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tique auquel il s'était condamné même à Athènes*, dans un triple but d'hygiène, de purification et de coquetterie. Lord Byron eut toute sa vie en horreur l'embonpoint auquel le prédestinaient des influences héréditaires. Il voyait dans l'obésité une déchéance. Il avait d'ailleurs, à un degré presque exalté, le sentiment de la prééminence de Tâme sur le corps, et il aimait l'afficher dans cette pâleur et cette maigreur qui attestent l'intensité de la pensée, et la fierté de l'esprit victorieux de toute bestialité. Il manqua plus d'une fois à ce régime, mais toujours par exception, par accès, par entraînement, et non sans remords. Au sortir de Forgie, il fouaillait de plus belle la bête révoltée, et rentrait avec une douleur superbe dans la modération expiatoire d'un ordinaire pythagorique, d'où la viande et le vin étaient impitoyablement exclus. Il eût rougi de ces fraîcheurs et de ces rubicondités du tempérament anglais, et de cet appétit d'une race essentiellement carnassière. Lord Byron ne rentrait pas sans munitions littéraires et poétiques dans cette vie militante, la seule possible pour lui à Londres, avec son caractère et ses antécédents. Il rapportait un double Iruit de ses méditations, l'un savoureux et amer,C/it^(te-ffaroW, poétique odyssée de son. pèlerinage à la recherche du beau pour l'esprit et du bon pour le cœur ; l'autre amer et sans saveur, la Paraphrase d'Horace^ satire à la fois littéraire, sociale et morale,dont peu de vers frappaient j uste et dont beaucoup frappaient trop fort. L'un de ces deux ouvrages avait été vécy, l'autre n'avait été que pensé. L'un était profond et puissant comme la vie et d'une réalité dé-
1. Moore, 1. 1, p. 3&3. — Lettre à sa mère du 25 juin 1811. (Dallas.)
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bordante sous le voile de la fiction; l'autre était terne et froid comme l'abstraction, un feu de paille enfin avec beaucoup plus de flimée que de flamme. Chose étrange! c'est sur sa Paraphrase, pastiche laborieux de la manière de Pope, que Byron fondait ses prédilections et ses espérances, et il hésitait à avouer Childe-Hor roldy fantaisie lyrique où il avait ajouté à la liberté de ridée la familiarité de la forme, usant sans scrupule de cette strophe à la Spencer, qui ne permet à la Muse que les étroits coups d'aile et la voix grêle de l'alouette qui sautille autant qu'elle vole. Il est vrai qu'à cette alouettelà, par un privilège du génie, Byron a su donner, quand il Ta voulu, le grand cri et l'essort épique de l'aigle.
Heureusement la méprise de cette aveugle préférence était si étonnante, qu'elle blessa même le goût de M. Dallas, premier factotum littéraire de Byron. Celui-ci, averti par une répugnance si caractéristique, se ravisa, remit danS son portefeuille la Paraphrase qui n'en est jamais sortie, et en tira Childe-Harold, non sans s'inquiéter un peu de cette témérité. La Paraphrase eût donné tropbeau jeu aux critiques de leiRevue d'jÉdmftcmr^', justement irrités de la vogue qui poussait d'édition en édition (elle était alors à la 4"") l|a satire des Brades, et faisait pour la première fois à un pamphlet littéraire les honneurs de la popularité. Childe-^ Harold devait achever et assurer à jamais la vengeance du poète méconnu. Son succès allait être une gloire.
Tandis que Byron, qui avait confié à Cawthorne le soin d'imprimer sa Paraphrase, cherchait un libraire aussi hardi que lui pour se risquer à publier un poëme qu'il considérait, avec plus de crainte que d'orgueil, comme une révolution, et le trouvait enfin dans M. Murray,
une série d'accidents imprévus l'arrachaient à ses préoccupations et le replaçaient tout d'un coup sous l'empire de lafatalité. La mort l'environnait, pour ainsi dire, et du mois de mai au mois d'août, écartait brusquement de son groupe protecteur, gardien et ami, déjà si restreint, six têtes des plus chères. Dans ce court espace de temps où son cœur ne cessa de saigner, Byron perdit successivement sa mère et cinq de ses parents ou amis les plus dévoués.
