin telle ou telle chose doit être envisagée sous un autre point de vue à l'exemple de M. ^. Fischer, et non pas sous celui oii je me suis placé.
Il n'est pas impossible que l'on parvienne à découvrir des erreurs et des lacunes dans mon exposition historique; mais je ne crois m'être trompé ni dans l'appréciation de Bacon, en sa qualité d'investigateur de la nature, ni dans l'appréciation de son influence sur les sciences d'observation. La cause principale des discordances entre M. Sigwart et moi tient à ce qu'il envisage d'un autre côté, et, dans tous les cas, comprend autrement que moi, les faits dont il s'agit dans l'appréciation de Bacon.
(( Chaque fois que nous prétendons, dit M. Sigwart, faire des reproches à un observateur d'avoir mal envisagé telle chose, de n'avoir pas découvert telle autre, d'avoir cru que les caves sont plus froides en été qu'en hiver, et qu'une flamme peut brûler dans une autre flamme, il manque à notre jugement un élément important, savoir : la connaissance précise des conditions subjectives de Tobservateur tant en général qu'en particulier. Or le nombre des influences décevantes est infini. » — (( Il est presque impossible, même à l'aide de l'investigation la plus loyale et la plus impartiale, de prononcer un jugement équitable sur les mérites ou les démérites des découvertes faites dans le domaine des sciences d'observation. ))
Ces assertions de M. Sigwart sont fausses tant en général qu'en particulier, car elles excluent toute possibilité de juger des événements passés ; en sorte que si , dans le
domaine des sciences d'observation, l'appréciation des mérites ou des démérites est impossible^ elle le serait également sur tout autre terrain, et dès lors les études historiques ne seraient plus qu'un stérile passetemps. Si, en formulant cette opinion^ M. Sigwart ne voulait l'appliquer qu'à son point de vue personnel, il n'y aurait rien à redire; mais ce n'est pas ainsi qu'il l'entend : car il a Tair d'admettre que les ronces et les épines qu'il signale ne se trouvent que sur ma voie, et nullement sur la sienne. Ses jugements, à lui, sur Taction et sur la portée de^aco/zsont tout aussi péremptoires; il les donne comme s'il était maître absolu des difficultés mentionnées par lui relativement aux conditions subjectives en général et en particulier, ainsi qu aux influences décevantes.
Je n'ignore ni l'histoire du développement des sciences d'observation, ni les difficultés infinies que doit vaincre en lui-même^
comme en dehors de sapersonne, celui qui, dans ces sciences, veut arriver à une idée juste* Dans tout ce que nous ne connaissons pas ou que nous ne connaissons qu'imparfaitement, notre position est exactement celle où se trouvait ^^j»/^r de son temps. Or, bien de nos manières de voir pourront paraître à nos descendants toutf aussi impossibles et ridicules que nous paraissent aujourd'hui les idées de Kepler sur les esprits qui conduisent les planètes, et sur leurs influences favorables ou hostiles. Nous ne comprenons plus aujourd'hui comment Monnet (1774) a pu considérer l'acide tartrique cristallisé comme un acide chlorhydrique dissimulé, comment Hermstadt (1782) a pu dire que l'acide tartrique ne difî'érait point essentiellement de l'acide acétique, comment Berzelius a pu croire que l'acide lactique était un acide acétique dissimulé. Nous sommes pleins de crédulité superstitieuse à l'égard
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des choses et des faits que nous ignorons ou ne connaissons qu'imparfaitement, et il ne nous reste pour ainsi dire qu'à admettre tout ce que nous en disent ceux qui prétendent connaître ou sont censés connaître ces choses. Si quelqu'un avait voulu faire accroire à Berzelius que le plomb n'est que de l'argent dissimulé, l'éminent chimiste en aurait ri, parce qu'il était parfaitement familiarisé avec les propriétés du plomb et de l'argent. Pourtant, un siècle et demi avant Berzelius^ on y croyait, aussi bien qu'à la possibilité de convertir le plomb en argent.
Dans toutes les explications des faits placés en dehors des faits connus et ne s'adaptant pas à l'ordre accoutumé de nos idées, nous sommes encore des scolastiques de pure race; nous classons la cause inconnue dans la proximité d'un effet quelconque, et tant que nous ne connaissons pas sa vraie place, celle qui est le plus à notre portée
est évidemment la meillem^e; je ne rappellerai ici que la force catalytique qui, dans la chimie, continue encore à montrer ses oreilles ça et là. Le mot se présente toujours à la place de Vidée qui manque; tout le monde sait ce qu'on entend par ce mot : il se recommande par sa commodité, semblable à une boite dont le couvercle est marqué d'un signe interrogatif, et dans laquelle on jette tout ce qui se rapporte à la même catégorie d'incertitudes.
Jamais il ne m.'est venu à l'esprit d'adresser à un observateur du seizième siècle, ou d'une autre époque antérieure à la nôtre, des reproches sur les idées erronées qu'il a pu avoir relativement à des phénomènes de la nature , ou sur ce qu'il n'a pas découvert telle ou telle chose. Si M. Sigicwt compare Bacon à Kepler^ il commet là, à mon avis, un véritable sacrilège. Pour juger Kepler, il faut distinguer avec
. soin ce qui lai appartient en propre de ce qui revient à son époque, et c'est exactement de cette manière que j'ai essayé de séparer ce qui pouvait être particulier à Bacon de ce qu'il emprunte aux ouvrages de ses contemporains. Tel n'a pas été le procédé de M. Sigwart : il s'ensuit que le terrain sur lequel nous nous sommes placés est si foncièrement différent, qu'une entente entre nous devient à peine possible.
M. Sigwart se met dans la position d'un homme qui prononce un jugement sur les capacités d'un tisserand, ainsi que sur la nature du fil, du modèle et de l'ouvrage, sans s'être préalablement formé une idée juste d'un métier de tisserand , de la matière textile et de ses préparations, ni sans pouvoir distinguer les étiquettes, les enveloppes ou les parties de l'appareil destinées à fonctionner à l'aide du pied ou de la main. Il est donc tout simple que le jugement
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du tisserand de profession soit bien différent du sien : car cet observateur qui voit le métier fonctionner sous ses yeux, qui en connaît parfaitement chacune des parties , sait les difficultés qu'il faut vaincre pour les agencer, de manière à reproduire le dessin qui sert de modèle. Il reconnaîtra donc immédiatement si ce modèle est d'emprunt ou s'il a été inventé par l'artisan lui-même ; il appréciera la part qu'ont eue dans la confection du tissu la dextérité de l'ouvrier et l'action de l'appareil; il distinguera les qualités des matériaux mis en œuvre et dira s'ils se composent de coton, de lin ou de chanvre, si le fil a été tissu avec une machine , à la roue ou simplement au fuseau; de plus, dans le cas où l'ouvrage aura été fait à la main, il vous apprendra encore si la fileuse et le fileur ont travaillé en société et jasé entre eux, ou s'ils ont accompli leur besogne isolément chacun dans sa chambre. En effet, l'homme
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de profession vous dira tout cela, rien qu'en examinant l'uniformité ou les inégalités du fil, sa dureté ou sa mollesse, ses propriétés homogènes ou laineuses.
Les causes des contradictions entre ma manière de voir et celle de M. Sigwart sont palpables : un homme qui n'a jamais vu la mer en mouvement ne saurait puiser dans les descriptions les plus précises une idée juste d'une tempête ou des vagues qui se produisent dans de telles conditions. Lorsqu'il est en mer et qu'il voit une tempête, tout est nouveau pour lui et bien différent de ce qu'il s'était figuré. Il en est de même des phénomènes naturels en général.
Quiconque ne les connaît qu'à l'aide des livres ne les voit que par fractions , ne peut ni les embrasser dans leur ensemble, ni saisir les traits qui en donnent l'explication. J'ai manié moi-même la plupart des choses dont parle Bacon ^ et j'ai vu de mes
propres yeux le plus grand nombre des phénomènes qu'il décrit et explique ; dès lors, il n'y a plus rien d'étonnant si mon jugement sur toutes ces choses diffère de celui de M. Sigwart.
Dans les reproches qu'il m'adresse je ne vois que des malentendus, dont aucun, j'en suis sûr, n'est intentionnel. Par exemple, j'ai cité (p. W) quelques passages de Bacon^ entre autres celui où il prétend que les pierres précieuses renferment des esprits subtils, et j'ai fait observer, à cette occasion, que cette opinion était empruntée aux écrits de Paracelse, ce qui démontre que, dans ces sortes de choses, le point de vue de Bacon ne différait en rien de celui de ses contemporains, et que par conséquent il y aurait injustice à lui faire à cet égard un reproche quelconque. Or, ne voilà-t-il pas que M. Sigwart m'en fait un à moi, précisément à propos de ce passage, en m'accusant d'avoir
passé sous silence Texplication parfaitement juste et satisfaisante que Bacon a donnée du phénomène. Si M. Sigwart\du trouve juste et satisfaisante, c'est son affaire ; mais pour moi il ne suit nullement de cette explication que les pierres précieuses renferment des esprits subtils j et que ce fait soit démontré par l'éclat d'emprunt qu'elles possèdent.
Dans le passage qui suit le précédent, M. Sigwartme reproche d'avoir mis dans la bouche de Bacon ce que celui-ci n'avait pas dit, savoir : l'explication du prétendu fait relatif à la différence du poids d'un bloc de minerai dans le fond d'une mine et à la surface du sol, tandis que Bacon n'aurait donné qu'une explication très-raisonnable pour l'époque où il vivait. Mais de quelle manière pourrait être raisonnable l'explication d'un fait, lorsque ce fait est faux en lui-même? Ce que j'ai donné comme une explication venant de Bacon rend en
effet les idées qu'il avait sur la pesanteur, la chute des corps et la rapidité accélérée de ces mêmes corps.
L'expression dont je me suis servi pour l'intelligence du lecteur correspond exactement à l'explication du fait dans le sens de Bacon. On enseignait alors, dans les écoles, que la pesanteur diminue en raison de la distance,' et dans la direction du centre de la terre. Cette doctrine n'appartient donc point à Bacon. Ce qu'il y ajouta, ce fut sa propre opinion, que le mouvement vers un point central de la terre est une fiction {a mree vanity)^ et ensuite ^OTiMotmn exhorrentiœ motus. {Nov. Or g an* I. Aph. 48; Sylva Sylv., 763, 764, 765.)
J'avais dit (p. 11 3) que Bacon ne comprenait point la signification de l'expérience, qu'il la considérait comme un instrument mécanique qui, une fois mis en mouvement, de lui-même produirait l'œuvre. M. Sigwart
déclare qu'il ne trouve dans Bacon rien qui ressemble à une assertion semblable; ce qui n'empêche pas que, là où il parle de l'expérience, M. Sigwart jiQ s'exprime ace sujet comme moi. Ainsi M. Sigwart dit : « Lorsque M. Liebig reproche à Bacon de n'avoir eu aucune idée de la loi du mouvement basée sur l'attraction réciproque des masses dans le sens de Newton^ ce reproche se réduit à accuser Bacon d'avoir vécu çi.^djii Newton. » Et pourtant, quelques pages plus bas, M. Sigwart déclare « qu'il manque complètement à Bacon toute idée de la force » ; c'està-dire que M. Sigwart adresse à Bacon exactement le même reproche que moi ; puisque ne pas soupçonner l'existence d'une force dans le phénomène de la pesanteur, c'est ne pas avoir la moindre idée de l'attraction mutuelle des masses dans le sens de Newton.
En rapportant que dans l'examen de la
lumière (ou littéralement des couleurs) Bacon place les couleurs prismatiques (ou, comme il s'exprime, les prismes et les pierres précieuses cristallines) dans ses Instantiœ solitariœ, je fais observer (p. 54) qu'il faut renoncer à la question de savoir pourquoi il leur assigne cette place de (( soUtariœ. » M. Sigwart trouve mon observation mal fondée, parce que, dit-il, J5ac«9;2 ajoute que « les prismes et les gouttes d'eau n'ont rien de commun avec les couleurs permanentes telles qu'elles existent dans les fleurs, les pierres coloriées, les bois et les métaux. » Or, ce passage n'a pas de sens, attendu que les gouttes d'eau et les prismes sont incolores et, par conséquent, ne sauraient être comparés aux couleurs. CependantM. Sigwart ^^i d'avis que l'intention de Bacon était de dire : <( Il faut étudier les couleurs à l'aide du prisme, parce qu'elles se présentent ici indépendamment d'une surface
coloriée, comme phénomène lumineux. » Je défie qui que ce soit de tirer un sens semblable du passage àç^ Bacon, pas même avec l'assistance de l'observation que l'auteur y ajoute en disant que « la couleur n'est autre chose qu'une modification de la lumière incidente que reçoit un corps, » observation que Bacon aura empruntée à quelque manuel d'enseignement, puisqu'elle n'a aucune relation avec le mot solitariœ. Au reste, si M. Sigwart s'était donné la peine de lire quelques lignes de plus, il aurait trouvé que Bacon rapporte également à ses Instantiœ solitarue {quatenus ad discrepantiam) les veines 7ioires et blanches de plusieurs espèces de marbres, ainsi que les difîérences de teintes respectives que présentent les fleurs d'une même espèce, par exemple les stries rouges et blanches de l'œillet; ici il ne s'agit ni de prismes , ni de rien de semblable.
Les coatradictions deviennent de plus en plus flagrantes, à mesure que M. Sigwart examine de plus près la méthode d'investigation de Bacon. C'est ainsi qu'il dit : « L'analyse à laquelle Bacon soumet l'idée de la chaleur est traduite par Liebig de manière à la représenter comme complètement vide de sens. On n'a pas droit de faire un crime à Bacon d'avoir placé l'huile de vitriol, l'eaude-vie {spiritus origani)^ les plumes et la laine, à côté de la flamme et des rayons solaires, car il ne possédait point de thermomètre et n'avait par conséquent pour toute mesure thermique que celle de la sensation; d'ailleurs je ne saurais voir dans tout cela rien d'incompréhensible et de ridicule, bien que dans les détails on puisse y trouver deux fautes. »
Je n'ai pas qualifié le procédé de Bacon d'insensé, de ridicule ou d'incompréhensible , mais simplement de faux ; la plupart des appréciateurs de Bacon oublient que le lord chancelier prétend jouer le rôle à!Aristote de son époque, qu'il blâme et rejette les méthodes usitées d'investigation, et qu'il décrit sa nouvelle méthode comme étant la seule vraie, la seule qui doive conduire à de meilleurs résultats.
