ABERDEEN
Les ancêtres de Byron. — Ralph de Burun. — Le château d'Horestan. — Rochdale. — Apogée de la famille.— Déclin. — Newstead- Abbey. — Les Gordon de Gight. — L'amiral Byron. — Le dernier lord Byron, prédécesseur en titre du poète. — Vie aventureuse et scamdaleuse du père de Georges Byron. — Son double mariage. — Ses prodigalités et ses imprévoyances ruinent la maison. — Naissance de Georges Byron. — Influences héréditaires. — Disgrâces physiques. — Caractère violent de Mrs Byron. — Impressions d'enfance de^yron, — Marie Gay. — Il s'enivre à la lecture précoce de la Bible. — Mort du capitaine Byron. — L'école d*Abeideen. — Trust Byron I — Les montagnes d'Ecosse. — Marie Dufï. — Mort du cinquième lord Byron. — Joie superbe de la mère el du fils. — Vominus Byron.
Les grands hommes ne naissent pas tout d'un coup, ni tout d'une pièce. L'hùtiianité, comme la nature, a
ses progesiions, à la fois capricieuisef et logiques, et ses intermittences, ses repos stériles et ses fécondités superbes, où éclate la sève de générations incomplètes, longtemps épargnée, et concentrée enfin dans Tétre privilégié qui sera le cbef-d'oeuvre d'une race. Ne se-* parons donc pas, dans l'analyse, le fruit de Tarbre qui l'a porté. Tenons compte des influences nationales, des hérédités domestiques.Tout homme a des aïeux, depuis le rustre jusqu'au roi. Et si le rustre çlevient célèbre et illustre ainsi d'obscurs ancêtres, la critique doit faire comme la gloire, et remonter jusqu'à eux. Elle doit rechercher entre l'ébauche lointaine et grossière, et la statue achevée, les rapports fondamentaux, les identités caractéristiques, poursuivre enfin, à travers les aridités subites de la dégénérescence, cette source de traditions physiques et morales, figurée par le sang, qui s'épanouit triomphalement, par la perfection de l'intelligence et de la vie, dans le cœur et sur le visage du représentant choisi d'une famille ou d'une nation.
Quelques détails sur les aïeux de lord Byron, fils de prédilection d'une antique race , roi éclatant d'une obscure dynastie, sont donc nécessaires à l'intelligence de son tempérament, de son caractère et de son génie*.
1. « Toute la race à laquelle appartenait lord Byron semblait prédestinée aux catastrophes tragiques et porter dans ses veine» je ne sais quoi de bizarre et d'anti-social. C'est la môme souche Scandinave de BûrtXQ qui, transportée en Normandie, a donné naissance aux Byrons de France et aux Byrons d'Angleterre, et dont une autre branche, acclimatée en Livonie , compte parmi ses fils ce redoutable maréchal de Biren, si connu par ses querelles avec Munich et par Tempire qu'il exerça longtemps sur la Russie. Quant à la branche anglaise, qui remontait aux conquérants normands, elle n'était ni moins violente, ni moins habituée aux tragédies. » (Ph. Chasles,
HisTomB d'un homme. 3
Nous ies donnerons brièvement, en homme plus préoccupé des graves mystères de la transmission, que des problèmes puérils de la généalogie. C'était là le point de vue de lord Byron lui-même, dont la prétendue vanité nobiliaire n'était sans doute que l'ivresse d'un noble orgueil moral. Le grand poëte n'aimait h remonter dans les lointaines hauteurs de son origine que pour y rechercher la source qui était devenue fleuve en lui. Il ne comptait ses aïeux avec plaisir que parce qu'il n'en rencontrait aucun qui valût plus que lui. Aucun en efifet, suivant son caractère, n'eût pu l'accuser sans injustice d'avoir diminué ce sublime et fatal héritage de défauts et de qualités, de vices et de vertus, que le sang communique et que purifie la liberté d'un être qui n'est responsable que parce qu'il est libre. Byron songea plutôt à agrandir qu'à purifier. Toute sa vie est là*.
Dans le grand cadastre de la conquête triomphante, le Doomsday-Book, livre de propriété des compagnons de Guillaume, le nom de Ralph de Burun figure au premier rang parmi les seigneurs terriens du comté de Nottingham. Ses descendants, sous les règnes sui-
Études sur la littérature et les mcsurs de V Angleterre au dix-neU" vième siècle^ p. 140.)
