CADIX — SÉYILLE — MALTE - JANINA
Allégresse du voyage. — Départ pour Lisbonne. — Hymne à Cadix. Gracieuses silhouettes, galants croquis. — La senorita Cordova.— Comment on n'apprend pas l'espagnol. — Le roman de Séville. — Brusque dénoûment. — Robert Rhuston. — Séjour à Malte. — Une héroïne. — Histoire aventureuse de lady Spencer-Smith. — L'Albanie. — Missolonghi. — L'hospitalité d'Ali, pacha de Janina. — Audience du bourreau de la Grèce. — Grandeurs et décadences.
« n n'est pas de chagrin, » disait Montesquieu, « dont une heure de lecture ne m'ait consolé. » Mais Montesquieu était un Français du dix-huitième siècle, le plus sérieux seulement des hommes frivoles. La lecture n'est qu'un voyage d'imagination. Byron était un Anglais, un fils de ces époques tourmentées qui n'enfantent qu'avec douleur. A ceux-là, pour qu'une lecture console, il faut qu'elle soit faite au grand livre
de runirersf. Lar mêi^; la vâsté 'mer est l'orageuse nourrice qu'il faut à ces enfants de la tempête, et la sereine nature seule sait les bercer avec ses grandes voix. Pour les mâles et profondes douleurs de Thomme du Nord, surtout quand il est poëte, le voyage est le suprême remède, le voyage sous ces cieux ardents du Midi, qui réchauffent le cœur et fécondent l'esprit. C'est donc vers le Midi qu'allait Byron, et les premières brises salines qui enflent la voile de son vaisseau semblent chasser de son cerveau d'opiniâtres brouillards. Il se rassérène, se pacifie, se vivifie à ces souffles salutaires, et l'inspiration engourdie déploie de nouveau ses ailes repliées. Ses premières lettres sont d'une * sympathique et comnjunicative alacrité. Il rapprend le sourire, qui épanouit désormais son visage, et la mélancolie, si elle reste dans le vase, y descend au fond, lie éternelle de toutes les joies de cet homme né pour la douleur.
C'est avec un esprit presque français qu'il décrit Palmouth et ses deux forts invalides dont la garnison se compose d'un homme veuf de quatre-vingts ans, raille les prévoyants préparatifs de Hobhouse, un véritable Anglais qui dès le port commence son journal, future pâture des voyageurs du coin du feu; enfin, s'abandonne à la conduite « du noble capitaine Kidd, aussi vaillant et aussi habile que qui que ce soit à passer en fraude un baril de vrai genièvre, ou autres esprits de Hollande. » Voici la fin de sa lettre à Hodgson, ce caractéristique post^scriptuniy où se réfugie toujours la vérité épistolaire:
Rappelez-moi au souvenir de Drury, et au vôtre, quand
vous serez ivre : je ne vaux pas une pensée sobre. Voyez ce que devient ma satire chez Gawthorne.
Je quitte l'Angleterre sans regret. J'y reviendrai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier coupable, condamné à l'exil; mais je n'ai point d'Eve : et si j'ai mangé de la pomme, ma foi ! elle était des plus aigres et des plus sauvages. Ainsi finit mon premier chapitre.
Déjà la veine poétique s'est réveillée, et la joie irrésistible du départ inspire à Byron un champ d'allègre triomphe : « Houzza ! Hodgson, nou3 partons 1 »
Le 2 juillet 1 809, le vaisseau quitta la rade et mit à la voile pour Lisbonne. C'était le premier départ maritime de Byron, et il apporte à toutes ces émotions nouvelles la curiosité passionnée d'un jour nuptial. Il vivrait sur le pont, au soleil le jour, aux étoiles la nuit, s'enivrant d'immensité.
Enfin, voici Lisbonne etvoici Cintra dans l'Estramadure, le plus beau village peut-être qu'il y ait au monde.