Ma tâche se borne à examiner d'abord la légitimité des titres que, dans le domaine des sciences d'observation. Bacon entendait faire valoir auprès de ses contemporains, et ensuite les opinions de plusieurs des nôtres, relativement à l'influence favorable qu'ont pu exercer les écrits de cet auteur sur la marche progressive des sciences d'observation.
Or je trouve que ses procédés scientifiques sont en contradiction flagrante avec
les principes dont ces procédés sont destinés à démontrer la justesse, qu'en présence d'un phénomène naturel il apparaît impuissant et embarrassé comme un enfant, qu'il ignore ou ne comprend point les travaux les plus importants de ses contemporains, qu'il est l'adversaire de toutes les vérités découvertes par ceux-ci, et le défenseur de toutes les erreurs qu'ils avaient combattues ; que sa méthode inductive est complètement inapplicable aux sciences d'observation, ce que je prouve en montrant qu'une investigation développée par lui-même, sur les bases les plus larges et conformément à sa méthode, reste éminemment stérile et nulle dans ses résultats; enfin, je soutiens que si les sciences d'observation étaient entrées dans la voie qu'il leur trace, elles occuperaient une position diamétralement opposée à celle où elles se trouvent aujourd'hui. Lors donc que M. Sigwart prend sous sa protec-
tion les manières de voir de Bacon et qu'il défend ses études de la chaleur, il abandonne le terrain solide sur lequel il s'était placé. Bacon sait que le sens du toucher comme interprète du sentiment de la chaleur est d'une nature trompeuse, ce qui n'empêche pas que, dans certaines conditions, ce sens ne soit un thermoscope aussi bon et même meilleur qu'un instrument de précision.
M. Sigwart confond le sentiment général de la chaleur qu'éprouve la langue avec la sensation de la chaleur, deux impressions de nos sens très-différentes. Si une substance est brûlante pour la langue, ce n'est pas un motif pour que la peau trouve cette substance chaude. V esprit-de-vin qui brûle la bouche ne produit qu'un sentiment de froid lorsqu'il est versé sur la main. M. Sigwart est également dans l'erreur quand il prétend que Bacon n'avait point de thermomètre : le thermoscope de Drebbel que Bacon con-
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naissait très-bien, puisqu'il en a donné la description , est un instrument excellent pour constater que le bois et le métal (le bois, selon Bacon^ ayant un principe de chaleur et le métal un principe de froid) possèdent la même température; c'est également à l'aide de cet instrument qu'il eût été facile de se former une idée de la température en général et des conducteurs inégaux de la chaleur; à son aide aussi, il eût été aisé de se convaincre qu'en été les caves ordinaires, loin d'être moins chaudes qu'en hiver, le sontgénéralement davantage, et qu'en hiver elles ne sont pas plus chaudes qu'en été; enfin le même contrôle eût pu avoir été exercé à l'égard de l'eau des puits. L'action de la pression atmosphérique peut être complètement négligée dans des déterminations aussi simples, faites avec l'instrument de Drebbel.
D'après M. Sigwari^ ladéfinition de lâcha-
leur, formulée ^diV Bacon, serait celle-ci : «La chaleur est un mouvement, et notamment un mouvement expansif en vertu duquel les corps se dilatent et tendent à occuper un espace plus grand que celui qu'ils occupaient précédemment, tandis que le froid les condense. » C'est là encore une assertion tout à fait gratuite : Bacon {Noviim Orgamim^ II, 20) dit : a Per iiniversas et singulas instantias , naturce cujns liniitatio est caloi\ vicletur esse motus, » Le sens de ce passage est clair : selon Bacon,, l'expansion n'appartient point à Vidée générale de la chaleur; tout doute à cet égard est dissipé par les exemples que cite Bacon de l'élimination des substances qui ne rentrent point dans la forma calidi. Il dit (n° \ 0, loc, cit.) : « Puisque le fer rouge n'augmente pas de volume par la chaleur (qiiod non intumescit mole\ rejice motnm localem aut expansivum » ; puis (n° 1 I , loc. cit.) : « Comme l'air se dilate
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dans le thermoscope et dans d'autres instruments de ce genre, comme il se meut d'une manière manifeste {manifesta) dans l'espace par l'expansion sans devenir manifestement {manifestum) plus chaud, rejice etiam motum localem aut expansivum, » Or, en traduisant le sens des deux passages par cette expression, «à la mer l'expansion ! » (p. 56) j'aurais, selon M. Sigwart, omis la phrase essentielle : secundum totum; et j'aurais de cette manière fait dire h. Bacon ce non-sens : (( qu'en chauffant l'air, il se dilate sans devenir plus chaud. » Mais ici encore il ne s'agit point d'un non-sens, mais d'une observation erronée , et quant à la phrase additionnelle secundum totum^ M. Sigwart l'a mal interprétée. Sans doute M. Sigwart ne me croira pas assez présomptueux pour admettre que j'aie la prétention de lui servir de guide dans la voie de la latinité, car, je le confesse avec douleur, en fait de latin,
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j'occupai constamment au collège les bancs opposés à ceux où siégeaient les lauréats; le seul avantage que je possède, peut-être, sur M. Sigtva?'ta cet égard, c'est que le sujet dont il s'agit m'est plus familier. Bacon n'a rédigé en latin aucun de ses ouvrages : il les a fait traduire par des écrivains qui n'entendaient rien au sujet, et comme ce sujet n'était pas clair pour lui non plus, on peut se figurer ce qui en résulta. Évidemment, dans le texte anglais, il y avait m t/ie whole^ c'est-à-dire lyris dans son ensemble^ phrase qui aura été rendue par secunduni totum. Ce que Bacon entend dire^ c'est que dans l'espèce ou dans la majorité des cas, mais non dans tous, l'expansion rentre dans \^ forma calicli^ tandis que le mouvement a lieu dans tous les cas. Le froid et la chaleur sont, selon Bacon, hostiles l'un à l'autre et n'ont rien de commun.
J'avais fait observer (p. 81)dansunenote,
bien inutilement peut-être, que le nom de Galilée ne se rencontre que deux fois dans les œuvres de Bacon^ et que Bacon n'a rien su et rien compris de tous les grands travaux de son époque. M. Sigwart cite de nouveaux pas^ sages relatifs à Galilée. Mais, au fond, tout ce que Bacon connaît de Galilée est résumé dans les deux passages indiqués par Mioi{Sylv. Sylv., 791, eiNov. Org. II. Aph. 39). Dans le Novum Organum, Bacon mentionne : la lunette de Galilée, la voie lactée, des taches obscures et claires dans la lune, des étoiles danslarégion des planètes, de petites étoiles autour de Jupiter; le terme de sélénographie s'y présente également. Dans les autres sept passages il ne fait que reproduire isolément ce qui se trouve consigné dans celui que j'ai cité. Si M. Sigwart avait lu deux lignes plus loin , il aurait eu bien de la peine à rester en contradiction avec moi; car ce que Bacon ajoute à la mention qu'il fait des
découvertes de Galilée est suffisamment remarquable et fort caractéristique pour l'auteur de semblables discours. Or voici ce que Bacon a dit : « Ce sont des découvertes distinguées {nobilia inventa)^ autant qu'il est permis d'ajouter foi à des communications {demonstrationibus) de cette espèce qui nous sont très-suspectes {maxime suspect œ)^ parce qu'elles se réduisent à un trop petit nombre d'expériences^ et que d'ailleurs cette voie n'a conduit à la découverte d'aucune autre chose de semblable importance ^ »
On le voit, Bacon n'entendait rien à tout cela; il n'en savait pas plus que ce qu'un lecteur de journaux peut savoir aujourd'hui
1. M. de Humboldt paraît n'avoir pas eu connaissance des endroits des ouvrages de Bacon où celui-ci traite si légèrement, et presque avec un air de dédain, les découvertes de Galilée; car M. de Humboldt ne cite de Bacon j en ce qui concerne le célèbre physicien italien, qu'un passage, où, en attribuant (à tort) à ce dernier l'invention du télescope, Bacon compare cette décou-
d'une invention qu'on lui annonce comme ayant été faite quelque part; aussi Bacon prend-il les observations de Galilée pour des expériences, qu'il trouve suspectes parce qu'il ne parvient pas à les placer dans ses vingt-sept Instantiœ; d'ailleurs ces expériences ne lui semblent pas suffisamment nombreuses.
M. 5/y?^^'ar/ est également d'avis que «les passages qui, d'après moi, représenteraient Bacon comme un vil flatteur du roi, ne contiennent guère ce que j'y ai lu et ne se prêtent pas aux conclusions que j'en ai tirées. » — Tout cela se trouverait réfuté, d'après M, Sigivart, « par ce simple fait que
verte à des vaisseaux destinés à conduire l'homme dans un océan inconnu. (Bosmos, v. III, note 45, à la page 168.) Sans doute, si Bacon ne s'était exprimé que de cette manière au sujet de son éminent contemporain, rien ne démontrerait qu'il l'eût méconnu ; mais les passages rapportés par M. de Liebig fournissent surabondamment Ja preuve qu'il n'en a pas été ainsi. P. T.
Bacon n'écrivit son Historia vitœ et rnortis qu'à l'époque oii il était déjà en disgrâce et vivait loin de la cour dans sa maison de campagne à Gorhambury, époque où il n'avait plus aucun rapport, ni avec le roi, ni avec son favori Buckingham. » A cette assertion M. Sigivart ajoute : « qu'il lui est extrêmement pénible d'être forcé de me convaincre de procédés de cette nature, et que lorsque des inculpations ào^ mauvaise foi^ de mensonge et dim^posture se trouvent basées sur de telles enquêtes, on provoque nécessairement la défiance. » Après quoi M. Sigivart essaye de donner une explication de la vivacité de mes attaques^ façon dont il qualifie mes examens.
Je prouverai tout à l'heure que, cette fois encore, M. Sigwart est complètement dans son tort, lorsqu'il prétend qu'après sa condamnation Bacon n'a plus eu aucune connexion avec la cour; et pour ce qui est de la
vivacité de mes attaques, il ne faut s'en prendrequ'aux philosophes allemands (et anglais) . On est, en effet, comme saturé de dégoût quand on lit les misérables argumentations à Taide desquelles ces messieurs essayent de faire de Bacon un investigateur de la nature, de rélever au rang de restaurateur ou de créateur de notre science ; il en est de même de l'effet produit par leurs efforts pour voiler les hideuses difformités de son caractère, difformités révélées d'une manière si irrécusable par ses propres aveux. Au reste, M.Sigwart ne peut guère me reprocher de n'être pas resté sur mon propre terrain ; aussi lorsqu'il s'est vu dans la complète impossibilité de réfuter mes assertions relativement à la position de Bacon dans le domaine des sciences d'observation, il eût mieux fait d'examiner avec un peu plus de soin les choses accessoires et insignifiantes, avant d'en tirer des sujets de reproches contre moi.
Quant aux relations qui ont existé après la condamnation à.^ Bacon entre celui-ci, le roi, le prince héréditaire et Buckingham, la plupart des lettres de lui qui nous restent de cette époque sont adressées à Buckingham. Elles poursuivent le favori partout, jusqu'en Espagne, et ont toutes le même but, celui d'obtenir de Buckingham de lui reconquérir. la faveur royale et d'appuyer les suppliques adressées au souverain et au prince. Il fait valoir auprès de Sa Majesté, de la manière la plus piteuse, l'exiguité ou la nullité de sa recette annuelle, les débris de son ancienne fortune n'étant représentés que par des joyaux et de la vaisselle d'argent; il déclare que lui et ses pauvres créanciers sont aux abois, et qu'il a à peine de quoi nourrir sa famille. Ces pétitions ne s'attachent pas seulement à Targent, mais encore à d'autres faveurs : il sollicite un emploi selon le bon plaisir du souverain : il demande une mission à Paris
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en insinuant que sa plume a une certaine valeur; il ambitionne une tâche quelconque qui lui permette de servir le roi, du moins par sa plume « calamo, » si non par son conseil « consilio; » il désire vivre pour étudier etnonétudier pour vivre, et il se résigne d'avance au date obolumBelisario;\\ supplie pour qu'on annule Tarrêt de condamnation prononcé par la chambre des pairs, afin qu'il lui soit loisible de reprendre sa place dans cette chambre; car, selon lui, la justice a eu sa satisfaction et Theure de la grâce a sonné. Enfin il cite l'exemple de sir John Bernet qui s'était rendu bien plus coupable, en sorte que dans leurs positions respectives il n'y avait que la différence qui existe, sinon entre le noir et le hlanc^ du moins entre le noir et le gris^ et il ajoute que puisque sir John Bernet avait été complètement gracié^ il pouvait également aspirer à l'être. Il fait observer que bien que Démosthènes ait été
exilé pour cause de vénalité exercée sur une échelle beaucoup plus large, il a néanmoins été rappelé avec honneur; que Marcus Livius avait été également condamné comme concussionnaire, ce qui ne l'empêcha point de devenir plus tard consul et censeur; de même que l'exil auquel fut condamné Senèque n'empêcha point ce dernier de rentrer ensuite dans toutes ses dignités, et de jouer le rôle d'instrument dans le remarquable Quinquennium Neronis.
Tous les côtés vils de son caractère et de sa manière de penser se produisent au grand jour après sa condamnation. 11 est impossible de ne pas éprouver les sentiments les plus douloureux, lorsqu'en lisant ces lettres on voit un homme, autrefois si fier, se traîner dans la fange et baiser les mains du méprisable favori. La pension qui lui avait été allouée et qui, selon Macaulay^ suffisait pour lui assurer une existence très-
convenable eu égard à son époque, ne répondait plus aux habitudes de sa vie. Toutes les autres sources de ses anciens revenus se trouvaient taries, et comme un gentleman n'étudie pas pour vivre, à l'instar de la gent vulgaire, il ne lui resta d'autre moyen de remédier à sa fortune délabrée que de revendiquer la faveur du roi et du prince, ainsi que celle du favori. Depuis sa condamnation il ne pouvait guère espérer de rendre service au roi dans les procès politiques et autres affaires d'État, et dès lors, connaissant les faiblesses et le caractère de son maître, il tenta dé nouvelles voies pour se concilier ses bonnes grâces ; c'est ainsi que s'explique de la manière la plus simple la naissance à Gorhambury de son Historia vitœ et mortis.