1. Byron était convaincu de la fatalité de ces influences héréditaires : a Avant mon mariage , dit-il au capitaine Medwin , je trahissais le sang de mes ancêtres. Il est ridicule de prétendre que hous n'héritons pas de nos passions aussi hien que de la goutte et de tant d'autres maux. » (Medwin, t. I, p. 81.) — « Je n'avais que six ans quand je perdis mon père. Ma mère avait coutume de me dire, quand elle était en colère, et je lui en fournissais assez d'occasions : « Ah ! petît drôle, tu es bien un vrai Byron! Tu ne vaux pas mieux « que ton pèrel » {Id., p. 83, 84.) — « J'ignore de qui f héritai mon goût pour faire les vers. « (fd., p. 89.) Voir aussi p. 87.
vants , habitent seigneurialement le château d'Horestan, et la fortune de la famille s'arrondit, grâce aux faveurs royales, de biens considérables dans le Derbyshire, riche noyau autour duquel, comme un fil d'or, s'enroulent successivement les acquisitions et les donations. Sous Edouard I*', par exemple , le Lancashire offrira en tribut sa plus belle terre, Rochdale, aux heureux Byron. Plus tard, aux jours de décadence, quand la boule de neige fondra au soleil jaloux, quand l'écheveau héréditaire se déroulera tristement entre les mains des étrangers , de grandes fortunes se formeront encore des débris de la proverbiale prospérité.
De bonne heure donc, voilà les Byron riches, violents, passionnés, populaires, dès la croisade, par les aventures de guerre et d'amour, dont les plus vieux panneaux d'une pièce de Newstead-Abbey, ou un fruste ciseau a taillé dans le chêne ce trio d'un Sarrasin entre une belle chrétienne et un chevalier, sont le symbole caractéristique, commenté par une légende qui ressemble à l'histoire. Après les champs de bataille de l'Orient, ceux de l'Occident; après les compagnons vêtus de mailles de Richard, voici les compagnons d'Edouard III entrant dans Calais , voici les héros casqués, qui ont semé le sang de la moisson d'honneur à Crécy, à Bosworth et à Marston-Moor.
Sous le règne d'Henri VIII, cadeau royal du prieuré de Newstead, fondé sous Henri II , avec ses dépendances, d'où un maître qui n'a rien d'ecclésiastique * Sir John Byron-le-Petit, à la longue barbe » chasse rudement les chanoines augustins dépossédés par le schisme.
Au couronnement de Jacques 1", autre Byron favori, petit-fils de sir iohn^Longvs^barbe ^ fait chevalier de Bath à l'occasion de Tavénement. Avec ce seigneur courtisan, fastueux et prodigue, semble commencer la ruine de la maison, que précipitera la guerre civile. C'est de Charles I*' que date le titre héréditaire de baron de Rochdale (1643) payé par la plus héroïque fidélité.
Voilà, en peu de mots , le tableau général de cette histoire de famille dont le fonds martialement monotone va s'animer de quelques figures originales et passionnées. Du côté maternel , lord Byron n'était pas moins favorisé sous le rapport de la naissance. Sa mère, descendant des Gordon de Gight et de sir Wilr liam Gordon, troisième fils du comte de Huntley par la fille de Jacques P', avait pu transmettre à son fils quelques gouttes de sang royal.
Après avoir payé à la guerre civile un tribut qui la décime, la famille épuisée et appauvrie s'éclipse dans une obscurité voisine de la déchéance. En 1750, le naufrage dramatique et les aventures romanesques du jeune Byron^ plus tard amiral, et grand-père de notre héros, raniment l'attention et la sympathie publiques, que les violences tragiques du grand-oncle et les dissipations scandaleuses du père même de Byron changent en une sorte de populaire malédiction.
