HARROW
Lord Byron est toujours demeuré Écossais. — Lutte douloureuse et humiliante contre rincurable claudication. — Supplice physique et moral de ce rude régime. — Lectures précoces et passionnées. — La Bible, les Voyages et les Naufrages. — L*école d'Harrow. — Premières amours. — Vita Nuova de l'Alighieri écossais. — Marguerite Parker. — Marie Chaworth. — Vie et caractère de lord Byron au collège d'Harrow. — Son goût de la solitude. — Ses lectures. — Ses amitiés. — Jeux. — Brimades i l'anglaise . — Senior et Minor. — Premiers vers. — Le cimetière d'Harrow. — Histoire du premier amour de lord Byron. — Influence sur sa vie morale de ses triples déceptions d'affection filiale, d'amour et d'amitié.
Georges Byron devait porter profondément empreintes dans sa constitution virile, intellectuellement et moralement parlant, les marques de ces influences d'origine et de ces impressions d'enfance que nousavons énumérées. Il rentrait à dix ans, par une faveur de la fortune, dans les cadres de la haute société anglaise. Il allait être soumis au régime de l'université britannique par excellence. Mais le récent pupille du comte de Carlisle, son patron domestique et parlementaire, apportait dans cette éducation nouvelle des germes inattendus. L'indépendance de tempérament et de caractère qu'il tenait du sang de sa mère, de son premier commerce avec la nature sauvage des Higlilandç, de ses premiers rêves de poésie et d'amour sous le ciel ossianesque, allait
crever par plus d'un angle le moule de la rigidité anglicane. Le jeune aiglon ne devait s'apprivoiser qu'à moitié et toujours garder du côté du Loch-Na-Gar un certain élan de l'aile et un certain éclair de l'œil. Nous n'ignorons pas que plus tard, il rougit de ces affinités traditionnelles et héréditaires, qu'il aspira à représenter l'Angleterre dans un type sans altération provinciale; mais sa sympathie irrésistible et d'autant plus sincère qu'il essayait de la dissimuler, pour tout ce qui lui rappelait l'Ecosse, ses montagnes, ses lacs, ses légendes, ses mœurs patriarcales et hospitalières, trahissait le lien secret, et un irrésistible tressaillement de la fibre nationale faisait tomber le masque de ce rôle qu'il crut devoir jouer surtout par haine de ses premiers critiques, les bourreaux du premier oiseau poétique qu'il ait lâché vers le ciel de la publicité. Au demeurant, lord Byron est moins un Anglais pur qu'un Écossais anglisé, et il y a lieu de tenir compte de ce cri du sang des anciens chevaliers et des anciens lords, qui se soulevait en lui à chaque analogie, et en Orient, lui faisait voir dans tout pont le pont fatidique de Balgoumie, comme il croyait retrouver dans les Albanais à la jupe courte, les frères exotiques des héros des clans montagnards.
C'est en 1799 que commença l'éducation anglaise et régulière de celui qui était désormais lord Byron. Cette éducation se préoccupa d'abord de son corps plus que de son esprit. Il était inconvenant (le grand mot anglais à cette époque) qu'un lord boitât comme un mendiant et marchât dans un salon de ce pas disloqué de la cour des Miracles. Mrs Byron supportait avec une impatience qui n'était pas toujours silencieuse ce contraste qui
ressemblait à un affront, d'une infirmité humiliante arrêtant l'essor de la force et de la grâce naissantes. Ses soins excessifs, sa puérile sollicitude à cet égard, les plaintes et même les injures avec lesquelles cette matrone trapue s'essouflait parfois à poursuivre d'invectiyes apoplectiques l'enfant rebelle qui, pour lui échapper, trouvait des ailes à son pied boiteux, ne lui permirent pas ces heureuses insouciances qui préservent les avortdns aimés de l'envie et du désespoir. De bonne heure, de trop bonne heure, ce pied claudicant tient trop de place dans la vie du jeune Byron. Et cette blessure honteuse qui saignait en dedans, usurpa dans sa sensibilité irritée les droits de plus nobles et de plus mâles