Je ne crois pas nécessaire de m'étendre davantage sur les autres considérations de M. Sigwart; car l'assertion que la science
est utile aux hommes est une assertion passablement banale, sans qu'on ait droit d'en tirer la conclusion, comme le fait M. Sigwart^ qu'il est parfaitement indifférent de proposer pour terme définitif à la science le vrai ou rutile. L'utilité est le but de l'art; l'art s'attache à un objet matériel et cherche une chos^e. Le but de la science^ c'est l'exploration de la vérité, l'investigation d'un/^mcipe. Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, la chimie passait pour un art; mais depuis elle a pris rang parmi les sciences, en se consacrant à la recherche des causes. Ce fut Bergman qui, le premier, la qualifia de science.
Aucun homme de science n'a en et n'a en vue une considération à'utilité. Celui qui fabrique des miroirs en argent sort du domaine de la science proprement dite, bien que, dans certains cas, des mitoirs en argent puissent être très-utiles à la réalisation de
ce que se proposent les astronomes et les physiciens.
Pour expliquer l'origine de mon opuscule surBacon^îe crois devoir faire observer que l'étude de l'histoire des sciences d'observation est une prédilection de mes moments de loisir (voyez par exemple la troisième et la quatrième de mes Lettres sur la chwiie). L'écrit de Burkle, ainsi que quelques-unes de mes propres observations, me conduisirent à l'étude de l'esprit du peuple anglais et par conséquent à celle des travaux de Bacon, J'avais toujours professé une grande estime pour Bacon^ et ne me tenais en sa présence que debout, le chapeau à la main. Ce sentiment s'évanouit aussitôt que j'eus approfondi le plus célèbre de ses ouvrages, le Novum Organwn^ et que j'eus constaté que sa pratique scientifique n'était qu'une imposture saupoudrée de belles phrases; dès lors j'eus honte de l'avoir naguère fré-
quemment encensé et cité comme un grand homme, à l'exemple de bien d'autres et de meilleurs que moi, qui s'étaient laissés aller à la même déception.
Voici maintenant l'arrêt définitif que prononce M. Sigwart relativement à la position Aq Bacon Qi à son influence sur son époque et sur la nôtre : « Les idées et les principes de réforme constituent le mérite essentiel de 56«co/2. Lorsque l'on considère et que l'on sait tout ce qui a dû avoir été écarté, avant que la scolastique ait été, non pas vaincue, mais seulement suffisamment refoulée pour que Ton conquît une place auprès d'elle, on conçoit alors l'énergie avec laquelle Bacon combattit la science professionnelle, ainsi que la partialité et la violence de ses jugements. Ce
n'était nullement la lutte du fameux chevalier avec les moulins à vent, comme le prétend M. de Liebig ; qu'on réfléchisse à la considération dont jouissait alors la scolastique, à l'état de l'enseignement scolaire, au fatras de formules arides et dénuées de sens, à la manie des discussions^ à la vanité, à l'esprit de suffisance, à la complète stérilité de la science, et l'on comprendra la vivacité avec laquelle Bacon entrait en lice contre l'ancien ordre des choses. — Ses coups d'estoc et de taille s'adressaient moins aux systèmes qu'à Tétat de l'enseignemaent de son époque, qu'à la manière dont on y traitait la science. »
« L'impulsion , Tencouragement et les promesses données par Bacon^ sa critique acérée du passé , son appel plein d'espérance à une carrière nouvelle, infinie, brillante, voilà les moyens par lesquels il a agi puissamment sur ses contemporains, ainsi que sur les époques subséquentes. »
Cette distinction entre ce que Bacon a voulu et ce qu'il a /r/^V paraît à M. Sigivart un moyen convenable pour accueillir et concilier les jugements fortement contradictoires prononcés sur Bacon, selon leur compétence respective, d'une part au nom des sciences d'observation par le naturaliste, et de l'autre au nom de la philosophie par Kuno Fischer. Il croit cependant que, prises en gros et dans leur ensemble, les idées du philosophe {Fischer) se rapprochent davantage de la vérité.
Envisagées du point de vue des sciences d'observation, les assertions de M. Sigwart font preuve d'une naïveté à peine concevable. En effet, c'est lui-même qui dit que « la philosophie de Bacon ne repose nullement sur l'expérience, mais exclusivement sur l'autorité d'Aristofe ; » — que a Bacon se fait étrangement illusion à lui-même, lorsqu'il croit se trouver sur le terrain de
rexpérîence et en commençant par en bas la construction de son édifice ; » — que « nulle part il ne s'arrête au simple phénomène, et ne cherche à le déduire des causes les plus directes ; » — que «partout il apporte avec lui des idées toutes faites qui ne sont rien moins que puisées dans Texpérience, mais, pour employer ses propres expressions, ne sont que des Antidpationes naturœ; » — que « en un mot, il pèche, presque à chaque page, contre ses propres exigences, et, à chaque page, commet les fautes qu'il a si sévèrement critiquées. »
Et c'est cet hom.me à qui, d'après le portrait que M. Sigwart lui-même en trace, manquent les premières conditions de toute activité, la force inhérente et spontanément productive ; chez qui tout n'est que clinquant et apparence : c'est un tel homme qui, par sa lutte avec la scolastiqué et par ses doctrines, aurait exercé une influence sur ses cou-
temporains et même sur notre époque? En vérité , Bacon ne m'apparaît que sous la forme d'un perroquet bigarré, qui adresse aux moineaux et autres volatiles enfermés avec lui dans une cage de longues dissertations pour leur démontrer la niaiserie qu'ils ont de se contenter de graines avariées et d'eau corrompue, et pour leur enseigner l'art de voler; tandis que lui-même, le pauvret, porte une chaîne à sa patte et ne possède pas une seule penne à ses ailes, lui, qui n'a jamais vu ni les champs ni les forêts qui produisent une nourriture plus salubre, ni les lieux d'oîi sourdent des eaux plus limpides et plus fraîches, lui, qui est réduit à becqueter les graines qui tombent du vase de ses tristes compagnons de captivité !
Bacon exerçant de l'influence sur les scolastiques ! — Mais combien eussent paru étranges à ces braves gens les prétentions de Bacon l — A ces hommes dont la vie s'é-
is
coulait dans une lutte perpétuelle avec les textes et les commentaires des anciens philosophes et mathématiciens; à ces philologues qui s'étaient chargés d'enseigner, à tour de rôle, l'histoire naturelle, la physique et les mathématiques, et qui, comme à Séville et à Oxford, rendaient grâces à Dieu, à chaque clôture de leur cours^ de s'être acquittés de leurs engagements et d'avoir conduit h bon port les définitions , les postulatum et les axiomes d'Euclide, y compris ses premières huit thèses ! — A eux si fiers de leur savoir et de leur mission qu'ils considéraient comme la plus sublime de l'esprit humain, on leur aurait demandé de descendre de leur chaire pour étudier la nature, pour chercher et donner la solution de la question de savoir comment se forment les vents, les nuages, la pluie, la rosée ou l'arc-en-ciel; on les aurait envoyés chez les bouchers, pêcheurs, écorcheurs, jardiniers, herboristes, chez les fondeurs et les
mineurs, chez les astrologues, ou même dans le laboratoire d'un alchimiste, pour s'enquérir comment est fait l'intérieur d'un animal sain ou malade, comment une plante se développe de sa semence, comment se distinguent les végétaux vénéneux des végétaux officinaux ; pour étudier l'aspect des entrailles de la terre , comment on extrait les métaux de leurs minerais et de leurs roches, ce qui se passe dans le ciel, et comment les éléments terrestres agissent les uns sur les autres; enfin on aurait exigé d'eux de rompre leur commerce avec les intelligences des temps passés et de renoncer aux heures qu'ils savouraient avec tant de délices, lorsque, enveloppés dans une bonne robe de chambre et assis au coin de leur cheminée flamboyante, ils s'entretenaient avec Platon^ Aristote et tous les grands hommes des siècles écoulés ! Rien au monde n'eût semblé plus extravagant aux yeux des scolastiques
que cette exigence de quitter leurs bouquins pour lier commerce avec la nature qui ne leur inspirait aucune sympathie, et ne leur offrait aucune compensation; rien au monde n'eût été plus absurde que d'attendre une réforme dans les sciences d'observation, de la part d'hommes complètement incapables de les cultiver. Et cependant voilà l'intention qu'on a prêtée gratuitement à Bacon au nom de l'histoire!
Aussi, je l'avoue, j'éprouve une espèce de frisson, lorsqu'en me plaçant au point de vue des sciences d'observation, je réfléchis à la manière dont on a prétendu écrire leur histoire, et quand je vois qu'aux yeux de bien des personnes, des jugements tels que ceux formulés par MM. Sigwart et BI. Fischer sur Bacon en sa prétendue qualité d'investigateur de la nature , sur son époque et sur l'influence qu'il a pu exercer à notre égard, passent pour autant d'études historiques. Je
m'étais figuré jusqu'ici que les études historiques de ce genre constituaient une espèce d'étude de la nature, ou, dans tous les cas, auraient une certaine affinité avec cette dernière; tandis que l'histoire fabriquée de cette étrange façon me prouve combien le bagage de certains historiens est léger, et combien il devient aisé à ces messieurs de cueillir des lauriers sans avoir besoin d'aller les chercher sur TOlympe.
J'ai passé bien des mois à extraire des œuvres de Bacon un choix de faits de telle nature que, placés sous les yeux du lecteur, celui-ci n'ait pas besoin d'un seul mot de commentaire de ma part pour apprécier à sa juste valeur la direction intellectuelle de Bacon], et l'état des connaissances de celui-ci en fait de sciences d'observation; j'indique les influences extérieures que, dans sa position, ont pu exercer sur lui la cour ainsi que les savants de son époque, et la manière dont
a réagi contre ces influences ; dans ce genre d'analyse, j'ai suivi la méthode que j'aurais observée si j'avais eu à examiner une substance matérielle quelconque, le soufre, par exemple, dont j'aurais étudié les propriétés physiques et chimiques, extérieures et intérieures, telles qu'elles se manifestent soit dans les relations du soufre avec d'autres corps, comme fer, argent, etc., soit sous l'action de la chaleur : le tout, je le répète, à l'aide de l'exposition et de l'enchaînement de faits le moins susceptibles d'équivoque. S'il est vrai que, par son impulsion^ son encouragement et ses promesses^ par sa critique acérée du passé, par son appel plein d'espérance à une carrière nouvelle , hn\- \d.iiiQ . Bacom puissamment agi sur son époque^ ainsi que sw' les époques subséquentes^ il faudrait avant tout, ce nous semble, qu'il y eût des signes auxquels on pût reconnaître cette action.
Eh bien, ce qui doit frapper tout le monde dans la manière de procéder de M. Sigwart, c'est précisément qu'il se dispense de citer à l'appui de ses assertions les moindres preuves fondées sur un fait quelconque.
Dès lors, comment M. Sigwart prétend-il exiger de moi, ou de tout autre, la croyance à une action puissante^ quand il n'indique ni la force qui a pu engendrer cette action, ni Veffet qu'elle a pu produire?
Je ne suis pas plus ami ou ennemi de Bacon que je ne suis ami ou ennemi du soufre, mais M. Sigwart est l'ami de Bacon et se charge de sa défense comme le ferait un habile avocat placé devant un jary qu'il sait incapable de comprendre ou de pénétrer complètement la nature des preuves testimoniales. Aussi M. Sigwart se contente-t-il de jeter tout simplement au panier les faits que je produis dans le but de démontrer la mauvaise foi , l'ignorance et l'incapacité
de Bacon; ou bien il essaye de les atténuer et il cherche à impressionner ses auditeurs en faisant valoir les quelques manifestations incidentes de son client en faveur de la vérité et de la vertu, ainsi que les bonnes intentions qu'il a nourries dans Tintérêt de l'humanité. M. Sigicart est l'ami et le défenseur d'un homme qui, à cause de sa haute intelligence, avait parmi ses contemporains bien des admirateurs, mais pas un ami, pas un défenseur, d'un homme qu'il sait avoir été de mauvaise foi dans la vie publique comme dansla science, d'unégoïsteaccomapli et d'un hypocrite qui avait perdu Testime de ses contemporains à un tel point, qu'après sa chute et sa condamnation. Ton cherche vainement à découvrir parmi eux le moindre signe de pitié ; aussi sa condamnation avaitelle paru tellement juste à l'opinion publique, que lorsque le roi lui eut remis la peine de prison et l'amende pécuniaire, le garde
des sceaux refusa de faire paraître Tordonnance royale à une époque trop rapprochée de la réunion ou de la dissolution du parlement, parce que la publication d'une telle ordonnance eût été fort préjudiciable tant au service du roi qu'à l'honneur de lord Buckhingham (V. Lettre de Lincoln au Yiscount Saint-Alban, du 18 octobre 1621). 11 n'est point d'avocat qui se charge de défendre un tel homme sans être en situation de produire les preuves les plus accablantes en faveur de son innocence et les arguments les plus persuasifs pour atténuer ou excuser son délit.