En 1765, le premier titulaire de la pairie traditionnelle comparaissait devant la Chambre-Haute sous Taccusation d'avoir tué en duel, ou plutôt dans une rixe, son parent et son voisin M. Chaworth ; et il rentrait acquitté, mais diffamé, dans son manoir solitaire, où il vivait depuis comme un ours dans sa hutte ou un
sanglier dans sa bauge, haï de tous, se haïssant lui* même, effrayant le pays de son humeur sauvage, et par sa farouche fivarice et ses amours sordides achevant de déshonorer le nom compromise
Quant au père de lord Byron, à celui dont il tenait directement son sang orageux, il se maria deux fois :
1. Pour être juste, Il faut relever Terreur de M. Ph.Chasles, qui prétend que le cinquième lord Byron tua en guetrupens son propre frère, M. Chaworth n'était que le parent de lord Byron, pair en 1736. Son héritier prit énergiquement sa défense et celle de son père dans une lettre datée de Gênes, 12 juillet 1823 et adressée à M. Amédée Pichot, auteur du premier Essai sur lord Byron, publié en France et demeuré encore le meilleur, a Quant à lord Byron, qui tua M. Chaworth en duel, loin de se retirer alors du monde, il fit le tour de l'Europe, eut la place de maître des chiens de la chasse au cerf du roi (grand-veneur). Après cet événement, il ne se retira du monde que lorsque son fils l'offensa en se mariant d'une manière contraire à ses devoirs. Loin de sentir aucun remords pour avoir tué M. Chaworth, qui était un spadassin et un querelleury il conserva toujours l'épée dont il s'était servi à cette occasion, dans sa chambre à coucher, et elle y était encore lorsqu'il mourut. » Nous lisons cependant dans Medwin , écho non suspect des conversations de Byron. « Après ce triste événement il s'enferma à Newstead, où il s'occupa à élever des grillons , qui faisaient son unique société. Il les avait apprivoisés au point de venir courir sur lui , et il les corrigeait avec une petite verge de paille, lorsqu'ils étaient trop familiers. ÎA tradition rapporte que quand il mourut ils désertèrent la maison tout d'un coup. Je crois que je tiens ma superstition de celte branche de la famille. » (Medwin, 1. 1, p. 87.)
Il demeure constant, quant à ce drame intime qui eut tant d'importance dans la vie de Byron, futur et platonique et malheureux amant de la propre petite-nièce de ce M. Chaworth, tué par le grand -oncle dont il était l'héritier, que lord Byron fut envoyé à la Tour de Londres, en 1765, à la suite du duel étrange et malheureux dans lequel les deux champions avaient croisé l'épée dans la taverne môme de VÉtoile de la Jarretière, dans Pall-Mall où avait commencé leur querelle. Le jury du coroner rendit un verdict de meurtre volontaire. Le procès fut jugé par les pairs dans Westminster-Hall. Il dura deux jours et finit par un acquittement qUi né réhabilita point assez complètement le pair, pour l'affranchir des soupçons et des reproches de l'opinion publique , qui lui demeura peu favorable. (Mme S. Belloc^ Lord Byron, etc., 1824, 1. 1, p. 321.)
le premier, par passion, avec l'épouse ratie de lord Garmarthen, que lui livra un divorce scandaleux, et la seconde fois, par intérêt, avec Catherine Gordon, fille et héritière unique de George Gordon, esquire de Gight. De la première de ces unions troublées naquit une fille, Âugusta Byron, depuis femtbe du colonel Leigh. De la seconde provint le frère illustre de cett6 femme distinguée, le grand et malheureux lord Byron.
C'est en 1785, à Bath, que le capitaine Byron épousa sans amour cette Catherine Gordon qui l'adorait. Mariage funeste, contracté sous les plus tristes auspices, au bruit d'ironiques et pi'ophétiques refrains populaires, au bruit aussi des ailes de l'essaim des oiseaux domestiques et familiers, pigeons du bois et hérons du lac, qui, sentantla ruine prochaine, désertaient une hospitalité précaire, et émigraient chez le futur acquéreur de la maison de Gight, lord Haddo.
En mars 1786, un contrat de mariage suivant les formes écossaises fut dressé et signé entre les parties, tardif bilan de la déconfiture prochaine et déjà inévitable. Les deux époux le sentaient si bien, Pun à ses besoins, l'autre à ses craintes, qu'ils abandonnèrent l'Ecosse dans l'été de 1786 , et allèrent habiter la France, la décadence étant moins humiliante sous des yeux étrangers qui n'ont pas été témoins de la prospérité. Dès l'année suivante l'écroulement commençait, et successivement le capital de la vente de la terre de Gight et le prix de la terre de Monkshill, et les actions de la banque d'Aberdeen et le privilège des deux pêcheries de saumon sur la Dee, suivirent dans le gouffre les trois mille livres sterling comptant de la dot. En deux ans, d'une situation opulente, Mrs Byron se
trouvait réduite à un mince revenu de cent cinquante livres sterling, bientôt diminué à cent trente-cinq par de nouveaux sacrifices arrachés par l'éjçoïste époux à la femme obstinée à l'aimer. Mrs Byron rentra en Angleterre vers la fin de 1787, pauvre et enceinte, et le 25 janvier 1788 elle accoucha dans HoUes-Street, à Londres, de son premier et unique enfant, George Gordon Byron, qui eut pour parrain, au baptême, le duc de Gordon et le colonel Duff de Petteresso*.
