LONDRES
Les Mémoirei de Moore. — Leur partialité. — Leur insuffisance.
— Quand paraîtront, dans leur intégrité, les Confessions authentiques de Byron, dont nous n'avons que les fragments inoffensifis?
— En attendant, c'est à d'autres qu'à Moore qu'il faut s'adresser pour connaître la société anglaise en 1812. — Lady Blessington. — Lady Morgan. — Miss Beny. — Esprit de notre enquête. — Ni ange ni bête. — 1812. — 1813. — • 1814. — La clef du génie de Byrôn est dans l'histoire intime de ces années. — Dégoûts divers qui poussent Byron dans le monde en 1812. — Liaison avec Moore.
— Elle commence par une querelle. — Dîner de réconciliation chez le poète Rogers. — Esquisse du portrait de Byron à cette époque. — Son régime contradictoire. — Son caractère et sa vie offrent les mêmes contrastes. — Le mal de Byron. — Le découragement de Byron n'est ni intolérant ni égoïste. — Ses générosités envers Dallas et Hodgson. — Ses lettres'à Harness. — Sa haute idée de l'amour. — Apparition de Childe-Harold, — Pour donner une belle préface à son livre, Byron dépouille sa virginité oratoire et fait à la Chambre haute son premier discours. — Les briseurs de métiers du Nottingamshire trouvent en lui un avocat. —Vogue parlementaire retentissante. — Childe-Harold. — Succès électrique de ces Novissima verha. — Royauté littéraire de Byron. — Invitations, querelles et billets doux. — Mélange de plaisirs et de soucis.
— Second discours de Byron. — Présentation au Régent. — Les salons et le château. — Les dîners et les soupers. — La Valse. — Le Giaour. — Leigh Hunt. — Troisième et dernière réapparition à la Chambre haute. — Pourquoi Byron descend de la tribune pour n'y plus remonter. — Politique de Byron. — Journal intime de 1813-1814. — Période d'observation, d'analyse et d'ennui.
— Incertitudes sur l'avenir. — Projets divers.
Nous n'abordons pas sans plus d'une hésitation le sujet de ce chapitre destiné à peindre la vie de Byron
durant l'intervalle qui s'écoule entre la publication de Childe-Harold et son mariage. Un tel tableau, à lui seul, exigerait un livre, surtout si on voulait lui donner pour fond une étude approfondie de la société anglaise à cette époque, de ses principes, de ses tendances, de ses mœurs, des causes enfin qui provoquèrent et envenimèrent ce duel si dramatique d'un homme contre un monde. Et nous ne pouvons ici essayer qu'une rapide esquisse, bornée aux lignes principales, aux détails caractéristiques, et qui ne saurait satisfaire une curiosité que les Mémoires de Moore n'ont qu'irritée. Rien ne peint mieux l'influence de ce cant britannique, dont Byron osa se faire l'adversaire, que les restrictions, les sourdines perpétuelles que la terreur d'implacables représailles a imposées à l'indigne confident de Byron, au pusillanime dépositaire de sa vengeance posthume. L'homme qui seul a tout su, est justement celui qui a dit le moins de ce qui pouvait expliquer et justifier le conflit dont Byron ^ devait être, dans son repos et dans sa mémoire, la plus illustre victime. Il n'a osé dénouer aucun masque, flétrir aucune infamie; il n'a pas même eu le courage de la vérité. Car il a mutilé, étouffé les révélations de Byron, il en a systématiquement émoussé les angles, matelassé les pointes, éteint les foudres. Il a à peine osé laisser, par quelques trous discrets, cette outre de tempêtes, dont l'explosion eût fait sauter un monde, se dégonfler prosaïquement et inofifensivement. Dans tout ce volume deuxième de sa biographie de conciliation et de trahison, où le volcan devait éclater, partout le même art d'escobarderie irlandaise, le même effort puéril de dissimulation et d'atténuation, partout
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la lave refroidie et la cendre éteinte, où fument à peine quelques rares charbons, et où, de loin en \9\1\y pétille une dernière étincelle de colère, d'ironie et de vérité. Les extraits des journaux et des lettres de Byron, qui seuls peuvent donner quelque prix à cette ravauderie littéraire et brodent d'or pur et de diamant une étoffe banale, sont interpolés, châtiés et soigneusement privés des noms propres, quand le subtil escamoteur n'a pu dissimuler les faits. On a froid dans ce salon, peuplé de personnages masqués. On s'indigne de ce monument bâti avec des bas-reliefs mutilés et des colonnes brisées. Ces deux comparaisons peuvent à peine traduire l'impression de surprise, de déception, de regret éprouvé par tout lecteur consciencieux, ennemi des fausses pudeurs et des lâches impartialités, à la vue de ce singulier plaidoyer d'un avocat qui semble gagné par les adversaires, et paraît s'évertuer à leur fournir des armes. Jusqu'à quand, si, comme il est certain, Moore n'a point brûlé les Confessions de Byron, pèsera sur ces redoutables manuscrits l'interdiction sacrilège qui en a dérobé au public la communication intégrale et sans phrases^ et les a condamnés h l'humiliation et à la trahison du fragment?