Mais que penser des efforts que fait M. Sigwart pour ravaler l'époque à laquelle appartient son client, afin de rehausser celui-ci? Que lui répondre, lorsque, renversant tout ce que nous savions relativement à l'état où se trouvait la science à cette époque, il nous dit : « Des noms peu nombreux.
tels que ceux de Galilée^ de Gilbert, de Harvey^ de Stevin, etc., peuvent-ils représenter l'état général de l'instruction scientifique de cette époque? — C'est précisément l'ensemble de la culture intellectuelle q\ieBaco?2 avait en vue lorsqu'il disait que la science était arrachée à ses racines et se trouvait réduite à un mélange de doctrines répétées sur la foi d'autrui, ainsi qu'à des manières de voir puériles. » Mais, demanderons-nous à notre tour : est-ce que l'ensemble de la culture intellectuelle est la mesure ou la racine de l'état des sciences? Et quelle idée se ferait de la science de notre époque celui qui voudrait en juger par la culture intellectuelle de la foule? Pour savoir ce qu'il en est de nos classes éclairées d'aujourd'hui et si, après tout, elles aussi, elles n'offrent point un mélange de doctrines répétées sur la foi dt autrui et des manières de voir 'puériles^ ne suffit-il pas de nous rappeler ce que nous
avons vu ou ce que nous voyons tous les jours, — les tables mouvantes, les esprits frappeurs, la pythonisse de Prévorst , les médiums magnétiques, l'homéopathie, les splendides ouvrages matérialistes qui nous régalent de révélations si parfaitement vides sur Dieu et la nature, sur Tâme et l'esprit, sur la force et la substance; la science de Vode de Reichenbach , les princes et les hauts seigneurs faisant des pèlerinages pour consulter des savetiers et des femmes ivres? Comment M. Sigwart peut-il s'aviser de placer les Galilée, les Harvey^ les Gilbert et les Stevin en regard de l'état général de la culture scientifique de leur époque? Dans quel rapport avec Tétat général de la culture scientifique se trouvent donc Gauss, Jean Muller, Ampère^ Gay-Lussac^ La Place ^ Faraday^ Davy, ou un grand homme quelconque de notre siècle ? Est-ce que par hasard on pourrait conclure que leur influence sur
l'esprit du temps et sur son développement a été nulle ou minime, uniquement parce que, même parmi les personnes éclairées de la nation allemande, il en est peu qui connaissent de ces hommes plus que leurs noms? Enfin, comment est-il venu à l'esprit de M. Sigwart de parler de noms peu nombreux^ lorsque parmi ces noms figurent ceux de Galilée et de Kepler, qui suffiraient à eux seuls pour illuminer leur siècle d'un impérissable éclat , et qui sont un sujet de légitime orgueil pour les pays où ils reçurent le jour? — Le mouvement intellectuel provoqué par la réforme , mouvement que précédèrent les grandes découvertes astronomiques et géographiques^ exerça l'action la plus puissante dans toutes les directions et notamment dans toutes les sphères des sciences d'observation. J'ai déjà cité (p. 80-82) les noms de Kepler^ de Galilée y de Stevin, de Harriot et de Gilbert^ fonda-
teurs ou régénérateurs de ce qui constitue nos sciences modernes de V astronomie^ de \di physique, de la mécanique, de V hydrostatique, de V optique, de V électricité et du magnétisme; mais n'oublions pas non plus les noms de Vasalius^ Konrad Gessner^ Fabricius ab Acquapendente, Andréa Cœsalpini^ Harvey^ Hieronymus Tragus^ Pierre Belon, Fracastori, de ces pères de Yanatomie, de \^ physiologie^ de la botanique et de la zoologie. Ils appartiennent tous, et bien d'autres avec eux, au seizième siècle, à ce siècle dont on peut dire sans exagération qu'il n'a encore été suivi d'aucun autre plus riche en hommes d'une intelligence créatrice.
Quiconque embrasse dans toute son extension ]e prodigieux développement des
sciences au seizième siècle est tenté de ne voir dans la personne de Bacon qu'une caricature de ce mouvement, ou tout au plus un amateur, un illuminé qui, à l'instar d'un individu de ce genre dont HosJdns a retracé le portrait, suit le sentier de la science comme une ombre, en parodiant l'image imperturbable et solennelle de la vérité par des contorsions burlesques ; qui exagère tout, à la manière des colporteurs des nouvelles, et qui, portant en vrai singe la livrée de la science, ne comprend pas plus la langue scientifique que l'aiguiseur ne comprend l'usage de l'instrument qu'il s'efforce de repasser en tournant sa manivelle au rebours.
Je me suis sérieusement appliqué à découvrir dans l'histoire du développement des sciences physiques et naturelles quelques faits capables de révéler l'influence exercée par Bacon sur les savants de son époque, sur la connaissance des phénomènes
naturels, sur l'état de la culture générale ou sur la manière de traiter la science : eh bien, tous mes efforts sont restés complètement sans résultats. Cependant, pour ce qui est des sciences physiques et naturelles, j'ai la parfaite certitude que, parmi ceux qui s'y sont distingués ou qui les ont fait progresser, il n'en est aucun qui ait dit avoir reçu de Bacon quoi que ce soit qui lui ait été utile ou d'une assistance quelconque.
Les gens pour qui Bacon composait ses livres se trouvaient en dehors de la science; en sorte que leurs idées et leurs opinions n'avaient aucune action sur le mouvement progressif de la science , tandis que ceux dont elle recevait toute son impulsion ne se souciaient guère de lire les écrits de Bacon.
Quelque fort que crie un homme qui combat les erreurs dominantes, il n'obtiendra jamais une influence appréciable sur la marche des idées de son temps, s'il ne par-
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vient à fournir des preuves irrécusables d'une nouvelle et meilleure manière d'envisager les choses et les phénomènes, d'une manière vraiment capable d'élargir l'ancienne sphère des idées et d'ouvrir de nouvelles voies aux connaissances intellectuelles..
Le progrès est un mouvement spiral^ ou bien le mouvement dun cercle dont le rayon va toujours en s allongeant ; aussi faut-il qu'une nouvelle idée féconde vienne s'ajouter à la somme des idées anciennes, si l'on veut que le domaine de notre savoir s'agrandisse.
Que des travaux scientifiques les plus influents des grands hommes on retranche les idées empruntées à autrui, il restera toujours à ces derniers quelque chose qui manquait aux autres, quelque chose qui le plus souvent se réduit à une fraction d'une nouvelle pensée; et cela suffit déjà pour faire le
LORD BACON. 19i
grand homme; bien entendu que nous ne tenons ici aucun compte de la difficulté de ]a tâche accomplie.
Combien différents sont des efforts et de l'influence de Bacon les efi'orts réformateurs de Paracelse ainsi que l'influence de cet homme remarquable sur son époque! Nous pardonnons à Paracelse, en faveur du bien qu'il fit et qu'il nous légua, sa vanité démesurée, ses fanfaronnades, sa soif de gloire, son langage vulgaire et trivial ; car nous savons que s'il mit en pièce l'édifice vieilli et vermoulu de Galien et à^Avicerme, c'est qu'aussi il posa les fondements d'un nouvel édifice; c'est qu'avec lui commença une nouvelle phase dans la manière d'envisager la nature, phase qui se manifesta tout d'abord dans la médecine et dans la chimie. Ses erreurs mêmes exercèrent indirectement une influence favorable sur les sciences d'observation durant un siècle et demi après
lui. Ses doctrines lui valurent une phalange d'élèves et de prosélytes enthousiastes, ce qui généralement n'appartient qu'à celui qui a assez de pouvoir et de fortune pour rendre les autres puissants ou riches. Malgré ses mœurs désordonnées et ses allures bachiques, Paracelse était un homme d'un caractère fortement trempé et solidement circonscrit dans les limites de sa vigoureuse individualité, ainsi que le dit déjà très-bien la devise en deux langues placée au-dessous de son portrait :
AUerius ne sit, qui suus esse potest.
Eines andern Kneclit soll niemand seyn Der fur sich selbst kann bleiben alleini.
Bacon est l'antithèse frappante de Paracelse^ notamment sous le dernier rapport,
1. Ne doit pas être esclave d'autrui quiconque peut relever de soi-même. P. T.
LORD BACON. i93
c'est-à-dire sous celui de l'individualité fortement accentuée; c'est un gentleman raffiné et spirituel, qui avait beaucoup lu, mais qui, dans le fond, avait peu appris; sa lutte avec les Scolastiques n'est qu'un simple tournoi de paroles, comparée aux rudes coups de massues de Paracelse. Et lorsque ce dernier vous renvoie à la nature, à l'observation et à l'expérience, c'est qu'il s'efforce de révéler à l'esprit de ses contemporains des trésors cachés jusqu'alors. Bacon n'a emprunté son savoir qu'aux livres, Paracelse a puisé le sien dans la nature elle-même; chez l'un la science n'était qu'un habit, chez l'autre elle était chair et os, « On étudie les livres, dit Paracelse^ à l'aide de l'alphabet, et la nature à l'aide de voyages; j'ai fait la chasse à l'art au péril de ma vie, et je n'ai pas rougi d'apprendre beaucoup de choses auprès des vagabonds, des écorcheurs et des barbiers. »
J'ai déjà souvent entendu dire à d'autres hommes déstingués (non naturalistes) que par son action stimulante, encourageante et promettante, aussi bien que par son apologie de Y expérience et par ses plaidoyers en faveur de X expérimentation , Bacon avait exercé une action notable sur son époque, et qu'à cause de cela mon jugement à son égard n'était guère admissible, tout en avouant que je pouvais avoir raison quant aux détails, mais non quant à l'ensemble.
En vérité, il faut n'avoir pas habité le monde réel, mais seulement un monde artificiel de papier et de carton, pour accorder la moindre vraisemblance, la moindre autorité à de telles assertions. Le chimiste est^ par sa science même, placé en communication constante et directe avec la vie et le mouvement des hommes, et il a par conséquent bien plus d'occasion que le philosophe, l'historien et le philologue, d'apprécier
rinfluence de l'enseignement scientifique. Eh bien, Je chimiste sait, par sa propre expérience, qu'après quarante ans d'enseignement rien n'est aussi minime que l'action exercée sur la foule par un seul homme, par un seul savant réduit exclusivement à ses propres forces, lors même qu'il met à son service toutes ses facultés aidées de la parole et de la plume, et qu'il traite des matières intimement liées au salut de l'État et à la fortune, au bien-être des citoyens; il sait qu'avant de vaincre la force d'inertie, avant de provoquer un mouvement perceptible, il lui faut V action combinée cTun bon nombre de personnes animées des mêmes sentiments que lui, et disposées comme lui à peser sur les masses, sans épargner fatigues et peines.
Les hommes de la vie réelle se décomposent en deux classes, dont l'une renferme ceux qui doivent travailler, et l'autre ceux
qui n'ont pas besoin de travailler. A cette dernière catégorie appartiennent les gens du monde qui jettent un coup d'œil sur nos livres , ouverts seulement pour leur instruction, leur édification, en manière de causerie intellectuelle; c'est tout au plus si nos doctrines produisent sur eux l'effet d'une belle musique : car pour amalgamer ces doctrines avec leur cerveau il faudrait que celui-ci possédât une certaine dose de substance sympathique capable d'opérer cet amalgame ; or, ce genre d'élaboration serait par trop pénible pour la plupart de ces hommes d'absolu loisir. Les individus appartenant à la première catégorie, c'est-à-dire les travailleurs obligés, sont le plus souvent obsédés par les tribulations de la vie et consacrent toutes leurs forces à la lutte nécessaire pour assurer leur existence. Seulement un petit nombre parmi eux sont maîtres dans leur métier, ce qui leur permet de s'acquitter
lestement et gaîment de la besogne journalière et de conserver encore quelques moments de loisir pour les consacrer à d'autres choses ; mais en dehors de ces êtres exceptionnels 5 le reste s'en tient à la doctrine très-commode qui leur a été inculquée dès Tenfance , savoir : que le bien suprême, c'est d'être satisfait de ce qu'on possède matériellement ou intellectuellement, et de s'accommoder de sa position, à peu près comme Procuste accommodait la taille des individus à la longueur du lit sur lequel il les couchait. Quiconque est satisfait tient avant tout au repos ; il nous hait parce que nous troublons sa quiétude, et il nous rit au nez lorsque nous nous avisons de lui dire que c'est le lit qu'il faut façonner à la longueur du corps et non le corps aux dimensions du lit, et lorsqu'en conséquence nous lui indiquons ce qu'il doit faire pour améliorer sa position et développer ses for-
ces. Si par un heureux hasard l'homme que nous endoctrinons ainsi est bon mari et bon père, son respect pour la position stationnaire se trouve souvent ébranlé, soit qu'il redoute la gêne et les soucis qui le menacent lui et les siens, soit qu'il ne soit pas insensible à l'avantage de voir ses enfants mieux vêtus, mieux logés et mieux élevés, soit enfin qu'il lui répugne de subir l'opération de Procuste lorsque des circonstances fâcheuses ont par trop raccourci son lit. îl en résulte que ces dispositions viennent en aide à nos efforts persistants et que notre homme se prend à devenir peu satisfait de lui-même^ ce qui est précisément le commencement de tout bien. On voit d'après cela que, dans les choses intellectuelles et matérielles, le doute tel que l'entendait Descartes ne produit aucun effet sur les hommes, à moins qu'il ne soit accompagné de moyens d'accommoder la position de ceux-ci à leurs besoins, c'est-
à-dire d'agir dans le sens inverse de Topération de Procuste.
L'excitation, l'encouragement et les promesses ne servent qu'à l'amusement de l'homme du monde; ces moyens n'agissent point sur les autres hommes. Croire que de belles phrases modifient le travail et les tendances de l'humanité, c'est vouloir apaiser la faim par des tableaux figurant du pain ou de la viande; on admire peut-être le tableau s'il est bien fait, mais on n'y mord point.
Combien M. Sigwart méconnaît les vraies conditions du progrès matériel et intellectuel lorsqu'il prétend : u que la véritable force de Bacon tient à ce qu'il a voulu, — qu'elle tient à ses erreurs comme naturaliste et comme philosophe; — que sa valeur pratique consiste dans ce qu'il a promis, dans l'essor audacieux de sa fantaisie, dans les mirages brillants de ses espérances , dans la gracieuse légèreté d'heureuses in-
spirations ; non dans ce qu'il a fait, non dans la marche systématiquement progressive des connaissances, non dans la solidité des résultats obtenus, non dans le travail patient, sérieux de l'investigateur! »
Dans ces mots de M. Sigwart, le monde est figuré en images renversées telles qu'on les voit dans les illustrations faites à l'usage des enfants. Nous tous, nous avons vécu, en Allemagne, à une époque où des hommes avaient obtenu honneurs, considération et importance rien que par l'exhibition de leurs aspirations, par leur fantaisie, par des mirages brillants, par d'heureux aperçus sans fondements solides. Mais dans tout cela où est la gloire? Et quelle a été l'influence de ces hommes sur nous? Leurs doctrines n'ont eu d'autre effet que celui de leurrer notre jeunesse par l'appât de fruits prestigieux dont l'usage empoisonna sa
séve vitale et détruisit ses forces. Ces hommes nous apprirent comment avec A et B, ou avec les pôles A et les pôles B, on pouvait démontrer que tous les corps se trouvent contenus virtuellement ou poten-tiellement dans le fer, — que l'eau n'est que du fer dépotentié, — que l'azote est la forme réelle de l'être de l'identité absolue, — que le pôle le plus potentiel de la terre est l'élément de la différence indépendante, — que l'hydrogène est l'élément de Tindifférence appartenant à l'antithèse, — que le carbone est l'abstraction de l'élément individuel, -— enfin que dans les observations et les expérimentations de Newton il y avait de la maladresse^ des bévues^ voire même de \d.niaisene et de la mauvaise foi. Cette époque du plus grand éclat de la philosophie naturelle allemande ne nous apparaît plus aujourd'hui que comme l'époque de la plus ténébreuse scolastique : cest qu'aussi la ^philosophie na-
turelle n était pas autre chose que la vieille scolastique masquée.