Plus tard, en songeant, comme il le faisait souvent, à ces mystères et ces problèmes de la naissance et de la destinée, qu'il aimait à sonder, lord Byron remarquait, avec une fierté mêlée de tristesse, que dans sa maison le mariage, réunissant [fatalement ses forces génératrices sur un seul objet, ne produisait que des fruits uniques.
Uoe telle complication d'enfants toujours seuls, tendant à se réunir en une seule famille, disait-il, est assez singulière, et ressemble beaucoup à de la fatalité..., les animaux les plus féroces ont les moindres jjorf^es, comme les lions, les tigres, et même les éléphants, qui sont doux en comparaison.
De Londres, Mrs Byron descendit en Ecosse avec son enfant, et vers 1790 elle se fixa à Aberdeen, ou le
1. Nous ignorpns sur la foi de quelle autorité particulière M. Ph. Chasles a pu prétendre « que le capitaine Byron passa en France vers le milieu de Tannée 1792, et que sa femme vint accoucher à Douvres, le 22 janvier 1793. Ainsi, ajoute le brillant et parfois paradoxal essayist, le poète du désespoir avait été conçu en France au fort de la Terreur. Plus tard, dans un de ses caprices bizarres de fatuité , il essaya de se vieillir et prétendit être né en 1788; la date que nous donnons ici est la seule exacte. » {Études ^ etc., p. 140.) Jusqu'à preuve contraire, nous optons pour la date donnée par Moore, par M. Pichot et les autres biographes, et nous persistons à trouver plus que bizarre un caprice de fatuité qui consiste à se vieillir.
capitaine Byron vint bientôt, trop tôt, la rejoindre et la tourmenter. Une telle union ne pouvait longtemps durer; aussi, cédant à toutes sortes d'incompatibilités, le ménage unique se dédoubla, et les deux époux dos à dos mirent entre leurs deux appartements la distance de la longueur d'une rue, dont ils occupaient chacun une extrémité, se revoyant encore parfois, et renouant, par accès, de courtes et sombres intimités.
L'enfant issu de cette discorde plutôt que de celte union, soulevé dès le sein maternel par le flux et le reflux d'une vie colérique, couvé de rares baisers, pétri de caresses hâtives , porta, dès l'abord, dans la sourde violence du tempérament, dans la hardiesse inquiète du caractère, la marque de son origine et le sceau de sa destinée. De cette destinée il fut comme l'emblème vivant, condamné par un accident mystérieux à marcher en boitant de son pied déformé. Pied-bot, esprit ailé, dieu par le front, satyre par le pied, on eût dit qu'il était venu au monde trop tôt ou trop tard, malgré lui ou malgré sa mère, embarrassé par quelque convulsion dans ces entrailles léonines d'où il fallut Tarracher en le tordant.
Nous insistons sur cette unique et caractéristique dijQformité, sur cette imperfection fatale d'un être parfait, sur ce talon honteux de notre Achille par lequel il demeura à jamais vulnérable. Dès qu'il put comprendre, s'indigner et rougir, s'ouvrit en lui, sous cette futile déception, cet océan d'amertume qu'aucun bonheur ne put combler. Dès lors commença, au premier regard suspect, la révolte d'une fierté vengeresse, également impatiente de la raillerie et de la
pitié, de cet enfant rebelle aux rages silencieuses, dont la virilité devait lancer aux fatalités de la vie des flèches immortelles.
La mère de Byron, sanguine, fantasque, toute d'élan et de caprice, violente en tout, même dans TafiFection, singulier mélange de malice et de bonté, de générosité et d'avarice, de préjugés bourgeois et de transporta nobiliaires, qui poursuivait son fils, l'injure à la bouche et les pincettes hautes , un moment après l'avoir embrassé à l'étouffer, ne fut pas aimée et fut médiocrement respectée d'un enfant titanesque , que la douceur seule eût pu dompter, et qui n'eût obéi qu'à un frein à la fois solide et caressant. Parmi les images préférées de ses souvenirs d'enfance, Byron n'a jamais vu passer avec plaisir cette figure despotique et outrée d'une femme trop masculine. Il entoure au contraire de sa prédilection d'humbles et mercenaires visages, sa première gouvernante, et surtout sa sœur, Marie 6ay, qui savait toucher doucement son corps meurtri par l'appareil orthopédique , inutile et douloureux expédient pour redresser la nature, qui l'endormait dans ses rudes bandages avec des légendes merveilleuses et de patriotiques ballades, et charmait son supplice du chant mélancolique des Psaumes. Il en est deux, le premier et le vingt-troisième, qu'il n'oublia jamais. Et c'est aussi à ces naïves influences qu'il dut ce goût profond des poésies bibliques, qui ne l'abandonna jamais, même au milieu de ses ivresses païennes. En 1821, dans une lettre d'Italie à son libraire Murray, auquel il demandait l'envoi d'une Bible, il expliquait ainsi cette pieuse fantaisie, ce vœu de son dilettantisme chrétien , qui trahissait
plus les besoins de son imagination que ceux de sa foi.