Ce ne sont que palais, jardins, massifs d'orangers suspendus au milieu de rochers, de cascades, de précipices, de hauteurs à pic et gigantesques, d'où l'on aperçoit au loin la mer et le Tage : tout l'agreste des montagnes, avec la verdure des plaines les plus fertiles ; enfin un site ravissant.
Byron rêve sous les orangers, et cause en mauvais latin avec les moines du couvent de Mafra, qui ont une belle bibliothèque. S'il quitte ces Bénédictins savants, sensuels et hospitaliers, c'est pour aller, avec ses pistolets de poche, brûler un peu de poudre sur les bords du Tage qu'il traverse tout d'une haleine. « Il monte un âne, parfois même une mule; il jure en portugais, il a la diarrhée, il est mordu des moustiques. » Malgré
ces petits inconvénients, qu'il prend en philosophe, il s'amuse, et c'est là l'essentiel. Il commence à trouver qu'il y a du plaisir à vivre, cet homme tout à l'heure amoureux de la mort. « Ma santé est beaucoup meilleure qu'en Angleterre », écrit-il, le 6 août, à Hodgson, de Gibraltar où il vient d'arriver à cheval, de Lisbonne à Séville et Cadix, puis de là sur mer par rHypérion,
Il s'est plu à Séville, mais Cadix Ta enchanté : « Cadix, ravissant Cadix, merveille de la création ! » Il n'a pu voir en indifîérent les adorables habitantes de cette Cythère espagnole. Le journal de Byron ou plutôt ses lettres sont pleins de ces silhouettes gracieuses et de ces galants croquis, crayonnés d'un trait que rend profond l'émotion du cœur. ïl revit, ce cœur endolori, sous les caresses naïves de « cette coquetterie voluptueuse et décente qui est tout à fait irrésistible. » Ah ! s'il pouvait aimer 1 Mais une image jalouse de toutes les autres le tyrannise encore, et c'est le poëte et non ramant qui trace, dans ses notes frémissantes, tous ces jolis portraits, qu'idéaliseront les vers de Childe- Harold. C'est là qu'on retrouve, avec le charme de la vie qui les animait à ses yeux, toutes ces figures angéliquement démoniaques, toutes ces belles, poétiques et ignorantes filles dont l'âme semble n'être qu'une étincelle d'amour. Byron va au théâtre à Cadix, et aussitôt une jolie senorita, de ce gestearmé de l'éventail et éclairé d'un sourire qui ferait avancer un mort, hèle, dans l'ombre de la loge, le sombre étranger et lui montre à côté d'elle la place de la duègne farouche et complaisante. Et alors c'est entre les deux jeunes gens une de ces ravissantes conversations, où Ton devine
d'autant mieux qu'on ne se comprend pas. L'Espagnole gazouille l'espagnol, l'Anglais murmure son guttural idiome, et heurte en rougissant les consonnes contre les voyelles! Et l'on s'entend à merveille. Mais il faut bientôt partir. Adieu ce délicieux dictionnaire vivant galamment effleuré 1 Byron s'en va pensif, ne sachant pas un mot d'espagnol, mais adorant les Espagnoles^
A Séville, même répétition, toujours interrompue au moment où l'écolier devient un peu le maître. Même aventure ébauchée, d'autant plus douce. Ces souvenirs innocents gardent toujours leur parfum. Il loge à Séville, dans la maison de deux dames de qualité, non mariées, dont l'aînée était belle et la plus jeune jolie. Et ce duo de musique à voix basse de recommencer avec accompagnement d'œillades et d'éventail. Ici nous saisissons un nom, presque un portrait. Le roman de Séville, si bien commencé, mais qui ne va pas au dernier chapitre, s'appelait Josepha, de grands yeux noirs
1. Cette senorita, que Moore ne nomme point, était la fille de l'amiral Cordova, celui que lord Saint-Vincent défit en 1797. « Cette jeune personne est très-jolie, dans le genre de la beauté espagnole, qui, à mon avis, ne le cède nullement en attraits à la beauté anglaise, et qui est certainement beaucoup plus séduisant. Une longue chevelure noire, des yeux languissants, un teint clair, quoique brun, et des formes plus gracieuses dans leurs mouvements que ne peut se l'imaginer un Anglais accoutumé à Fair lourd et négligé de ses compatriotes du beau sexe ; enfin un costume qui sied à ravir et en même temps le plus décent du monde : tout cela rend une beauté espagnole irrésistible. » M. Dallas, parent et ami de Byron, mort au Havre en 1 825, a publié la Correspondcmce de lord Byron avec sa mère et avec lui pendant les années 1808, 1809, 1810 et 1811. Moore n'en donne que des extraits. M. Amédée Pichot a réuni cette Correspondance à la fin du tome VI de la traduction des OEuvres. Nous indiquerons désormais cette source par le mot Dallas.