La mère de Byron, qui l'attendait avec l'impatience du pressentiment, tomba malade, tandis qu'il terminait à Londres ses affaires littéraires et autres. Elle avait l'imagination frappée de la pensée qu'elle ne reverrait plus ce fils que l'absence lui avait embelli et réhabilité. Elle lui tendait les bras dans ses rêves. Quand elle reçut de lui la nouvelle de sa prochaine arrivée à Newstead, elle dit à sa femme de chambre: « Si j'allais mourir avant que Byron fût ici, commcf ce serait étrange I » La malheureuse mère ne se trompait pas; dans les derniers jours de juillet sa maladie, qui avait pris un caractère grave, se termina brusquement avec sa vie par le coup de foudre de l'apoplexie, à la suite d'un accès de colère causé par l'examen d'un mémoire de tapissier. Lord Byron, qui s'était mis en route à la première, nouvelle de l'accident, arriva trop tard pour recevoir le dernier soupir et le dernier baiser de celle qui n'était plus qu'un cadavre.
, Il écrivait de Newport-Pagnell, où l'arrêta le 2 août la funèbre nouvelle, au docteur Pîgot :
Mon cher docteur, Ma pauvre mère est morte hier! et je suis venu de Londres
pour la voir déposer dans la sépulture de la famille. J'ai appris sa maladie un jour, et le lendemain sa mort. Dieu merci, ses derniers moments ont été tranquilles! On m'assure qu'elle a peu souffert, et qu'elle n'a pas eu le sentiment de son danger. C'est à présent que je sens la vérité de l'observation de M. Gray « que nous ne pouvons avoir qu'une mère.... »
Oui, quelle qu'elle soit, rien ne remplace celle qui nousaporté dans son sein. Certes, mistress Byron était loin d'être parfaite. Elle aimait son fils, sans nul doute, mais de cette affection violente et prompte à s'aigrir, qui tourne tour à tour de l'idolâtrie à la haine, et passe des baisers aux injures et même aux coups. Byron avait contre elle des griefs profonds et amers, et le souvenir de certaines scènes de sa jeunesse l'emportait parfois bien au delà des convenances et de la vérité. Car au fond lui aussi il aimait sa mère, d'un de ces sentiments plus instinctifs que raisonnes, et soumis à toutes les vicissitudes de l'humeur, que les circonstances peuvent dénaturer, mais que rien ne saurait déraciner du cœur de l'homme. Le parricide lui-même, en frappant le sein qui l'a porté, sent un reproche de tout son être se mêler à celui de sa conscience, et il recule parfois dans une sorte d'horreur attendrie, devant l'accomplissement d'un crime qui est une monstruosité. Pour Byron, comme femme et comme mère, mistress Byron était,malgré des griefs étranges et de justes reproches, un objet sacré. Il ne lui parlait ou ne lui écrivait qu'avec respect, et parfois même il sentait un élan de l'ancienne chaleur réchauffer sa froide déférence, en présence de ce type si accentué des qualités et des défauts écossais, devant cette femme étroite et généreuse, impérieuse et soumise, égoïste et dévouée,
qui avait de si beaux élans de fierté, quand elle rappe;^ lait la fameuse goutte du sang des Stuarts qui coulait dans ses veines, et de si beaux élans de colère et de sollicitude quand elle lisait une insulte à la gloire de son fils.
Au moment de se séparer pour jamais de celle qui avait été sa mère, dont la mort idéalisait les qualités et faisait oublier les défauts, Byron ressentit une douleur très-vive, sinon très-profonde. Le soir qui suivit son arrivée à Newstead, on entendit des sanglots dans l'ombre de cette chambre funéraire où Byron avait voulu s'asseoir une dernière fois, au chevet du lit maternel. Il n'est pas permis de douter de la sincérité de telles larmes. Ce qui le prouve, c'est qu'en vertu de la mobilité d'impressions de Byron, et de son implacable tendance à braver les vulgaires décorvms et à rougir des sentiments naïfs, ces larmes furent vite séchées. Une affectation de sensibilité eût duré plus longtemps. Sincère même jusqu'à rinconvenance,Byron, qui avait veillé auprès du corps de sa mère, refusa d'accompagner le convoi, le matin des funérailles, considérant comme suffisant d'assister debout, sur le seuil de la porte de Tabbaye, au défilé du sombre cortège. Quand les derniers habits noirs eurent disparu, Byron se tourna versRhuston, son valet favori, le pria d'aller chercher ses gants de boxeur, et se livra avec lui à son exercice accoutumé. Mais, absorbé par sa lutte contre la douleur, il gardait le silence, et ses coups, plus violents qu'à l'ordinaire, cherchaient, entre Rhuston et lui, un invisible ennemi ; ennemi victorieux, car au bout d'un moment, cet effort devenant trop {)énible, Byron ôta ses ganls, les jeta à terre, et avec ce visage
sinistre dfi rhomme qui a retenu ses larmes et qui étouflfesous ce débordement de Torage intérieur, il se retira dans sa chambre.