Surtout, ne l'oubliez pas, car je suis grand lecteur et admirateur de ces livres ; je les avais lus et relus que je n'avais pas encore huit ans, c'est-à-dire le Vieux Testament, car le Nouveau me fit l'effet d'un devoir, d'une tâche, et l'autre bien plaisir. Je parle d'après les impressions d'enfance que je tne souviens d'avoir eues à Aberdeen, vers 1796.
Ainsi, Byron enfant préférait l'austère et Boml»*e Moïse au tendre et souriant Jésus. Qui ne reconnaît, à ce signe, le précoce désabusement d'une enfance sans caresses, en proie à ces insuffisances delà mère, pires que son absence?
En 1791, le capitaine Byron, après une seconde et courte visite à Aberdeen qui n'avait d'autre but^etil ne le caciiait pas, que d'extorquer encore quelque argent à sa femme, mourut, obscur et misérable, à Valenciennes, où il s'était enfin réfugié. La douleur de cette perte libératrice fut plus vivement sentie par la femme qu'elle affranchissait, que par l'enfant de ce père humoriste et vagabond qui, le rencontrant par hasard quelquefois avec sa bonne, n'avait pu s'empêcher de caresser et bientôt de gourmander le petit sauvage, à l'œil sérieux et volontaire, où il ne se reconnaissait que trop. Mrs Byron fit retentir la rue de ses regrets passionnés et de ses bruyants sanglots. On n'adore pas seule^ ment ceux qui le méritent. Les défauts de l'objet aimé disparaissent quand on le pleure. Et Mrs Byron ne pouvait s'empêcher d'aimer ce mari prodigue et aventureux qui ne l'avait épousée que pour la ruiner. Il semble du reste, et nous nous hâtons de le dire avant de laisser se fermer la tombe du capitaine Byron, qu'il
possédât un mélange de qualités et de défauts qui explique les regrets bruyants de Mrs Byron, et qui explique aussi les appréciations parfois contradictoires de son fils. Pessimiste et cavalier selon Medwin (t. I, p. 84, 85) quand il s'agissait de l'auteur de ses jours. Byron tient un tout autre langage dans la lettre où il plaide, en faveur de ses deux ancêtres calomniés, les circonstances atténuantes.
Bien loin d'être brutal, il était, d'après le témoignage de tous ceux qui l'ont connu , extrêmement aimable et d'un caractère enjoué, mais insoucieux et fort dissipé. Il avait par conséquent la réputation d'un bon officier et s'était montré tel dans les gardes en Amérique. Les faits euxmêmes contredisent l'assertion. Ce n'est pas avec de la brutalité qu'un jeune officier des gardes séduit et enlève une marquise et épouse deux héritières. Il est vrai que c'était un très-bel homme, ce qui fait beaucoup. Sa première femme, lady Congers et marquise de Gamarthen, ne mourut pas de chagrin, mais d'une maladie qu'elle gagna pour avoir voulu absolument suivre mon père à la chasse, avant qu'elle fût bien remise de ses couches à la naissance de ma sœur Augusta. Sa seconde femme, ma respectable mère, avait, je vous l'assure, un esprit trop fier pour supporter le mauvais traitement de qui que ce pût être, et elle l'aurait bientôt prouvé. Je dois ajouter que mon père demeura longtemps à Paris, et y voyait beaucoup le vieux maréchal de Byron, commandant des Gardes-Françaises, qui, d'après la similitude des noms et l'origine normande de notre famille, supposait qu'il pourrait y avoir quelque parenté éloignée entre nou3.
Notre devoir d'impartialité était d'enregistrer ce témoignage filial, dont des scrupules peut-être intéressés ont porté lord Byron à exagérer la justice.