Nous connaissons maintenant à merveille l'effet produit par les doctrines de Schelling, de Hegel ^ de Steffens, et par tant d'autres doctrines, sur nos études actuelles de la nature ; et c'est précisément ce qui nous met à même d'apprécier avec une indabitable certitude l'influence de Bacon^nv son époque. Voilà pourquoi nous soutenons que cette influence a été complètement nulle et que, si sa pratique et ses doctrines telles qu'il les interprétait avaient été admises, les sciences physiques et naturelles auraient rétrogradé au lieu de progresser, de même qu'elles ont fait un pas en arrière et non en avant, alors qu'en Allemagne elles furent confiées à la direction des philosophes.
Le côté obscur ou mystérieux d'un phénomène est précisément ce qui en rend l'étude le plus attrayante ; or l'expérience
nous a appris que des théories anticipées ou des aperçus ingénieux nuisent, dans ces cas, en proportion même de leur vraisemblance. C'est qu'on n'aime guère à chercher une clef lorsqu'on prévoit qu'un travail souvent long et pénible n'aura pour tout résultat que de prouver qu'un autre portait déjà cette clef dans sa poche.
Personne ne niera que, de même que Bacon^ nos philosophes de la nature ont eu des idées souvent bonnes, quelquefois brillantes; mais il n'y a que les profanes ou les dilettanti qui soient disposés à croire que ces idées ont surgi dans leur cerveau par voie dintuition. Quelque puissante qu'elle soit, l'intelligence humaine est incapable de deviner l'essence d'une force, d'une loi naturelles, ou de dire par exemple a priori que le goût du sucre est doux. Nous autres, qui nous trouvons placés plus près de ces choseslà, nous savons que chaque fois que les idées
de ces hommes étaientbonnes, c'est qu'elles n'étaient pas autre chose que des mn^oirs artistement coloriés, dans lesquels se reflétaient les tendances et les résultats de& sciences de notre époque ; en dehors de ces emprunts ingénieux , ces hommes étaient décidément dévolus à l'hôpital des aliénés. Aussi, en dehors de l'Allemagne, les pays où les sciences d'observation se sont le plus développées, notamment la France et l'Angleterre , sont précisément ceux où les noms de tels hommes étaient ignorés; et quant à l'Allemagne, la science n'y a progressé qu'à l'aide de leurs adversaires, de leurs ennemis déclarés.
Le philosophe ne sait nullement combien, chez les physiciens et les naturalistes, les bonnes idées théoriques sont à bon marché ; il ne se doute guère de nos vrais besoins; il ignore que ce qu'on nous demande si impérieusement, ce qui nous est si difficile et ce
qui met à contribution toutes nos forces, c'est l'art de revêtir ces idées d'une forme active de manière à leur donner la vie et à en faire pour ainsi dire de la chair et du sang. A quoi a tenu le progrès d'une des branches les plus importantes de la physique, de la pathologie, de l'art de l'oculiste et de la chimie organique ? A l'invention d'une petite colonne composée de quelques plaques métalliques superposées les unes aux autres et alternant avec des chiffons de linge humide; à Tinvention d'un instrument ayant tout l'air d'une petite trompette d'enfant, ainsi que d'un petit miroir et d'un tube en verre muni de quelques globes renflés. De même, une masse de découvertes et de conquêtes intellectuelles se rattachent uniquement au microscope, à quelques réactions chimiques, à un prisme dirigé sur une flamme, etc. ; et c'est ainsi qu'on peut dire que dans l'étude de la nature quatre-vingt-
dix-neuf pour cent sont représentés par Fart et qu'il y entre seulement un pour cent de philosophie. Sans doute cette fraction, si minime qu'elle soit, est indispensable pour que l'art conduise à quelque chose de pratique; mais il n'en est pas moins vrai que c'est l'art qui précède la connaissance proprement dite et qui fraye la voie à cette* dernière.
La plupart des philosophes ne se font pas la moindre idée de tout cela, non plus que des difficultés incommensurables que la nature elle-même oppose aux opérations intellectuelles de celui qui l'étudié. Les philosophes qui le savent le moins montent gravement sur leur tour, et plongent leurs regards sur nous autres — les hardworking nien — comme sur des enfants qui jouent avec des cailloux bigarrés; la station de ces messieurs est trop élevée pour qu'ils puissent apercevoir la sueur qui ruisselle de nos fronts courbés sur la dure besogne; et pourtant, ce que, eux,
ils qualiïien.t de dure besogne, nous le faisons dans nos moments de récréation ^
L'erreur fondamentale commise par M. Sigwart^ dans l'appréciation de la valeur scientifique de Bacon^ tient particulièrement à l'opinion populaire relative à l'influence
d . Cette image du philosophe jetant du haut de sa tour élevée un regard sur la tourbe des travailleurs, dont les fronts ruisselants de sueur et les poitrines haletantes ne peuvent être aperçus par le superbe observateur placé au sommet de sa vigie, est non-seulement une image frappante de vérité, mais aussi éminemment poétique; elle rappelle involontairement le célèbre tableau que trace Schakespeare dans King Lear (acte lY, se. vi), des rochers de Dovre, du haut desquels les pêcheurs n'apparaissent que comme des souris, et les vaisseaux que comme des corps rabougris (ce sont les naturalistes travailleurs de Liebig)j tandis que les murmures des flots se brisant sur la plage ne peuvent plus s'élever jusqu'à celui (c'est le philosophe de Liebig) qui se trouve sur le sommet du rocher :
The fishermen, that walk upon the beach, Appear like mice ; and yon'tall anchoring bark, cock, a buoy the murmuring surge, That on the unnumber'd idle pebbles chafes, Cannot be heard so high. P. T.
qu'exercent sur l'étude de la nature les philosophes (je dis à dessein les philosophes et non la philosophie) aussi bien que leur manière d'envisager cette étude. C'est là une chimère creuse qui est encore aujourd'hui nourrie par les dilettanti^ mais qui ne va plus à notre époque . Il est vrai que , de tout temps, bien des philosophes se sont efforcés de faire accroire aux gens du monde qu'ils sont parfaitement compétents dans l'appréciation des questions, méthodes et explications scientifiques, et qu'ils sont en état de guider les savants eux-mêmes; mais pour les personnes tant soit peu versées dans l'histoire du développement des sciences d'observation, il n'est pas un instant douteux que jaihnais la philosophie n'exerça la moindre aclîtion favorable sur leur marche ascendante, tandis qu'au contraire c'est la philosophie qui a été puissamment influencée et épurée par les progrès faits dans la connaissance de
la nature. De nos jours un philosophe ne peut plus espérer avoir d'action sur l'esprit des hommes et sur les questions les plus élevées qui l'occupent, sans s'être familiarisé avec rhistoire des sciences d'observation; car, faute de posséder ces connaissances, il ne comprendrait pas l'esprit humain, ou ne le comprendrait qu'à moitié.
Personne ne sait mieux apprécier que moi la gymnastique éminemment utile que présente l'étude de la logique et de la philosophie, et personne plus que moi ne déplore l'indifférence, souvent le dédain, qui perce dans nos universités à l'égard de ces études. Sansdoute, ainsi que je l'ai déjà faitobserver, la philosophie n'entre qu'à titre diun pour cent dans l'investigation de la nature, dans la médecine et dans les branches dites techniques auxquelles les sciences d'observation servent d'auxiliaires ; toutefois , à défaut de cet un pour cent, les fruits de
toutes ces sciences n arrivent point à maturité.
C'est l'abandon de l'étude de la philosophie qui est cause que plusieurs ne voient que dans l'art et dans les manipulations le but exclusif de leurs travaux, et qu'on ne parvient pas à y découvrir la part de philosophie qui en constituerait le véritable mérite; ou bien encore c'est ce qui fait que cette part y est tellement minime que l'on renonce volontiers à la peine de la chercher dans les travaux de ces individus afin de ne point s'exposer à l'ennui de passer en revue leurs procédés aventureux, leurs conclusions absurdes et leurs expérimentations fastidieuses.
Je sais fort bien que ce que je dis là est comme si je jetais ma parole au vent; néanmoins il se pourrait que tel ne fût pas le cas pour tous; d'ailleurs, en faisant ces observations, je tiens surtout à faire voir à M. Sigicart que je suis ami de la philosophie, que j'estime grandement ses études vraiment
profondes, consciencieuses et lumineuses SUT Bacon, en tant que son examen porte sur le philosophe, et qu'enfin je suis reconnaissant à l'auteur de l'instruction que j'y ai trouvée. Sous ce point de vue, le jugement de M. Sigwart s'accorde avec les recherches sérieuses et solides faites par M. A. Lassan, dans son écrit intitulé : Considérations sur les principes scientifiques de Bacon'^ , lequel écrit est probablement une thèse de doctorat qui a été livrée au commerce et qui mériterait d'être plus répandue.
Sous le titre de : Encore un mot sur Francis Bacon de Verulam, par Justus de Liebig^ M. Sigwart de Tubingen a fait paraître
1. JJeher Bacons von Verulam icisseiischvftliche principien, von A. Lassan , Berlin, 1860, imprimerie de S. Lange, Friedrichstrasse, 103.
2i2 LORD BACON.
{A?2?iales prussiennes de Haym^ c. XIII, p. 79) une nouvelle réponse à mes articles publiés dans la Gazette d'Augsbourg des 2, 3, 6 et 7 novembre 1 863 \ Elle me fournit une occasion, dont je ne suis nullement fâché, de m'expliquer d'une manière plus précise encore que je ne l'avais fait sur la position de Bacon à Tégard des sciences d'observation; en sorte que cette position ne pourra manquer de devenir de plus en plus manifeste pour tout lecteur impartial.
En matière de sciences d'observation, le point de vue du savant diffère considérablement de celui du philosophe. L'un est habitué à ne s'en tenir qu'aux faits, l'autre attache plus d'importance aux opinions; et quand, dans ses argumentations, le philo-
1. Ce sont les paragraphes I, II, III et lY de cette traduction, lesquels, comme on l'a déjà dit, représentent autant d'articles publiés successivement dans la Gazette d'Augsbourg; il en est de même des paragraphes suivants : V, VI et VII. P. T.
sophe place au premier rang sa propre opinion, de manière à voiler par là les faits, une entente avec lui est à peine possible.
Pour le physicien et le naturaliste, c'est une chose inconcevable que Topinion exprimée par M. Sigwart en ces termes : « Personne ne pourra expliquer uniquement à l'aide de l'histoire des sciences d'observation pourquoi elles furent presque stationnaires pendant le moyen âge, et pourquoi elles prirent à l'époque de la Réformation un essor si puissant; pourquoi enfin, depuis le dix-septième siècle, tous les travaux s'y rapportant furent conduits d'une manière plus systématique et plus conforme à un plan régulier? »
Des idées de ce genre sont pour moi trèsremarquables, parce que j'ignorais jusqu'à quel point, dans les littératures philosophique et historique oîi je ne me sens guère sur mon terrain , on pouvait se permettre
des assertions arbitraires en présence de faits parfaitement positifs et indubitables. Or, au point de vue des sciences d'observation, tout ce que M. Sigwart trouve si inexplicable s'explique fort bien et d'une manière à ne laisser rien à désirer. En effet, antérieurement à l'invention de l'imprimerie, il n'y avait point de littérature vivante; en sorte que les sciences modernes ne naquirent que grâce à cette invention, et par suite de la facilité qu'elle donna à l'échange des idées et des œuvres de l'intelligence humaine. Tout cela se passa conformément aux mêmes lois qui président au développement de la civilisation , de l'industrie et des arts, lorsque les transactions commerciales et sociales entre les hommes et les peuples se trouvent facilitées et élargies. On peut suivre pas à pas le développement des sciences d'observation ; il est parfaitement certain qu'il se trouve intimement
lié avec les grandes découvertes de Colomb et avec les doctrines de Kopernic. « Parmi toutes les découvertes et toutes les vérités, a dit Gœthe^ rien n'a dû impressionner plus fortement l'esprit humain que la doctrine de Kopernic. Aussitôt que notre monde fut reconnu être un globe, un corps rigoureusement renfermé dans ses propres limites , il dut renoncer au prodigieux privilège d'être le point central de l'univers. Jamais peutêtre concession plus grave ne fut exigée de l'homme, car que de choses furent réduites en poussière et en fumée par l'admission de cette vérité qui détruisait un second paradis et renversait de fond en comble les témoignages de nos sens, ainsi que la croyance à un dogme poétiquement religieux ! »
L'esprit des peuples ne se développe pas comme celui d'un enfant qui apprend à connaître d'abord les lettres de l'alphabet, puis les mots et les phrases, et enfin
leur sens : dans ses progrès, Tesprît des peuples a pour point de départ les grandes découvertes, la connaissance de vérités nouvelles et larges; c'est par là, et sans intermédiaire apparent, qu'il voit se révéler à son activité des sphères jusqu'alors inconnues; c'est là ce qui agit sur lui comme une force remuante, et l'oblige de renoncer à son cercle accoutumé d'idées. Du moment que le mouvement du soleil autour de la terre était reconnu comme une illusion des sens, on devait être porté à se demander s'il n'en était pas de même à l'égard d'une innombrable quantité d'autres idées qu'on s'était faites des phénomènes de la nature. Le doute fut réveillé par cette puissante impulsion , et ainsi fut déposé le germe d'une étude plus approfondie des phénomènes et des opérations dans toutes les sphères des sciences physiques et naturelles.