La mort de mistress Byron ne fut en quelque sorte que le Coup d'essai de la fortune ennemie sur cet adversaire qu'elle sentait digne d'elle. Avec un acharnement où respire la Vengeance d'un long mépris, la mort éteignit autour du poëte, successivement, toutes ceS existences gardiennes, toutes ces amitiés tutélaires, lampes de sa route et de son cœur. Ce furent tour à tour, après Long, le premier enseveli, Mathews couché comme lui dans Thumide linceul d'une vague ; puis Wingfield, dévoré par la fièvre à Coïmbre sous lé feu d'un climat étranger, puisenfinEddleston,!e doux Choriste de Cambridge, à la figure angélique, au mélancolique sourire. Celui-là, la phthisie le prit un soir, à l'orgue où il consolait ses tristesses d'artiste négociant, jeté du haut de la poésie dans la brutale déception des affaires; et cette bague de. cornaline, don naïf de son affection, dé vint pour Byron une relique de deuil.
C'est à ce moment critique de sa vie, que Byron, le cœur déchiré, se sentant environné par la mort, prépara un caractéristique testament qui témoigne de son désespoir. Dans ce document d'une simplicité et d'un laconisme navrants, et qui effraya le notaire qui était chargé de le formuler légalement, il instituait légataires universels, son héritier légal Georges-Anson Byron, ou à son défaut, sa sœur chérie Augusta Leigh. Il faisait des legs à son jeune ami d'Athènes, Nicolo Giraud, à ses domestiques ; il donnait sa bibliothèque et ses
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effets mobiliers à ses amis Hobbhouse et ScropeDavies, et, à leur défaut, à MM. Bêcher et Dallas. Enfin il ordonnait, sous peine de forfaiture, que son corps, qu'il appelait sa carcasse^ fût enterré dans le j ardin de Newstead, sans aucune cérémonie ou service funèbre, sans même déranger son chien, à côté duquel il serait placé. Aucune autre inscription que son nom et son âge sur la pierre de sa tombe. Il traçait cet impérieux exposé de ses dernières volontés dans son grand cabinet d'étude, entouré de ces crânes qui en faisaient la sinistre décoration, cherchant à s'habituer, sans pouvoir y réussir, à ridée de cette destinée étrange qui change, du soir au lendemain, en une pincée de poussière tout ce qui reste visible d'un être qui a pensé, senti, aimé, étonné, enchanté, gouverné le monde. De ce jour, il trouva insolents les vers du cercueil, et admira la coutume an* tique de brûler les morts et de livrer à la flamme ces restes que nous laissons déshonorer par la pourriture. En même temps, il appelait, du fond de sa solitude, ses amis survivants, et il tendait les bras vers eux, les'suppliant de l'arracher à cette spirale saps fin de l'abîme du doute et du désespoir. Hodgson, Drury, Hobbhouse, Davies, répondirent à cet appel, et ils l'arrachèrent peu à peu à ces vertigineuses pensées dans lesquelles il s'enfonçait. On chercha à le ranimer par l'ambition, à le consoler par la gloire. Lepoëme de ChUde-Harold^ montré à M.Giflbrdjl'am^rgue de la Quarterly-Rewiew^ avait excité en lui une admiration non suspecte. On le pressait de l'achever, et de ne pas offrir au public un fragment de la statue, mais la statue tout entière, avec sa beauté antique et sa moderne mélancolie.