A cinq ans, Georges Byron fut placé par sa mère, plutôt pour se débarrasser de lui que pour commen-
cer son éducation, à une école d'Aberdeen, pour les deux sexes, ou, moyennant cinq schellings (six francs) , par quartier, un maître « à tête de furet » nommé Bowers, était censé apprendre à lire aux enfants qu'on lui confiait. Au bout d'un an, il passa, à peine dégrossi, entre les mains d'un nouveau précepteur. C'était un habile et très-pieux petit ecclésiastique, nommé Ross, grave, patient et doux, dont la modeste ambition attendait le ministérat d'une pauvre église d'Ecosse. Sous cette direction insinuante, l'enfant apprit rapidement à lire, et s'enivra de préférence à ce vin généreux de l'histoire, pour laquelle il avait déjà, comme tous les esprits vraiment mâles, une prédilection passionnée. Un jeune homme nommé Paterson, triste et taciturne, mais bon et Irès-instruit, succéda àM. Ross, et le fils de son cordonnier initia le futur lord aux rudiments de la langue et de la littérature latines. Il le conduisit ainsi au seuil de l'école grammaticale d'Aberdeen, où son élève poussa ses études jusqu'à la classe de quatrième. C'est à cette époque que devenu pair par la mort de son grand-oncle, il fat placé sur un théâtre universitaire plus digne de sa nouvelle qualité et de l'avenir social qu'elle lui ouvrait. A cette école, tenue par un M. Duncan, Georges Byron se dessina enfin dans toute sa précoce hauteur d'intelligence et de caractère, et les souvenirs qu'il y a laissés, vivants encore naguère, aujourd'hui conservés par une sorte de tradition légendaire, nous fournissent les traits d'une première esquisse de sa physionomie. Byron s'y montra intrépide jusqu'à la témérité, d'une fierté qui s'aiguisait déjà en ironie, tour à tour expansif et taciturne, sombre ou enjoué, généreux et vindicatif, mettant une sorte d'émulation
impatiente à se distinguer de ses camarades par une aptitude aux exercices du corps, dont il plaçait les succès sur la même ligne que ceux de l'esprit. Hardi joueur aux barres, adroit pousseur de billes, plus craint qu'aimé de ses compagnons sur lesquels il exerçait un empire qui ne reculait pas au besoin devant les démonstrations physiques, tenant enfin sa parole avec un religieux scrupule, soit qu'il eût promis, soit qu'il eût menacé, « Je suis un Byron », disait-il, t et je ne veux « pas faire mentir ma devise : t Pie-toià Byron^* — 7Vt^< Byron. » Là, comme partout, on put découvrir, à des signés caractéristiques, la plaie secrète de son amourpropre. Il avait une manière de venger une raillerie sur son infirmité ou de s'en moquer lui-même, qu'on n'oubliait pas. A la fois curieux et insouciant, d'une fièvre d'esprit qui, tour à tour, devançait ou attendait la leçon, avide du premier rang, et marchant fièrement au dernier, ce jeune enfant à la tête angélique ou démoniaque, selon les moments, étonnait ses maîtres plus qu'il ne les satisfaisait, et ils se prenaient parfois à regarder longuement et à suivre pour ainsi dire, dans l'avenir, cet écolier à la veste rouge et au pantalon de nanlan, marqué d'un caractère déjà saisissant de principauté.
Le rendez-vous habituel des vacances était chez quelques amis, surtout à Fetteresso, chez son parrain, le colonel Duff, dont la fille devait être la Bice enfantine de cet autre Alighieri, futur poëte de YEnfer des passions.