avec des formes superbes, et la légèreté d'un oiseau.
Elle m'embrassa, à mon départ, avec une grande tendresse (je n'étais resté que trois jours), me coupa une boucle de cheveux et me donna en échange une mèche des siens, qui avait bien trois pieds de long.
Sans une contestation qui arriva fort à propos, au sujetd'une bague dont la dame eut envie, et que Byron reftisa, par un scrupule opiniâtre de pieux souvenir, cette conversation eût pu aller loin. Byron prenait goût à ces leçons où le dictionnaire se feuillette dans rattitude de Paolo et de Francesca. Sur cette querelle inattendue, il mit à la voile pour Malte, où il perdit à la fois son cœur et son anneau, « tandis que la dame piquée se mariait pour se venger, et aussi pour se consolera
Byron avait un moment compté partir de Gibraltar pour l'Afrique* Il voulait goûter de la vie de cour à Gagliari et y faire briller l'habit d'officier d'état-m«gor qu'il avait adopté comme costume officiel à l'étranger, puis il se proposait d'expérimenter à Tetuan les douceurs du kief^ ce far-niente extatique de l'épicuréisme mauresque. Mais il fallut renoncer à ces excursions excentriques et monter sur le paquebot de Malte. Lord Byron annonçait à sa mère ce changement dans ses
1. « Je prendrai la liberté de faire la remarque, dit lord Byron à sa mère, que l'intrigue est ici la grande affaire de la vie; quand une femme se marie, elle renonce à toute contrainte ; mais je crois que sa conduite est assez vertueuse avant le mariage. Si vous faites à une jeune fille espagnole une proposition qui , en Angleterre, vous attirerait un soufflet de la plus douce des vierges, elle vous remercie de l'honneur que vous voulez lui faire et vous répond : « Atten- « dez que je sois mariée, et je serai trop heureuse. » Ceci est strictement et littéralement vrai. » (Dallcu,)
projets par sa lettre des 2 et 1 5 août, qui fut portée à sa destination par deux de ses serviteurs, le vieux Murray et le jeune Robert Rhuston, fils d'un de ses fermiers et son groom favori, fiyron, décidé à des promenades de plus en plus aventureuses, renvoyait l'un à cause de son grand âge et l'autre à cause de sa jeunesse, ne gardant auprès de lui que Pletcher, son valet de chambre depuis sa sortie de l'école d'Harrow (le futur Leporello du futur don Juan), Williams, et un domestique frison, Habitué aux climats exotiques par un premier voyage en Perseà la suite deM. Wilbraham.il lui avait été fortement recommandé par le docteur Butler, le Pomposm de la première édition des Soiire^, avec lequel MM. Hodgson et Drury avaient fini par le réconcilier.