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A ces encouragements, à ces vœux, Byron répondit tristement :
Pour cela, il me faut retourner en Grèce et en Asie ; il me faut un soleil chaud et un ciel bleu. Je ne puis décrire des scènes si chères et des sites aussi ravissants devant un feu de charbon. J'avais le projet d'ajouter un chant lorsque j'étais dans la Troade et à Gonstantinople, et si je les revoyais, cela irait tout seul; mais avec les circonstances actuelles et avec mes sensations d'à présent, je n'ai ni harpe, ni cœur, ni voix....
Le 13 octobre 1811, il écrivit encore à M. Hodgson:
....Je deviens nerveux (comme vous allez rire!), mais c'est vrai, réellement, misérablement, ridiculement nerveux, autant qu'une petite maltresse. Votre climat me tue; je ne puis lire, écrire, m'amuser ni amuser les autres. Mes jours se passent dans un état de langueur et mes nuits sans repos. Je reçois très-peu, et quand on vient me voir, je m'enfuis.
Une autre fois, il disait encore, en songeant aux blessures de son cœur et à ce vide effrayant des amis de sa jeunesse tombés autour de lui dans le gouffre.
Il semble que je sois condamné à éprouver jeune la plus grande misère de la vieillesse. Mes amis tombent autour de moi, et je reste debout et solitaire au milieu de la foule. Les autres hommes trouvent un refuge dans leur famille; moi je n'ai d'autre ressource que mes réflexions, et elles ne m'offrent aucune perspective, ici-bas ni après, si ce n'est l'égoïste satisfaction de survivre à qui vaut mieux que moi. Je suis vraiment bien misérable !
C'est à ce moment que, partagé entre la mélancolie et le désespoir, il passa tour à tour, dans ses épanchements poétiques, des larmes douces et tièdes de
ses Élégies sur la mort de Thirzaj être imaginaire qui résume et personnifie tous ses regrets, aux pleprs dp feu de son inédite Malédiction.
fa\ vu l'épouse de mes rêves devemr l'-épouse fl'un autre; je Tai vue assise à oôtô de celui qu'elle aime. J'ai vu l'eafaui qu'elle a porté, et il souriait de ce sourire si doux de sa mère, alors que jeunes, elle et moi sourions^ aussi tendres, aussi purs que lui. J'ai vu ses yeux, avec uu froid dédain, me demander si je ne souffrais pas; et je n'ai pas faibli, et ma joue a démeuti mon cœur, et j'ai pu lui rendre son regard de glace ; et pourtant de cette femme je me sentais l'esclave. J'ai baisé comme sans dessein l'enfant qui devait être à moi, et j'ai montré, hélas ! dans chaque caresse, que le temps i^'ayait riep changé à mon amour.
Mais que Je passé s'efface! je ne yeux plus gémir, ni rçtouruer chercher h l'Orient une rive étrangère. Le mopde ej; ses troubles calment la fièvre des souveuirs; j'irai me mêler à ses foules, au plus épais du tumulte; et si ^ans les année? qui suivront, lorsque les beaux jours de la Grande-Bretagne toucheront à leur déclin, tu entends parler d'uu hommp dont les crimes égalent les plus noirs, que ne gouverne ni amour, ni pitié, ni espoir de la gloire, ni louange des hommes justes; que dans Torgueil de son inflexible ambition, le sang ne ferait peut-être pas reculer; qui, dans quelques pages accusatrices, sera classé parmi les plus terribles anarchistes du siècle, cet homme, tu le reconnaîtras i alors, recueille-toi, et, en voyant V effet j rappelle-toi la cause..,.
Tels sont les sentiments dans lesquels Byron allait entrer dans le monde et dans la gloire. Tout en fai* sant la part, dans cette sublime boutade, de l'exagération poétique, on ne peut s'empêcher (J'y ypir la fidèle peinture de l'âme de Byron en ces heures désespérées, où il douta de tout et de lui-même, et où, pa^r une sorte de pressentiment, peut-être de défi, il traça de lui une image excessive où l'hypocrisie anglaise allait
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affecter de le reconnaître, et où elle devait chercher les couleursde ce portrait calomniateur qu'elle noircit depuis quarante ans, sans parvenir à se venger. Car, trahie par sa fureur même, elle en efface la ressemblance à mesure qu'elle en corrompt la vérité.