C'est à partir de l'année 1796, dont il passa l'été dans les montagnes, encore rongé des feux d'une fièvre scarlatine qui avait failli l'emporter, que Byron arriva
à cette phase féconde des enfances priTilégiées^que caractérisent les premiers élans indépendants de l'esprit, les premiers sursauts du cœur. A l'enseignement monotone et rigide de l'école succède cette inspiration enivrante des premières promenades en liberté à travers le bruit, les rayons et les parfums de la nature. A cette initiation de l'intelligence, tournée vers le ciel par l'admiration, correspond, dans les Ames hâtives^ un mouvement du cœur s'essayant, par des attachements et des chagrins naïfs, à ces joies et à ces douleurs de l'amour, que ne comportent ni la tendresse maternelle ni la tendresse filiale, dont ces sentiments légitimes ne sont que l'insuffisant avant-goût, et dont ils créent le besoin sans le satisfaire. C'est dans cette ferme, à peu de distance de BoUater, sur les bords de la Dee, en vue des sombres sommets du Lock-Na-6ar, que l'écolier de huit ans sentit frémir dans son âme ravie ces émotions mystérieuses que provoquent les grandes voix de la nature, et son silence plus majestueux encore. C'est là, qu'errant solitaire à travers les gorges et les sapins, le promeneur enfantin s'arrêta plus d'une fois, l'oreille frémissante sous ces grands souffles qui font les poètes. Coiffé du bonnet montagnard, à la martiale aigrette, drapé dans le plaida de laine rayée, il s'attardait dans les bruyères, et ne s'arrachait que le soir, au premier sourire étincelant de Vesper, à ces objets toujours les mêmes et toujours variés, tout plein de cet enivrement dont le saisissant paysage des Highlands fascine l'imagination. C'est de ce premier séjour dans les montagnes d'Ecosse que date, chezByron, ce goût des larges horizons et des cimes d'azur qui en a fait tour à tour le vagabond amant (on peut donner ce nom à un admirateur comme
lui) des Alpes et des Apennins, du Vésuve et de l'Etna de rOlympe et du Piûde, du Parnasse et de TOEIa. Et même sur ces sommets sacrés, dorés par une lumière si différente, le grand seigneur écossais ne pouvait s'empêcher de donner un souvenir et un regret de prédilection à ses chères montagnes natales, à leurs blanches cascades et à leurs brumeuses aiguilles, déchirant un ciel moins brillant, mais plus profond et plus fier. Ce goût caractéristique des hauteurs, cette passion des cieux les plus élevés, était-ce autre chose que ce mal de l'infini, qui fait les grands poètes, les grands artistes et les grands malheureux? Toute sa vie, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses vers et dans ses amours, Byron ne devait-il pas épuiser en escalades de Titan des facultés surhumaines? Ces montagnes qu'il ne pouvait regarder sans que son cœur battît de mouvements qui faisaient jaillir les larmes à ses yeux, cette mer qu'il adora bientôt, et qu'il a tant de fois, nageur amoureux, cherché à embrasser d'étreintes passionnées, c'était la double image de sa vocation, le double symbole de sa destinée. Combats grandioses et douloureux, élans éperdus, assauts aveugles, ambitieuses aspirations et vastes espérances, immenses amertumes, vie enfin haute et triste, étincelante et glacée comme les pentes abruptes et les neigeuses cascades du Loch-Na-6ar : voilà quel devait être le sort de cet enfant aux instincts héroïques, de ce précoce rêveur dont l'existence offrira tant de défilés arides et tant de pics foudroyés.
Au milieu de ces mâles émotions se glissa bientôt, comme un ruisseau rafraîchissant filtre à travers les rochers, un sentiment non moins précoce, mais plus
doux, ce sentiment d'amour ingénu, premier flot vierge de la source, que troubleront plus tard les orages des sens. Gomme Dante, comme Alfieri, comme Canova, Byron, à huit ans, aima avec passion, avec jalousie, avec désespoir une de ses compagnes de jeux, Marie Duff, à laquelle il faisait gravement, auprès d'une sœur plus jeune qui n'en était encore qu'à la poupée, une cour platonique. Et — malgré les railleries de sa mère, les sourires qu'excitait irrésistiblement ce manège, chez les Parkynse et les Pigot, hôtes familiers de la maison de Plaînstones, malgré les dédains de la jeune fille éprise d'un autre , malgré le coup de foudre, qui faillit le tuer roide à seize ans, de la nouvelle de son mariage, malgré le temps, malgré cette crainte du ridicule à laquelle il a fait plus tard de si étranges et si féroces sacrifices — enl 8 1 3, dans son Jcywrno/, après un intervalle de dix-sept ans, Byron déjà blasé, sentait passer en lui comme un renouveau de ce premier printemps du cœur. La moindre circonstance de ces enfantines amours se représentait avec l'ancien charme, à sa mémoire purifiée. Il redevenait pour une minute enfant candide, amoureux, et il se retrouvait en imagination, aux pieds de cette toujours charmante image aux cheveux châtains, aux yeux clairs et doux, de Marie, depuis longtemps femme et mère, et portant au sein un véritable hahy.
Après ces jouissances d'admiration et d'affection précoces, le jeune Byron ne tarda pas à goûter à cette volupté de l'orgueil, qu'il devait si puissamment ressentir et qui le dévora, et à se trouver ainsi, dans un corps enfantin, une âme déjà pleine de passions viriles.