« La haute culture scientifique qui caractérise la première moitié du seizième siècle, telle qu'elle se traduit par son esprit scrutateur, consciencieux, conséquent, sérieux, a son principe dans la seconde moitié du quinzième siècle : ce qu'engendra et nourrit celui-ci, acquit dans le siècle suivant tout son splendide développement; il est douteux que le monde revoie jamais un semblable phénomène. » C'est ainsi que s'exprime Gœthe dans son histoire de la théorie des couleurs.
Dans les entretiens de Luther avec ses commensaux perce déjà un certain goût pour l'étude de la nature. On examinait la plante et l'animal, la terre avec les minerais et roches qu'elle renferme, l'effet des médicaments, la nature des maladies. Quand on pense que les hommes qui, au seizième siècle , fondèrent nos modernes sciences physiques et naturelles, eurent à
218 LORD BACOiN.
lutter avec des erreurs invétérées et avec des préventions contre leurs personnes, sans avoir eu des prédécesseurs ou une voie tant soit peu frayée; que, de plus, ils étaient forcés de créer et d'inventer eux-mêmes tous les moyens nécessaires à leurs investigations, on ne saurait refuser la plus profonde admiration à tout ce qu'ils ont accompli. Pour triompher de difficultés aussi grandes, il ne fallait pas moins que les efforts et la persévérance que la passion seule est capable d'enfanter.
Du temps de Gilbert, on considérait les phénomènes magnétiques et électriques comme symboles des efTets les plus mystérieux et les plus inconcevables. Cet auteur s'exprime ainsi : (( Chaque fois que les sens errent à tâtons au milieu de recherches abstruses, ou que l'esprit ne peut plus faire un pas en avant, les philosophes invoquent l'ambre ou l'aimant pour les tirer d'em-
barras. » C'est à peu près de la même manière qu'au commencement du dix-neuvième siècle agirent les philosophes de la nature à Tégard des phénomènes découverts par Galvani et Yolta. On comprend alors la valeur de l'œuvre de Gilbert , quand, placé dans des conditions semblables, il sait développer les élém.ents fondamentaux de l'électricité et du magnétisme d'une manière tellement complète, que, depuis ses travaux jusqu'à nos jours, on n'y a pour ainsi dire rien ajouté.
Les ouvrages anatomiques du seizième siècle démontrent de la manière la plus évidente le goût des observateurs de cette époque pour l'examen approfondi des spécialités et l'intérêt qu'on accordait à leurs études. Sous ce rapport, quoi de plus remarquable que la description faite par Fabricius (professeur à Padoue, en 1562) du développement de Toiseau dans l'œuf, depuis son pre-
mier germe jusqu'à la rupture de la coque? Il explique pour la première fois tous les faits à l'aide de figures. Mais à combien de vastes recherches n'a-t-il pas fallu se livrer avant que son élève Harvey (qui étudia à Pavie) fût conduit de là au principe : que tout être vivant est engendré dans un œuf {omne animal ex ovo). Les dessins anatomiques exécutés par Leonardo da Vinci, sous la direction de son ami Marc-Antonio de la Torre ( professeur d'anatomie à Padoue , mort en 1512), sont admirés encore aujourd'hui, de même que les tables anatomiques de Bartolommeo Eustachi et les travaux de Fallopia (professeur à Ferrare, Pise et Padoue, mort en 1562) sur les organes de l'ouïe, sur la théorie des vaisseaux, sur Tostéologie du fœtus, sur l'oviducte, etc.
Parmi les instruments auxiliaires de l'investigation, celui dont l'usage était le plus familier au seizième siècle, c'était la science
mathématique; on n'en avait jamais perdu la pratique , et aucun obstacle extérieur n'était venu en entraver l'application : voilà pourquoi il n'y a pas lieu de s'étonner que, grâce à son assistance, on ait produit alors de si grandes choses dans la mécanique, dans l'astronomie et dans la physique. Partout où cela se pouvait, on faisait participer les arts plastiques à ce mouvement de progrès ; en sorte qu'il ne parut, dans ce siècle, presque aucun ouvrage où l'écriture ne fût accompagnée de figures et de dessins.
Quant aux méthodes , Galilée avait démontré pratiquement la nécessité et l'importance de rinvestigation des phénomènes isolés, puisque ce sont ces mêmes phénomènes qui l'avaient conduit à la découverte des lois du pendule et de la chute des corps.
Pour ce qui est des principes à suivre dans l'étude des phénomènes naturels , ils ressortent clairement des travaux mêmes
des savants de cette époque. Déjà, au commencement et dans la moitié du seizième siècle, Leonardoda Vinci ^i Paracelse avaient placé l'observation et Texpérience en tête des conditions les plus indispensables du progrès. Dans le premier quart du dix-septième siècle, Harvey s'exprime ainsi sur ce sujet : (( Dans toute science, quelle qu'elle puisse être, il faut observer soigneusement et interroger les sens. Nous ne devons pas nous fier aux observations d'autrui, mais seulement à celles qui nous sont propres ; celui qui n'en possède point n'a guère le droit de se qualifier de véritable disciple de la nature ^ »
i. Ce qui prouve combien peu de mérite Bacon a eu à prêcher en faveur de la méthode expérimentale et à combattre le respect aveugle du passé, c'est que les plaidoyers et les luttes de ce genre remontent au treizième siècle, et par conséquent à une époque bien antérieure à celle de Leonardo cla Vinci (i4o2— 1519) et de Faracelse (1493—1541). En effet, lorsque AZ^er^ le Grand (1205 — d289) embrassa tout le domaine des sciences connues de son temps, ce fut moins pour en dresser un inventaire
C/est précisément au moment où les principes, les voies et les méthodes de Texploration de la nature se trouvèrent complètement établis et répandus dans tous les pays, précisément au moment où le monde scientifique était mis en émoi par des découvertes nouvelles et tout à fait inattendues, que surgit à Londres un avocat nommé François Bacon, qui jeta à la face de son siècle cette orgueilleuse et mensongère déclaration : « Que jusque pour les développer par Y étude des faits et par la méthode expérimentale. Aussi s'y livra-t-il avec tant de succès, qu'il parvint à élargir considérablement plusieurs branches d'histoire naturelle, et notamment la zoologie {Fouchet, Hist. des Se. nat. au moyen âge^ p. 204—320). Mais cette force d'initiative et cette révolte contre le respect aveugle du passé se manifestèrent avec bien plus de force et avec un succès bien plus considérable chez son disciple Roger Bacon (1214— 1292), qui ne cessa d'insister, presque à chaque page de ses écrits, sur la nécessité d'observer de ses propres yeux les phénomènes de la nature, et de ne pas se reposer sur l'autorité d'autrui. Son ardeur à secouer le joug de l'autorité l'entraîna même avec une telle violence, qu'il alla jusqu'à s'écrier que, si c'était en son pouvoir, il brûlerait les ouvrages des anciens
qu'à lui ri n'y avait pas eu d'investigation vraie, sincère de la nature; que la voie de l'expérience avait été abandonnée pour se livrer à des rêves stériles ; que les ouvrages de son temps ne représentaient que des vieilleries; qu^ils ne donnaient aucune indication de choses nouvelles, et qu'ils étaient d'ailleurs complètement incapables de donner naissance à ces choses, ayant tout l'aspect de cette sibylle à tête de vierge et à corps se terminant en une figure de chien
pour forcer ses contemporains à observer par eux-mêmes- (Pouchet, loc. cit., p. 363) ► Plus de trois siècles après lui, François Bacon s'éleva avec la même indignation contre les anciens;, mais ce ne fut que pour leur substituer un fatras d'inepties et de plagiats, tandis que Roger Bacon entendait détruire les anciens , non - seulement parce qu'ils en*:. avaient le développement d'une méthode réellement iiouvelle, celle de l'expérimentation, mais aussi parce qu'il avait ajouté lui-même aux travaux surannés de se& prédécesseurs des œuvres originales qui, après plus de six siècles, font encore aujourd'hui l'admiration des savants,- comme autant de lueurs d'un véritable génie.
qui aboie; que par contre, lui, Bacon^ il avait découyert un nouveau procédé intellectuel, une nouvelle méthode d'investigation, un nouvel instrument destiné aux découvertes, etqu'àTaide de ces ressources, une vie nouvelle allait être donnée à la science qui, jusqu'à lui, n'avait été qu'une chose morte , immuable comme une statue *. ))
Aux personnes tant soit peu au courant de rétat où se trouvaient les sciences d'observation du temps de Bacon, de semblables assertions doivent paraître non-seulement surprenantes au plus haut degré, mais même
i. Les prétentions de Bacon^ telles qu'elles se trouvent formulées ici , paraissent inconcevables et tellement suspectes d'exagération , qu'il est bon de rappeler au lecteur les endroits mêmes du livre de M. de Liebig où sont rapportées les propres paroles de Bacon, dont ce passage n'est qu'un résumé fidèle et consciencieuXé On trouvera ces citations pages 14, i5> 17, 29, 32, 33 et 40 de cette traduction, ainsi que dans les Pièces justificatives. P. T.
inexplicables, attendu qu'elles sont en contradiction flagrante avec les faits parfaitement avérés ; en sorte qu'on est naturellement amené à se demander quels étaient les titres sur lesquels Bacon appuyait ces étranges prétentions, et quel but il se proposait en les formulant; car, évidemment, il a dû avoir en vue un but quelconque.
Les contemporains de Bacon le représentent comme un homme de haute intelligence, mais de caractère bas. D'après le portrait qu'ils en tracent, il était dominé par la soif des honneurs, du pouvoir, de l'argent et de la considération, aspirations à la réalisation desquelles il avait voué toutes ses facultés, toutes ses forces. L'un de ses biographes, qui d'ailleurs le place très-haut , rapporte qu'en sa qualité de jurisconsulte de la couronne, il était l'instrument docile des actes arbitraires et tyranniques, le cruel persécuteur des hétérodoxes; son biographe nous
apprend que la peine de mort étaii employée par Bacon comme Tune des mesures les plus efficaces contre la secte des Broivnistes , dont tout le crime consistait à prétendre que l'Église doit être indépendante de l'État, et à adorer Dieu d'après leur propre mode, et non d'après le mode prescrit par l'État. Bacon n'est cependant guère représenté comme un fanatique en matière de religion; ses idées, relativement à Dieu et à la religion, étaient même des plus tolérantes; il n'était ni passionné en ces matières, ni amateur de tortures gratuites; et de ce qu'il nous apprend qu'il assistait quelquefois à Texécution de criminels d'État auxquels on arrachait le cœur de leur vivant, il n'en faut pas conclure qu'il fut cruel et sanguinaire, Évidemment, dans sa conduite à l'égard des Broionistes^ il a dû être guidé par des raisons de servilité, mais non de sentiment personnel.
Lorsque son ami Essex comparut devant le tribunal, accusé de crime de haute trahison, Bacon^ en raison de ces mêmes principes de servilité^ argumenta contre lui, en sa qualité de procureur de la couronne, et n'épargna aucun frais d'éloquence pour faire placer la tête de son ami sur l'échafaud. Certes, ce ne fut pas la conscience rigoureuse des devoirs de son ministère qui put le faire agir ainsi, puisque^ plus tard, la violation la plus effrontée de ces mêmes devoirs, qui lui étaient imposés plus qu'à tout autre en sa qualité de juge suprême de l'État, le rendit passible lui-même d'un châtiment infamant. Il faut ajouter qu'il avait prêté sa plume à la défense des procédés judiciaires dont Essex avait été victime, ce que ne lui commandaient nullement se& devoirs officiels. Enfin, non content de cela, il exagéra la culpabilité de l'accusé, en supprimant, ce qui fut constaté plus tard, divers
faits de nature à Tatténuer. Si Bacon avait prévu l'influence qu'exerça sur l'esprit de la reine ElisahethX^ mort de son favori, il aurait peut-être suivi, dans sa conduite à regard à'Esseœ, une voie diamétralement opposée à celle oii il s'était engagé, et dès lors , au lieu de s'attirer de tous côtés haine et mépris, il aurait probablement touché de beaucoup plus près le but auquel il tendait.
Les biographes de Bacon rapportent encore plusieurs autres de ses actes, qui démontrent qu'en général il ne reculait devant aucun sacrifice , pas même celui de son honneur, quand il s'agissait de gagner la faveur de la cour ou des dépositaires du pouvoir; néanmoins, sous la reine Elisabeth^ aucun de ses efforts n'eut le succès désiré; ses plus proches parents, qui tenaient le gouvernail de l'État, et qui probablement le connaissaient mieux que les autres, évité-
rent de le placer dans leur proximité, malgré ses talents. .
La reine Elisabeth mourut en 1 603, et le trône d'Angleterre fut occupé par un prince complètement dépourvu de qualités extérieures, de ces traits saillants qui captivent Tamour et la vénération du peuple; par contre, Jacques P^ était un homme qui avait beaucoup lu, plutôt érudit que roi. C'est sur cette position du souverain vis-à-vis de ses sujets que le jurisconsulte officiel, plus riche d'aspirations ambitieuses que d'argent, bâtit ses plans d'avancement; le savoir, puisé dans les livres, n'était pas, aux yeux du peuple, un grand titre d'estime; cependant, parmi toutes les qualités du roi, la plus saillante et la plus caractéristique , c'était précisément l'érudition. Il est vrai que Bacon ne s'était particulièrement livré à l'étude d'aucune science, ce qui ne l'empêcha point, grâce à l'énergie et à l'adresse
qui lai étaient propres, d'acquérir dans un laps de temps comparativement très-court tout ce dont il avait besoin pour ses projets. A rage de quarante-six ans, il publia un Éloge de l'énidùion dansuii ouvrage qui avait pour objet l'accroissement, le progrès et. la dignité de la science. Quant au motif qui présida à la rédaction de ce travail, Bacon ne nous laisse guère dans le doute à cet égard, puisque l'ouvrage est adressé au roi, a dont les qualités innées et les particularités individuelles, dit l'auteur, méritent d'être constatées, non-seulement par la renommée, par l'admiration de ses contemporains, ou par l'histoire et la tradition des temps à venir, mais encore par un ouvrage solide, par un monument spécial et impérissable portant le cachet de la puissance souveraine, le reflet des qualités personnelles et de la perfection d'un tel prince. » — A l'aide de ce livre. Bacon avait voulu rappeler à ses
concitoyens que si Jacques P' avait quelques imperfections qui pouvaient leur paraître ridicules, telles que sa taille, sa gaucherie, ses habits bourrés , son dialecte écossais assez vulgaire pour les oreilles anglaises, la peur puérile que lui inspiraient les armes blanches, sa débilité, sa vanité, sa pédanterie, etc., que toutes ces imperfections cachaient de vrais prodiges du ciel, associés aux connaissances les plus parfaites dans les sciences divines et humaines, et qu'en un mot les Anglais possédaient, dans la personne d'un tel prince, « un roi comme il n'en avait point paru depuis Jésus-Christ : roi par sa puissance, pontife par son savoir et ses lumières , philosophe par son érudition et son universalité. » — On ignore l'impression que ce portrait produisit sur le peuple, mais Teffet en fut considérable sur l'érudit et royal bibliophile.