En attendant, c'est moins à Moore qu'à lady Blessington, aux Lettres de miss Berry, aux Mémoires de lady Morgan qu'il faut demander 1^ physionomie véritable du monde où entra Byron en 18}2 et la véritable histoire de ses funestes amours avec Caroline L^mb, et de ses querelles avec s?^ femme, Moore est un ennemi déguisé en ami, qui, par faiblesse ou p«u: yépalité, appartient au c^mp des biographes suspects et partiaux; les Leigth Hunt, les Scott (non Walter-
Scott), les Dajlas, les Bulwer, champions du dandysme, du journalisme, du puritanisme et du torysme persiflés.
Nous avons dit maintepant l'esprit, non systématiquement rébabilitateur, mais inflexiblement équitable dans lequel nous allons effleurer une enquête que nous pousserons peut-être un jour jusqu'au tuf; nouj? avons protesté contre le crédit dont jouit Mqore, crédit usurpé pour tout ce qui concerne le séjour de Byron en Angleterre et que nous ne lui rendrons, non sans réserve, que pour le séjour en Italie. Il ne nous reste plus qu'à essayer, et sans doute h manquer, malgré nos efforts et nos informations, le portrait moral et social de Byron, en ces années d'éblouis9ante renommée et de vie mystérieuse, de passions opposées et d'idées contradictoires, de chefs-d'œuyre et de malheurs, 1812, 1813, 1814. La clef du génie de Byron est à celui qui réussira, sur cette époque de sa vie, à tout savoir et à tout dire,
Byron passa la fin de l'année 1811 à arranger ses affaires, à s'accoutumer au changement de sa position, h se préparer au double coup d'Ëtat politique et littéraire par lequel il voulait signaler son avènement de poôte et d'orateur, et à faire dans» le monde quelques apparitions fugaces, quelques pointes soudaines, illuminant un moment les salons et les clubs de sa présence, et fuyant bientôt dans la solitude, Tobscurité pt l'oubli deNewstead. Les dégotits qu'il trouva, là comme ailleurs, la nécessité où il fut de licencier le sérail domestique où il s'oubliait parfois jusqu'à jeter le mouchoir d'un caprice subalterne, la déception de sa confiance dans Rhuston, gardien infidèle du trou-
peau des servantes-mattresses, le bruit agaçant de ces querelles d'antichambre et de ces révolutions de cuisine, tout cela r^eta, en 1812, Byron dans le monde, résolu à vendre Newstead et à courir de nouveau les aventures de voyage. Tel est le résumé de ces premiers chapitres où Moore s'est introduit fastueusement sur la scène, épuisant jusqu'à la fadeur le récit de sa querelle avec le poète des Bardes anglais , qui devient, par suite d'une estime et d'une sympathie réciproques, une liaison intime (et fatale, puisque c'est à cette intimité que Moore a dû le dépôt des Mémoires) avec le poète de Childe-Harold.
Lord Byron demeurait alors à Saint-James-Street, n** 8, à Londres, dans l'intervalle de ses pérégrinations à Newstead, à Cambridge ou dans le Nottinghamshire. Après ces longs pourparlers — où Moore déploya toute la subtilité d'un homme qui cherche une querelle sans la vouloir, et qui aspire même à devenir l'ami de celui qu'il aborde comme adversaire, et où Byron, qui avait au fond pour Little Moore, le poète dont les vers erotiques avaient enflammé ses rêves de quinze ans, un petit goût dépravé, se conduisit d'abord avec la raideur du lord et ensuite avec la bonhomie et l'affabilité d'un homme de cœur et de génie, — tout finit par un dîner de conciliation chez le poète Rogers, à qui sa fortune et son crédit permettaient ce rôle d'amphytrion. Moore ne put s'empêcher d'admirer la beauté, la grâce, le charme presque fatidique de ce jeune homme en deuil, aux cheveux bouclés, aux yeux d'acier bruni, au visage d'une pâleur pure et transparente, à travers lequel on voyait la pensée comme la flamme à travers une lampe d'albâtre. Lord Byron en-
chanta les plus prévenus, et trouva même moyen de plaire à son hôte, quoiqu'il eût, par suite de la sobriété superstitieuse de son régime, refusé de toucher à aucun plat, ni viande, ni poisson, ni vin, et se fût contenté de pommes de terre et de vinaigre à défaut des biscuits et de l'eau de soda qu'on n'avait pas trouvés dans la maison. Cette rigueur de régime, entrecoupée malheureusement d'indigestions et d'ébriétés, quand le disciple de Pythagore et de Mahomet s'humanisait, avait à ce moment l'excuse de la juste appréhension causée à Byron par quelques atteintes de pierre. Byron fut un sublime bilieux, au milieu d'un peuple de sanguins que l'ivresse du heefsteak rendrait féroces ou idiots, s'ils ne délayaient dans la bière ou ne stimulaient par le porto ces inglutitions trop substantielles.