douleurs. Ciomment eut-il pu oubUer ce que la douleur physique se chargeait de lui rappeler outrageusement à chaque instant, grâce aux frictions huilées et aux brodequins de bois de Lavender, l'empirique de Nottingham, dont Byron se vengeait en s'en moquant, ou grâce au traitement par l'inertie de l'impassible docteur Bailie? C'est à ce médecin que fut confié, dans Tété de 1799, à Londres, par lord Carlisle, son tuteur, le gouvernement curatif du jeune Byron. La contrainte de ce régime de patience et d'immobilité auquel « ce jeune poulain sauvage » échappait par de brusques ruades et de subits galops, fut adoucie par les soins intellectuels et le dévouement indulgent du docteur Glennie, chef de l'institution de Dulwich où on avait placé Byron, comme le supplice des vis du tortionnaire Lavender l'avait été par les leçons de M. Rogers, garde-malade virgilien et cicéronien du stoïque patient. C'est chez le docteur Glennie que Byron lut une suite des poètes anglais, depuis Chaucer jusqu'à Churchill, et se
nourrit irrégulièrement, mais puissamment, de livres de controverse biblique ou de théologie (sciences vers lesquelles le poussait l'attrait de Tablme) de récits historiques, et surtout de Relations de voyages et de naufrages. Celle du naufrage de la Jimon sur la côte d'Ârracan, en 1795, le frappa particulièrement, et son influence est égale à celle de sa propre expérience de voyageur et de marin, dans les épisodes de ses poèmes où lord Byron a retracé plus tard avec une si effrayante, si caractéristique précision les scènes d'une catastrophe maritime. Le fonds d'amertune et de mélancolie qu'accumulaient en lui ces lectures, supérieures à son âge, s'aigrit à la fois des réflexions précoces de cet enfant en perpétuelle fermentation, et du levain trop souvent renouvelé de ses propres déceptions et de ses propres rancunes. Celle qui en fut le premier et principal, objet fut sa mère elle-même, peu faite pour un tel fils, qui l'admirait et le rudoyait tour à tour sans le comprendre et le blessant autant par ses vaniteuses caresses que par ses colères étourdies. Les démêlés de cette mère étroite et opiniâtre avec son tuteur, avec son précepteur, finirent par aboutir à un conflit que termipa, selon ses désirs, l'incorporation prématurée d'un enfant déjà irrité dans une école publique. En 180Q, lord Byron fut brusquement arraché aux soins féminins et aux sollicitudes particulières qui lui étaient encore nécessaires, et jeté dans la juvénale mêlée d'Harrow, au milieu des dangers de la vie en commun, sous le fouet de ces disciplines qui exaltent l'amour-propre tout en morigénant rinitiative personnelle, et aiguillonnent les facultés tout en les entravant. Système contradictoire, rarement proQ table aux natures vigoureuses et fé-
condes, et qui les réduit à la passivité ou à la révolte, les exaspère ou les stérilise, les place entre la honte de plier ou la douleur de rompre.
£t cela justement au moment où Tâme de Byron venait de recevoir la seconde atteinte de l'amour, ou plutôt la seconde visite d'un sentiment exclusif et passionné. Quand il entra à Harrow, après avoir dit déjà depuis quelque temps un adieu ému à sa gouvernante Mary Gray, humble et tendre amie de son enfance, qu'il jugea seule digne du présent de sa première montre et de son premier portrait*, lord Byron, à douze ans, était de nouveau amoureux. Sa première c boutade poétique » dit-il lui-même de ce naïf essai inspiré par un naïf sentiment » date de 1800. » Elle est de peu antérieure à son entrée au collège d'Harrow, où il arriva à la fois attendri par son culte pour une cousine germaine, Marguerite Parker (fille et petitefille des deux amiraux Parker), et exalté par les prédictions d'une devineresse de Cheltenham qui ne se trompa point de beaucoup en efiet, en le désignant comme voué à la gloire et au malheur.
C'est Byron qui nous a raconté lui-même sa passion pour Marguerite Parker.