L'ouvrage parut en 1605, et, deux années
après. Bacon obtint le poste important de procureur général, poste qu'il avait infructueusement sollicité sous la reine Elisabeth. Cette fois Bacon ne s'était point trompé sur le caractère de son souverain : le coup avait porté juste, et il ne s'agissait plus que de bien affermir l'échelle qui devait lui servir à monter aux honneurs, au pouvoir et aux plus hautes dignités. A cet effet, il s'essaya dans diverses branches d'études; mais sa provision de lectures et de con-^ naissances en droit, en philosophie et en histoire, fut bientôt épuisée; peut-être même n'étcyt-elle pas aussi grosse que celle de plusieurs de ses contemporains : il ne lui resta donc, pour dernière ressource, que de se placer sur un autre terrain hors de la portée des personnes qui l'entouraient. En conséquence, il se présenta comme réformateur des sciences d'observation, qui alors étaient encore peu
populaires en Angleterre. II est vrai qu'il n'avait jamais étudié ces sciences; caria botanique, la zoologie, Tanatomie, la physique, l'astronomie, la chimie et les mathématiques étaient pour lui choses également inconnues; il n'avait ni la moindre aptitude pour l'observation, ni la moindre idée des conditions à l'aide desquelles on saisit avec justesse un phénomène naturel; il ne se trouvait en relation personnelle ni avec les savants du continent, ni avec ceux de son propre pays ; mais tout cela n'était nullement nécessaire à ses projets.
Pour jouer le rôle de réformateur des sciences d'observation à la cour de Jacques I" durant le premier quart du dixseptième siècle, période la plus brillante et la plus mémorable dans l'histoire de ces sciences, il a fallu nécessairement que Bacon ignorât ou feignît d'ignorer l'état réel où elles se trouvaient. D'un côté, en effet, il est
LORD BACON. 23o
difficile d'admettre qu'il n'ait point connu les grandes découvertes de Harvey ^ qui étaient Tobjet d'une si vive polémique parmi les médecins d'alors; de même, il ne paraît guère possible qu'il ait ignoré les féconds travaux de Lobel^ l'un des botanistes les plus éminents de son époque, le premier qui ait distingué les deux grands groupes du règne végétal, savoir : celui des monocotylédonés et celui des dicotylédones; car Harvey et Lobel vivaient l'un et l'autre dans le voisinage immédiat de la sphère de Bacon , puisque Harvey était médecin du roi et Lobel botaniste attaché à la cour. D'un autre côté, il n'est pas plus facile d'admettre que Bacon ait tant soit peu compris l'état oii les sciences d'observation se trouvaient à son époque; autrement comment eût-il pu avancer qu'il était le premier à entrer dans cette voie, et que, depuis Am/o/^ jusqu'à lui, le domaine des sciences
d'observation n'avait été qu'une table rase. Au reste, il ne faut pas oublier que Bacon était ministre de justice lorsqu'il rédigea son Noviim Organum; or j'ai déjà montré (p. 22) combien il est aisé de reconnaître que ce livre émane de la plume d'un juriste qui, en thèse générale, n'admettait pas la possibilité de donner une véritable explication d'un fait, telle que nous l'entendons dans les sciences physiques. C'est là une manière de voir assez répandue chez les personnes étrangères au caractère essentiel de l'investigation des phénomènes naturels. A ce propos je me souviens que, lorsque j'eus terminé l'un de mes cours populaires du soir à Munich, les juristes qui y avaient assisté se préoccupèrent exclusivement des expérimentations exécutées pendant la séance, afin de démontrer aux auditeurs mes assertions par des faits positifs; or, ces messieurs avaient l'jntime conviction que mes asser-
lions étaient purement gratuites, de même que les expériences ne devaient être que des tours de passe-passe destinés à créer l'illusion; c'est pourquoi ils se livrèrent à de minutieuses enquêtes, afin de découvrir les ressorts secrets de ces habiles jongleries.
Après avoir nettem^ent précise Tétat oii se trouvaient les sciences d'observation du temps de Bacon j'en reviens à la réplique de M. Sigwart, dont il est très-facile d'écarter les rectifications et objections.
M. Sigwart commence par faire observer que son premier jugement porté sur mon article relativement à Bacon^ a visiblement rectifié ma manière de voir. Selon lui, son jugement (( a eu cela de bon, que du moins M. Liebig n'ignore plus les erreurs qui lui sont échappées lors de la rédaction de son
écrit : ainsi M. Liebig doit savoir maintenant que Bacon n'était pas grand -chancelier quand il composa son ouvrage de Dignitale et augmentis; qu'il n'a pu écrire son Histoire de Henri VII dans l'intention d'accroître son influence sur le roi; enfin M. Liebig sait maintenant comment le roi paya de gros intérêts pour la gloire que Bacon lui procura. »
Je sais tout cela, en effet, mais je ne le sais pas dans le sens de M. Sigwart. Dans mes articles, je n'ai jamais parlé de V Histoire de Henri VII, que je n'avais point lue; ensuite, bien que M. Sigwart ait raison de dire que l'ouvrage de Dignitate et avgmentis a paru en 1632, lorsque Bacon n'était plus grand-chancelier, je ferai néanmoins observer que ce n'était que la traduction en latin de son livre anglais : The two books of the proficiency and advancement of learning divine and Junnan^ qui, ainsi que je l'ai dit,
en mentionnant à cette occasion la dédicace au roi Jacques I" qu'il renfermait, fut publié par Bacon, en 1605; aussi n'est-il guère possible de douter que si Bacon n'avait pas écrit ce livre ou que s'il ne l'avait pas accommodé pour le but particulier qu'il se proposait, il aurait eu de la peine à devenir procureur général, ministre de justice, grand-chancelier, etc. D'ailleurs en envoyant à Jacques P^ la traduction latine de son ouvrage, il dit expressément que « c'était tout à la fois \e premier et le dernier de ses ouvrages offerts au roi. »
Quant à mon assertion que Bacon n'avait écrit aucun de ses ouvrages en latin, M. Sigivart en est presque indigné et la trouve insoutenable : « Lors même, dit-il, que M. Liebig n'aurait point le sentiment de la manière ferme et originale avec laquelle le latin est manié dans ces ouvrages, il faut supposer qu'avant de vouloir réfuter son
adversaire par de telles allégations , il aura découvert dans quelle langue les écrits qu'il étudie ont été originairement rédigés. » Évidemment M. Sigwart^ à qui un sens intime a révélé que le latin des ouvrages de Bacon ne peut provenir que de Bacon luimême, n'a point lu la lettre adressée par ce dernier au professeur Playfer de Cambridge (mort en 1 608), dans laquelle il prie cet habile latiniste de vouloir bien traduire son livre : The advancement oflearning ^ en lui disant à cette occasion « qu'il considérerait son œuvre comme venant au monde pour la seconde fois, s'il la voyait paraître dans une traduction latine sans préjudice pour le sens et le sujet; que parmi tous ceux qu'il connaissait, Playfer était précisément Thomme entre les mains duquel il désirait le plus voir tomber son ouvrage; car, après tout ce qu'il avait entendu et lu de lui, il est, à son avis, passé maître dans l'art de
choisir les expressions les plus appropriées aux choses. » — Si, à l'âge de quarante-six ans, lorsqu'il n'était encore qu'un jurisconsulte peu chargé d'affaires, Bacon ne se reconnaissait point l'aptitude de traduire en latin son premier ouvrage scientifique, il n'est guère probable qu'il possédait cette aptitude dans sa soixantième année, alors qu'il était ministre o Ainsi, tant que M. Sigwart n'aura pas démontré qu'un ouvrage quelconque de Bacon a été originairement rédigé en latin, il faut bien qu'il me permette de soutenir mon assertion, à savoir que tous ses ouvrages latins avaient exigé l'intervention d'un traducteur K
4. Hume, dans son Eistory of England^ dit, à la vérité, que « la plupart des ouvrages de Bacon furent composés en latin, quoiqu'il n'écrivît élégamment ni cette langue^ ni sa langue maternelle. » Sans doute, l'éminent historien n'avait point connaissance des documents historiques cités par M. de Liebig^ et qui prouvent que Bacon avait eu recours à une plume étrangère pour revêtir ses ouvrages
Le deuxième point, dit M. Sigwart^ qui met en plein jour la manière dont procède M. Liebig^ est la question relative aux idées de Bacon sur la chaleur. — « Quant à cette question, dit-il, M. Liebig a l'air de vouloir donner à croire que ni Bacon ni moi, nous n'avons point la moindre teinture des règles les plus élémentaires de la logique ; en sorte que si, par hasard, 5(^(:w2 définissait un che-
d'une forme latine, forme pour laquelle, comme on vient de le voir, Eume est loin de professer l'admiration qu elle inspire à BL Sigwart. Au reste, les endroits de la History ofEngland relatifs à JBaco?z sont remarquables dans ce sens qu'ils démontrent que Eume ne partageait guère l'aveugle engouement de ses compatriotes pour le noble lord, puisqu'il le déclare « inférieur à Galilée^ et peut-être k Kepler. » Cet aveu, tout puéril qu'il nous paraisse maintenant après l'écrit de 31. de Liebig, semble indiquer cependant que si Eume avait eu la compétence requise pour apprécier Bacon sous le point de vue des sciences d'observation, il aurait eu peut-être le mérite de saisir toute l'insignifiance de son célèbre compatriote comparé à l'illustre physicien italien et à l'éminent astronome allemand.
val gris en disant que c'est un cheval blanc, il entendrait par là que tous les chevaux gris sont des chevaux, mais que tous ne sont pas blancs. Quiconque connaît les éléments de la logique trouvera cette définition (de 5acon) très-claire et formellement juste. »
Dans mon article du 2 novembre, j'avais cru avoir fait entendre assez intelligiblement à M. Si fftvart coïTihieii il est imprudent de quitter son propre terrain pour s'ériger en guide sur un terrain étranger. Il ne me reste plus guère qu'à lui dire qu'il n'a pas du tout compris les définitions de Bacon relativement à la chaleur. A l'aide des notions qu'il aura puisées dans quelque manuel ou quelque cours de physique, M. Sigwart cherche à introduire un sens logique dans les définitions que donne Bacon de la nature et de l'essence de la chaleur; et, comme il y est parvenu, il se figure que le sens est juste. La méprise qu'il commet
tient évidemment à ce qu'il n'est pas en état de juger des éléments mêmes de la définition, ou, si l'on veut, des assertions qui servent de prémisses aux conclusions de Bacon.
Lorsqu'un physicien lit un travail de physique ayant pour objet la description de faits et d'expériences, il se soucie médiocrement de savoir si l'auteur ajoute ou n'ajoute pas à la fin de son travail le résumé des résultats, ainsi que l'énumération des conclusions qu'il se croit en droit d'en déduire. Le lecteur au courant de ces sortes de matières sait fort bien ce que signifient les faits exposés; il ne juge guère les conclusions et les définitions d'après la manière plus ou moins lucide, logique et formelle dont sont coordonnées ces conclusions finales ; mais il se demande, avant tout, si les idées qu'elles contiennent s'accordent ou ne s'accordent point avec les faits observés-
Considérées à ce point de vue, le seul qui soit admissible, les définitions de Bacon peuvent être justes dans le sens formel; mais ce que M. Sigwart y introduit de son fait est parfaitement faux. En effet, les conclusions de Bacon ne renferment aucune idée relative à la nature de la^ chaleur; Bacon cherche simplement à y faire entrer toutes les propriétés par lesquelles les corps aériformes, liquides et solides, exposés à la chaleur, affectent nos sens. Pour ce qui est du mouvement expansif dans Tensemble, c'està-dire dans le changement du volume, Bacon ne l'avait constaté qu'à l'égard de l'air, à l'aide du thermoscope de Drebbel^ mais non point à l'égard d'un autre corps quelconque soit liquide, soit solide, et dès lors Bacon n'a pu admettre la propriété dont il s'agit dans l'idée générale de la chaleur. Quant au mouvement opéré dans les jjarticules les plus petites sans augmentation (l'es-
pace^ ainsi que l'admet M. Sigicart^ c'est tout simplement une impossibilité, dans ce sens que l'existence d'un semblable mouvement n'est perceptible que par l'accroissement du volume, phénomène que Bacon n'a point constaté. Ce que Bacon entend, c'est l'état d'un corps qui entre en trépidation, en mouvement.
La prétendue définition de Bacon avec ces quatre différences embrasse les phénomènes suivants : accroissement du volume de l'air sous l'action de la chaleur, passage de l'eau à l'état de vapeur, ascension de l'air chaud, diffusion de la fumée, exsudation et conversion en fumée du bois enflammé et d'autres corps combustibles , ascension et mouvement intérieur de trépidation de la flamme, mouvement des molécules de l'eau au moment de réchauffement et de l'ébullition de celle-ci, mollification des corps exposés à la chaleur, intensité de la
chaleur dans le fer incandescent, dégagement de chaleur qui accompagne la dissolution des métaux, des acides, etc. — ^On le voit, ainsi que je l'ai dit, il n'y a dans tout cela pas plus de logique que dans une lettre de cachet.
J'ai soutenu et je soutiens que Bacon n'a pas eu la moindre influence sur l'étude de la nature de son époque et de la nôtre, parce qu'il n'a jamais formulé clairement et intelligiblement aucun principe scientifique général d'une portée quelconque, et qu'il ignorait complètement la véritable tâche de la science, ainsi que les moyens de réaliser cette tâche.