En 1798 mourut le grand-oncle de Georges, lord
Byron^ cinquième du nom, lui laissant malgré lui, car il n'était pas en bons rapports avec la branche héréditaire, un titre qu'il ne pouvait transmettre à un fils qui l'avait précédé dans la tombe. Quoique ce fils, son héritier naturel , vécût encore en 1794, jamais ni Byron, ni surtout sa mère, n'avaient douté un moment, par suite d'un tenace pressentiment, d'un résultat qui pouvait paraître incertain. Supprimant par la pensée, comme si la mort eût dû leur obéir, le double obstacle qui les séparait de la fortune, la mère et le fils se considéraient d'avance fermement, l'une comme honorable] l'autre comme destiné au titre qui valait cette qualification à sa mère. Cette opiniâtre confiance dans l'avenir était d'ailleurs encouragée par son perpétuel accord avec l'opinion populaire. Toujours Georges Byron fut traité comme un lord futur. Il avait sur le front un sceau irrécusable d'aristocratie et de supériorité. Ajoutons que tous les paysans et tenanciers du domaine de Newstead-Abbaye, croyaient surtout à cet avènement, à force de le désirer. Pour tous la mort du vieux et sombre seigneur de ce vieux et sombre manoir était comme une sorte de délivrance. L'épouse, séparée depuis longtemps de son mari , le fils , toujours absent, leur étaient devenus indifférents. Pour eux Tunique maître était ce tyran domestique et rustique, sorte de type féodal égaré en pleine civilisation, qui marchait toujours armé, posait à table ses pistolets à côté de sa fourchette et qui vivait dans une solitude sordide, sans autres compagnons que deux serviteurs, le vieux Murray, et une vieille gouvernante équivoque, baptisée par la médisance populaire du titre de lady Betty. Ajoutez-y quelques chiens farouches et une colonie de
grillons familiers, dignes et noirs fayoris de ce duelliste en proie aux remords, sur lequel, en outre du meurtre de M* Chawort, on voulait faire retomber celui de sa femme^ dont il était à coup sûr innocent, puisqu'elle mourut dans son lit. On disait qu'il n'avait reculé devant aucun crime, et on lui prétait, en se fondant sur sa prédilection pour les grillons, et sur les deux figures de satyre qui grimaçaient dans son jardin, des essais de maléfices et accointances avec le diable môme, son infernal compère. Au fond le seul crime dil sombre baron était d'être avare et dur, œ qui faisait ardemment souhaiter aux fermiers malmenés, humiliés, l'avènement d'un seigneur jeune qui relevât à la fois l'honneur du nom et l'honneur de la terre. Tout le monde avait pris, par intérêt ou par compassion, le parti de cet héritier méprisé, avec lequel le lord n'avait jamais daigné entretenir de rapports, et dont il avait même cherché à diminuer la part au moyen d'une vente abusive et iHégale de la terre de Rochdale. Quant à Newstead-Abbey, il laissait tomber en ruines le château et les dépendances; mais en revanche il avait dépensé des sommes considérables à établir sur les bords du lac de ruineux et inutiles rochers artificiels qu'il avait crénelés et fortifiés, et que dans ses jours de belle humeur, ce propriétaire à goûts de corsaire s'amusait à canonner du haut d'un petit bâtiment amené à grands frais du port de l'Est ou il l'avait fait construire. Ruines et bâtiment, le tout p'était que trop bon pour celui dont il affectait de ne pas parler, et qu'il ne désignait jamais que par cette périphrase « le petit garçon qui demeure à Aberdeen. »
Quand « le petit garçon qui demeurait à Aberdeen »
et sa.mère reçurent l'heureuse nouvelle de la mort qui les faisait riches et grands, et quittèrent, poor aller à Newstead, l'humble logement dont le mobilier ne put rendre plus de soixante-quatorze livres dix-sept schellings sept pences , l'un et l'autre étaient dans une ivresse qui avait gagné jusqu'à la servante, fière de tenir sur son genou ou de guider par la main le sixième lord Byron. Quant à celui-ci, le jour où, suivant l'usage, son nom fut appelé pour la première fois dans l'école, précédé du titre de DominuSy l'excès de la joie faillit l'étouffer. Debout au milieu de ses camarades étonnés, envahi à la fois par mille sentiments, enivré de cette triomphale revanche, si longtemps attendue, de l'humiliation de sa pauvreté, il ne put répondre par le mot de Aâsum, et ne signala sa présence que par un forrent de ces larmes d'orgueil, douces et chaudes comme une pluie d'été.