C'était une des plus belles de ces fugitives et naissantes beautés qui ne font qu'apparaître ici-bas. J'ai depuis longtemps oublié les vers, mais pour elle, il me serait difficile de Toublier. Ses yeux noirs, ses longs cils, sa forme et sa coupe de figure si complètement grecques! J'avais alors environ douze ans, elle était un peu plus âgée ; elle pouvait en avoir
1. Une miniature en pied, peinte par Kay, d'Edimbourg, en 1795, qui le représente debout, les cheveux flottant en boucles sur ses épaules, un arc et des flèches à la maiu.
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treize. Elle mourat un an ou deux après, par suite d'une chute qui lui attaqua Fépine du dos, et amena une maladie de langueur. Sa sœur Augusta, que quelques personnes trouvaient encore plus belle» mourut aussi de la poitrine, et ce fut môme en la soignant que Marguerite éprouva Paccident qui causa sa mort. Ma sœur me raconta qu'étant allée la voir, peu de temps avant sa fin, et m'ayant nommé par hasard, Marguerite, ^ travers sa pâleur mortelle, rougit jusques aux yeux, au grand étonnement de ma sœur.... Comme j'étais à Harrow et à la campagne, je n'appris sa maladie qu'après sa mort.... Je ne me rappelle presque rien d'égal à la transparente beauté de ma cousine, ni à la douceur de son caractère pendant notre courte intimité. On eût dit une émanation de l'arc-en-ciel. Toute paix et beauté....
Pendant un an et demi Byron fut dépaysé et comme effarouché au milieu des bruits et des jeux de Técole d'Harrow*, immense volière humaine. Il ne se fit que lentement, ne s'apprivoisa qu'avec peine à ce régime de communauté et de promiscuité. Durant ce noviciat mélancolique il ne tarda pas à captiver la sympathie de ses maîtres, surtout de leur chef, le docteur Drury, et peu à peu conquit ses camarades, que son abord hautain avait éloignés. Les premières épreuves de cette vie nouvelle traversées, il se livra à toute la fougue de son intelligence et de son caractère, et se trouva, au travail et au jeu, au concours et à la révolte, au mal comme au bien, à la tête de toute sa classe.
1. « Harrow-on-the lîill (Harrow sur ta colline) est un village à dix mUles de Londres, ainsi appelé parce qu'il est situé sur la plus haute colline du comté de Middlesex. Nous y avons vu, dans les chambres qu'ils y occupaient , les noms du docteur Parr, de sir William Jones, de Sheridan, du comte de Spencer et de lord Byron qu'on y cite avec orgueil parmi ceux qui ont fait honneur à cette institution, une des plus considérables des Trois -Royaumes. « (A. Pichot, Essai, p. 21.) — Citons encore sir Robert Peel.
mSTOIRB D'UN HOMME. 27
Deux souvenirs de sa turbulente jeunesse, échappés à Byron et enregistrés par Medwin*, peuvent donner une idée de la hardiesse d'esprit de Têcôlier satanique et de ces emportements d'une nature géhéteuse mais indomptée.
Deux choses qui se sont passées à Harrow frappent en ce moment ma mémoire. Une fois je me suis battu contre lord Calthorpe, parce qu'il avait écrit sous mon nom ces deux mots : Damned AtheistI Maudit athée I Une autre fois, j'empêchai les écoliers de mettre le feu à la salle d'étude en leur montrant les noms de leurs pères et de leurs grands-pères encore écrits sur ces mêmes murs.
Par suite de tout cela, ou malgré tout cela, Byron n'en fut pas moins un des élèves les plus remarquables d'Harrow, à la fois aimé et redouté de ses mattres et de ses camarades, parfois admiré des uns et des autres.
Non qu'il fût, dans le sens de l'assiduité, delà régularité, de la persévérance, qualités incompatibles avec sa hardiesse impatiente, sa curiosité insatiable, son horreur de toute règle et de tout frein, un écolier modèle et exemplaire. Sa supériorité était intermittente, et se faisait jour par de subits éclairs de cette lampe intérieure, souvent voilée. Il avait de ces triomphes imprévus, les jours de déclamation, où se manifestait son génie d'orateur et d'acteur, déployant tout d'un coup ses ailes frémissantes. Il s'essayait aussi aut vers et traduisit un jour un chant du Prométhée d'Eschyle, mais sans trahir encore sa vraie vocation. Ce qu'il y avait encore en lui de plus remarquable, c'était