Il n'y a que l'homme établi dans l'enceinte même de la science qui soit capable de savoir ce dont elle manque, et quels sont les obstacles qui s'opposent à ses progrès ; lui seul peut exercer sur elle une action utile, lorsqu'il est en mesure d'indi-
quer ce qu'il faut faire pour vaincre le& obstacles.
Ce n'est point avec des aphorismes, des maximes et des vérités triviales et surannées^ comme en renferme le Novum Organum, que l'on fait avancer une science quelconque.
Lorsqu'on voit surgir un réformateur qui nous dit que nous sommes ignorants, crédules, inexpérimentés, superficiels; que nos tentatives sont aveugles et insignifiantes; que nous devons nous appliquer à l'expérience d'après ses prescriptions, nous affranchir de préjugés, éviter de nous faire illusion à nous-mêmes, et n'ajouter foi qu'à lui seul et à personne autre parmi ses prédécesseurs ; lorsqu'ensuite ce réformateur nous prouve lui-même qu'il ignore complètement ce que veut dire une expérience, qu'il n'est pas en état de nous montrer, à nous autres les inexpérimentés et les victimes de Tillusion, comment nous devons nous y prendre pour
nous amender, pour distinguer îe vrai du faux; lorsque ce réformateur est incapable de faire tout cela, puisque lui-même il ne se doute nullement de ce qui est la vérité, et qu'il la blesse à brûle-pourpoint partout où il le peut : alors nous avons évidemment le droit de le traiter de dilettante ignorant et effronté, qui n'eut jamais la moindre idée sérieuse de nous rien enseigner, mais dont tous les actes durent avoir pour but de tirer certains avantages des gens qu'il parvenait à mystifier. C'est ce qui fait que je ne vois qu'un véritable défi porté au sens commun, dans la prétention qu'afTecte M. Sigivart en reproduisant son ancienne thèse, à savoir : (( que Ton peut démontrer, de la manière la plus péremptoire^ l'influence de Bacon sur toute la tendance de son temps, sur les idées relatives à la tâche et au but de la science , ainsi qu'aux méthodes capables d'y conduire; que l'on
peut également démontrer, de la manière la plus péremptoire ^ la part considérable qu'a eue Bacon dans le changement donné à la direction fondamentale de la science, et la place qu'il occupe en tête de l'époque moderne; voilà pourquoi, ajoute M. Sigwart^ j'ai soutenu que Bacon a exercé une action puissante sur l'époque où il vécut , ainsi que sur les époques subséquentes. »
Je me fais fort, sans la moindre hésitation, de démontrer de la manière la plus claire l'influence que, pendanttout un siècle, Descartes a exercée sur la tendance des idées qui sont du domaine de la physique et de l'astronomie, et je crois que quiconque est versé dans l'histoire de la philosophie n'aura pas moins de facilité à prouver Tac-
tion de Locke, de Spinosa et d'autres éminents philosophes sur la direction de l'esprit humain, même en puisant les arguments de cette démonstration dans des passages d'écrits où les noms de ces hommes ne sont point mentionnés K
Au reste, M. Sigivart pense avoir découvert deux preuves matérielles en faveur de ses assertions ; Tun et l'autre de ces arguments sont fort instructifs. En effet, il dit : (( xM. Liebig ne dépréciera pas sans doute la valeur de la Royal Society de Londres, cor-
1 . Il est d'autant plus important de faire ressortir, ainsi que le fait M. de Liebig, la grande différence qui existe entre Bacon et Bescarles^ qu'elle est méconnue même par des hommes très-versés dans l'histoire de la philosophie, et qui, par leur enseignement professionnel, exercent le plus d'influence sur les études philosophiques de la jeunesse de notre siècle. C'est, par exemple, ce qui résulte des enseignements du savant et estimable professeur W.-G, Tennemann qui, dans son excellente Histoire de la Philosophie, attribue à Bacon et à Descartes exactement le même rôle, et qui les place au même titre à la tête du mouvement intellectuel qui créa Fépoque moderne.
2o2 tLORD BACON.
poration à laquelle Newton soumit ses travaux, à laquelle se rattachent les noms de HaUey^i de Flamsted^ ainsi que la fondation de l'Observatoire de Greenwich, et dont ont fait partie une série des savants les plus célèbres. Eh bien, comment Thomas Spratt a-t-il jugé Bacon dans son histoire de la Royal Society! )) M. Sigwart ne fait que mentionner ce jugement qui, au reste, est assez conforme à l'opinion répandue en Angleterre à ce sujet, et il croit très-sérieusement que j'accepterai le jugement de Spratt comme
« Deux grandes intelligences, dit M. Tennemann (Grundriss der Geschichte der Philosophie, 4® édit. Leipzig, 1825, p. 305), Bacon et Descartes , déterminèrent pour longtemps la direction de l'esprit humain. » Des erreurs de cette nature deviennent d'autant plus regrettables qu'elles ont plus de chances de s'accréditer et de se répandre, car l'ouvrage du professeur Tennemann^ qui jouit d'une réputation aussi générale que méritée, est accepté comme guide, pour l'enseignement de l'histoire de la philosophie, dans la majorité des universités de l'Allemagne et de la Russie. P. T.
une preuve matérielle de Tinfluence de Bacon sur les sciences d'observation; c'est là une étrange croyance qui démontre seulement une fois de plus la divergence de nos points de vue respectifs.
L'évêque Spratt n'.entendit absolument rien aux sciences d'observation, ce qui ne l'empêcha point d'être un fin matois, peutêtre sans s'en douter : car il représente la Royal Society comme en majorité composée d'une réunion de niais ou de fous. Les niais auraient fait un règlement en vertu duquel on bannirait complètement des travaux soumis à la Société tout ce qui faisait le plus défaut à celle-ci, cest-à-dire les idées. L'absence d'idées aurait été le seul titre à l'admission, et tout ce qui eût porté la moindre teinte de théorie aurait été, par cela même, exclu. La Société adoptait pour devise le : Nidliusin verba.
D'après Spratt , les fous nommèrent un
curateur, espèce de mannequin salarié , tenu de faire à chaque séance des expériences nouvelles et instructives. Or, pour donner une idée de ce qu'une semblable condition a d'attrayant, je rappellerai que, lorsqu'à l'occasion de la réunion des naturalistes italiens qui eut lieu il y a quelques années à Milan, la municipalité de cette ville vota une somme de 10,000 fr. en faveur d'une expérience nouvelle (indépendamment de celles qui se faisaient aux cours publics), personne ne se présenta pour subir cette épreuve.
L'infortuné curateur ou secrétaire Hooke eut naturellement bien vite épuisé sa provision d'expériences, puisées soit dans son propre fonds, soit dans le fonds d'autrui; en sorte qu'il fut dans l'impossibilité d'en fournir de nouvelles à chaque séance, ce qui se conçoit fort bien, puisque nous savons tous qu'il faut quelquefois des années pour par-
venir à effectuer une expérience présentable. N'importe, les fous taxèrent leur curateur de paresse et d'incurie, et cherchèrent à le ramener dans la voie de ses devoirs en lui rognant ses appointements, ce qui, bien entendu, ne produisit pas le résultat désiré.
Quant à Newton^ il est notoire que la Royal Society n'eut point le sentiment de ses travaux.
Il est donc fort curieux que M. Sigivart puisse me supposer capable d'accepter l'opinion de Thomas Spratt sur Bacon comme une preuve matérielle; et puisque, en effet, il n'a pu apporter une ombre de preuve à l'appui de ce qu'il avance, il faudra bien qu'il me permette de considérer ses assertions si péremptoires relativement à l'influence de Bacon sur les contemporains et sur la postérité, comme des phrases vides, surannées, auxquelles il n'y a pas lieu d'attacher la moindre importance.
Pour ce gui concerne la lutte avec la Scolastique, on n'a besoin que d'ouvrir les yeux pour reconnaître qu'elle existe et continue de nos jours exactement comme il y a trois cents ans; l'opposition contre tout ce qui est nouveau est profondément du fait de la nature humaine, qui par elle-même est invariable.
D'après M. Sigwart , c'est surtout par Vexcitation, V encouragement et les promesses que Bacon a puissamment agi sur son époque et sur les époques subséquentes. Cette idée a été empruntée k Gœt/ie; seulement celuici l'a exprimée un peu différemment. Gœthe dit : (( On éprouve la plus grande satisfaction en présence des excitations, encouragements et promesses de Bacon, » Ce qui veut dire que ces excitations, encouragements et promesses produisent simplement une impression agréable, tandis que M. Sigwart en fait une puissante influence. Au reste,
j'aurais seulement désiré que M. Sigwart eût ajouté à cette citation ce que Gœthe dit quelques lignes plus bas : « A l'aide de ces considérations, nous nous faisons fort d'expliquer l'origine du brait que fit Bacon, nous ne dirons pas seulement en ne produisant aucune action utile sur son siècle et sur les sciences, mais encore en exerçant une influence plutôt préjudiciable qu'utile. D'ailleurs, comme sa méthode, si toutefois on veut lai en prêter une, est éminemment pénible [hœchst peinlich)^ ni lui-même, ni ses ouvrages n'ont pu fonder une école. »
Par ces dernières paroles, Gœthe a mis le doigt sur le point essentiel. En efiPet^ sans faire école, personne ne saurait exercer une puissante action sur la science; et comme les idées réformatrices de Bacon ne sont autre chose que des aperçus, des aphorismes détachés, sans principe et sans but, et par là même nullement susceptibles de
devenir un objet d'enseignement, aucune école n'a pu se grouper autour de lui.
La deuxième preuve matérielle que M. Sigvoart qualifie d'argument des plus accablants contre moi est, à son avis, la suivante : (( Dans la situation oîi il cherche particulièrement le mérite de BacoUy M. Liebig se montre lui-même comme }in baconien accompli,)) Selon M. Sigwart, M. Liebig procéderait à l'égard de Schelling et des modernes philosophes de la nature, accusés par lui de n'étudier cette dernière que dans les livres, exactement comme Bacon procède à Tégard à'Aristote et des Scolastiques. — aBaconna^urait donc fait, ajoute M. Sigicarl, que ce que M. Liebig lui-même représente comme un moyen d'agir sur les hommes; c'est précisément ce que j'avais résumé dans ces mots : stimuler, encourager et promettre. Dès lors si, d'après M. Liebig , c'est renverser les images, comme elles le sont dans les illus-
trations faites pour les enfants, que de dire que, par des moyens semblables, un homme peut produire de l'effet , ce jugement ne s'adresse pas à moi, mais à celui qui Ta formulé de la sorte. »
M. Sigwart continue gravement le développement de ses conclusions en disant : « Et puisque M. Liebig produit sur les hommes un effet dont je ne vois d'autres causes extérieures que son mode de stimuler, d'encourager et de promettre, que sa critique acérée et étroite, et ses invectives à l'adresse des philosophes, il s'en suit que Bacon aussi a dû produire de l'effet sur son époque et sur les époques subséquentes. »
C'est là, dans tous les cas, une étrange conclusion sur laquelle je ne puis guère m'étendre davantage; je me permettrai seulement de faire observer que j'ai soutenu exactement le contraire, savoir : qu'on ne
saurait jamais produire un effet quelconque sur les hommes par Tusage de semblables moyens, c'est-à-dire, ni par la dépréciation et l'avilissement des autres, ni par de simples stimulants, encouragements et promesses.
J'ai lu les quelques mots de critique dirigés contre mon Francis Bacon de Verulani^ par le docteur Bôluner , qu'à la fin de ses objections M. Sigvcart cite en sa faveur. C'est un écrit bien faible, et qui me paraît plutôt une réclame pour un livre que l'auteur avait publié; il y mentionne entre autres la Historia ventonnn de Bacon, ainsi que la loi de la rotation des vents que Ton y a fait entrer à toute force. Il est possible que quelque chose de ce genre se trouve en effet dans l'ouvrage dont il s'agit; mais prétendre qu'à Garhambury, Bacon se serait livré à des observations relatives aux vents qui soufflent en mer ou au milieu des continents, c'est se donner le plaisir de débiter gratui-
LORD BACON. 26 t
tement les choses les moins vraisemblables ^ Je ne suis pas encore parvenu à dépister le livre auquel Bacon a emprunté les faits réunis dans son Historia ventorum; mais pour ce qui est de son Historia vitœ et mortis, on m'a positivement assuré que plusieurs des aphorismes qui y figurent émianent de l'école de Salerne, qu'au reste je ne connais pas d'une manière spéciale.
{ . M. de Eumholdt est en effet disposé à admettre {Kosmos, Y. n, p. 322, 379 et 380) que, dans son Historia ventorum, Bacon avait entrevu la loi de la rotation des vents ; de même qu'il pense {Kosmos, v. HI, p. 20) qu'un passage, dans le livre H du Novum Organum^ a trait à la théorie du mouvement de la lumière. Au reste, Eumholdt s'empresse d'ajouter : «On est tout étonné de trouver cette heureuse idée dans un ouvrage dont le spirituel auteur était très -inférieur à son siècle en fait de connaissances mathématiques, astronomiques et physiques. » P. T.
PIÈCES JUSTIFICATIYES
I. Naturalis philosophia adhuc sincera non invenitur, sed infecta et corrupta : in Aristotelis schola per logicam ; in Platonis schola per theologiam naturalem; in secunda schola Platonis, Procli et aliorum, per mathematicam.
II. Sed contra homines docti (supini sane et faciles) rumores quosdam experientise et quasi famas et auras ejus, ad philosophiam suam vel constituendam vel confirmandam exceperunt, atque illis nihilominus pondus legitimi testimonii attribuerunt. — iNil de-
bitis modis exquisitum, nil verificatum, nîî numeratum, nil appensum, nil dimensum in naturali historia reperitur. At quod in observatione indefmitum et vagum, et in informatione fallax et infiduni est.
III. Nemo adhuc tanta mentis constantia et rigore inventus est, ut decreverit et sibi imposuerit theorias et notiones communes penitus abolere et intellectum abrasum et eequum ad particularia de integro applicare. Itaque ratio illa humana, quam habemus, ex multafide, etmulto etiamcasu, nec non ex puerilibus, quas primo hausimus^ notionibus ^ farrago quœdam est et congeries.
IV. Quod si quis setate matura, et sensibus integris et mente repurgata, se ad experientiam et ad particularia de intégra applicet , de eo melîus sperandum est. (Novum Organum^ I, 97.)