Ces originalités, qui n'avaient d'ailleurs rien de provocateur, et que compensait une parfaite tolérance, n'empêchaient pas Byron d'être un aimable convive, même quand il semblait insulter, par une sobriété d'anachorète, à l'insatiable et Carnivore appétit de ses voisins. Sa correspondance de cette époque offre les mêmes mélanges et les mêmes contrastes que sa conversation, tantôt vive, tantôt languissante, tantôt gaie jusqu'à la folie, tantôt triste jusqu'à la mort. Nous n'y noterons que quelques phrases saillantes, traces de l'inguérissable blessure, qui prouvent qu'à travers la variété des aspects, Byron fut toujours lui-même, et la gloire, l'ambition, l'amitié, l'amour môme ou plutôt la passion, ne parvenaient jamais qu'à le distraire de ce mal rongeur qui le dévora. Ce mal , plus facile à analyser qu'à définir, se composait d'expériences et de
déceptions précoces, [de doute et d'ennui, du doute d'un esprit trop orgueilleux pour s'abandonner à la foi, selon son vœu, « comme un petit enfant, » de l'ennui d'un cœur insatiable et affamé de justice et de dévouement, et humilié de trouver à peine à dépenser en des affections vulgaires, la monnaie de son héroïsme.
Quand vous serez un peu plus vieux, vous apprendrez à désaimer tout le monde et à ne condamner personne.
....Je viens d'être salué d'une épltre de.... remplie de ses chétives et mesquines doléances; et cela au moment où par des circonstances qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer, je luttais contre des souvenirs, près desquels ses peines imaginaires sont ce que peut être une égratignure à un cancer. Ce rapprochement m'a mis de mauvaise humeur contre lui et contre tous les hommes. La dernière partie de ma vie a été une lutte perpétuelle contre les affections qui en ont empoisonné le commencement; et quoique je me flatte de les avoir en grande partie surmontées, il y a des heures (et c'en est une) où je me retrouve aussi insensé qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit avant et je ne l'eusse point fait encore si je ne craignais d'avoir été dur dans ma lettre. J'ai désiré vous en montrer la cause....
Malgré les écarts d'ironie et les boutades misanthropiques qu'explique le découragement d'une nature acharnée à chercher l'idéal au milieu d'une société trop civilisée pour n'être pas corrompue, Byron ne s'était pas réfugié dans cet égoïsme où n'entrent que les nains. Lui, géant, il avait gardé une noble idée et un grand respect de l'amour, du devoir, du sacrifice. Le même homme qui raillait tout cela le pratiquait Intrépidement à l'occasion. Il donnait tout bas à son correcteur Dallas le prix de ses premiers
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QUvrages, il donnait tout bas à soiî ami Hodgson ^lille iQujs dont il ayait besoin, il donnait tout bas ^u jeune Harness les conseils d'une amitié brusque et tendre. Et tout bas il blâmait, dwsune lettre à lui adressée, les folies de deux bommes de leur connaissance, affichant un attachement roipanpsque pour deux prostituées, et profanant le nom de Tamour*, sentiment queByron avait placé si haut qu'il n'y atteignit que deux fois, pour retomber martyr de ses qualités plus que de $es défauts.
Au moins de janvier, les deux premiers chants de Childe-Harold étaient impriitiés chez Murray, tandis que Gawthorne avait sous presse trois autres ouvrages : la Paraphrase d'HoracCy la cinquiènie éditipn des Bardes anglais et Critiques écossais, pt la Malédiction de Minerve^ destinés à une longue suppregsfion de modestie ou de générosité, parce que dans l'une il attaquait lord Elgin, dans l'autre Is^ plupart de ceux qui étaient depuis devenus ses amis, et, parce que, dans la troisième, il jse calomniait lui-mêuie puisqu'ily était au-dessous de lui.
Le 27 février 1812, un jour ou deux avant l'apparition de Childe-Haroldj lord Byron, pour fajre, comme il disait, à ce livre une belle préface, dépouilla solennellement à la Chambre haute sa virginité oratoire, et y débuta dans un de ces discours qui annoncent un homme. Lord Byron parla pour la première fois à l'occasion des briseurs de métiers du comté de Nottingbam, des premiers ouvriers désespérés de la concurrence de la machine, et inaugurant cette panique