Lord Byron pesait scrupuleusement les mérites de ceux qui le servaient, et il en fut toujours adoré. On comprend ce dévouement fanatique de ses serviteurs quand on lit sa lettre au père de ce jeune Robert Rushton, pleine de la cordialité familière et de la sollicitude paternelle du seigneur d'autrefois. Byron l'autorisa à prélever sur ses loyers vingt-cinq louis par an, pour faire élever ce page rustique auquel il s'est attaché, dit-il à sa làère, « parce qu'il semble, comme lui, un animal sans aucun ami^ »
Le séjour de Byron à Malte, où le gouverneur, sir A. Bail, avaitmis à sa disposition une maison qu*il habita trois semaines, ne fut signalé que par la rencontre qu'il y fit d'une femme extraordinaire que sa beauté, son esprit et le prestige d'aventures telles que l'histoire fidèle qu'en a tracée le marquis de Salvo ressemble
1, Moore, t. I, p. 292. Dallas.
au plus invraisemblable des romans, ne permettaient pas de voir impunément. Le choc de ces deux natures électriques dégagea des étincelles qui eurent pu allumer l'amour, sans les circonstances antipathiques et isolantes qui neutralisèrent des ardeurs mutuelles, et les arrêtèrent d'un côté à la sympathie, de Tautre à l'admiration. Plus tard, quand il a arrangé cet épisode pour Childe-Harold, Byron a exagéré ou atténué , dans des proportions qu'il est impossible de mesurer, les sentiments qu'il apporta dans ces courtes et mystérieuses relations. Selon ses lettres, Byrôn fut amoureux. Selon le poëme, il ne considéra pas son cœur, traînant encore la flèche de souvenirs et de regrets opiniâtres, comme une offrande digne d'un semblable autel. Qui faut-il croire, des vers ou de la prose, qui cette fois se trouverait plus hyperbolique que la poésie elle-même? Byron écrivait les lettres au moment même; les vers sont la parure idéale de la réalité. La question est difficile à trancher. Il est certain que, durant ses premières années de voyage, Byron garda à celte innocente infidèle dont il portait sur son sein le portrait, gage trompeur d'espérances déçues, une fidélité farouche, et qu'il n'essaya qu'à des liaisons passagères, à peine ébauchées, fleurs sans fruit, les forces renaissantes d'un cœur épuisé. Peut -être fut-il en eflet simplement ce poétique patito, le chevalier de cette femme héroïque, qui, sans être absolumentune Pénélope, allait rejoindre son mari. Il faillit se battre pour elle, il est vrai, avec un aide de camp impertinent du général Oakes, mais un duel de ce genre peut être fort désintéressé. Une impolitesse à venger peut mettre l'épée à la main d'un galant homme. Toujours est-il que Byron,
qui fit preuve dans cet incident de sa bravoure habituelle et d'une ardeur particulière, que les excuses de son adversaire calmèrent à peine, quitta, au bout de trois semaines, la belle voyageuse dont nous allons dire le nom et qu'il a chantée sous le nom de Florence, en lui remettant, pour sa mère, une lettre de recommandation encore chaude d'un dévouement passionné •
Elle est ici en passant pour aller en Angleterre rejoindre son mari; car l'approche des Français Ta obligée de quitter Trieste où elle rendait une visite à sa mère ; et elle va s'embarquer sur un vaisseau de guerre. Depuis mon arrivée ici, je n'ai guère eu d'autre compagnie que la sienne. Je l'ai trouvée très-jolie, très-accomplie et extrêmement originale. Bonaparte est aujourd'hui même si irrité contre elle, que sa vie courrait quelque danger, si elle était faite prisonnière une seconde fois*....
Il s'agit ici, ce que ne dit pas Moore, de Constance Spencer-Smith, belle-sœur du fameux Sydney-Smith. Le futur amiral et son frère John, demeurés, après la retraite de sir John Liston, contemporaine de l'expédition de Bonaparte en Egypte, représentants de l'Angleterre à Constanlinople, jouirent ensemble des pleins pouvoirs diplomatiques de leur pays (30 septembre 1798) jusqu'en 1799, époque à laquelle John Spencer- Smith demeura seul chargé de cette mission difficile. Peu de temps après son arrivée à Constantinople, c'est-à-dire vers 1797 , John Spencer-Smith avait épousé la fille du baron de Herbert Rathkeab, internonce impérial près la Porte Ottomane. Cette jeune femme, qui, née d'un sang allemand échaufl'é par le