Moore, t. III, p
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de laquelle cette couronne de Musé, au myrte mêlé de laurier, dépasse encore et éclipse toute autre couronne.
C'était une jeune, jolie et nouvelle mariée, à peine déniaisée de cette dévotion à laquelle survit la piété, naïve et déjà spirituelle, douce et fière, brillante et pudique, avec cette souriante mélancolie des rêves de couvent que le monde a trompés, ce regret de l'ange gardien, que n'a point faitoublier un décevant mariage, ce trouble de ne point trouver un sacrement infaillible, ni son époux adorable, ce mélange de deuil et d'espérance, d'innocence et d'expérience, ce charme ineflfable, enfin, de la jeune fille dans la femme, de la fleur à peine respirée qui s'épanouit doucement.
Ce n'était pas pour Byronune première connaissance. Il avait déjà vu passer, comme dans un nuage, chez la comtesse Âlbrizzi, dans l^utomnede 1818, la comtesse Gûiccioli, triomphalement promenée par unvieilépoux. Il ne s'en souvenait que comme d'une vision, d'un rêve. C'est au printemps de 1819, chez la comtesse Benzoni, qu'eut lieu la seconde et foudroyante rencontre, qu'éclata le décisif et mutuel attrait, que se croisa enfin, dans une présentation directe, ce double regard qui met le feu au cœur et consacre déjà en l'annonçant le don réciproque. Et ainsi furent liées à jamais ces deux destinées qui ne s'étaient évitées six mois auparavant que par un mutuel pressentiment de se retrouver bientôt plus à propos, prêtes toutes deux pour le lien et le joug. Mais écoutons le récit ingénu et d'une si grande douceur de celte seconde Francesca de Rimini, au sMn heureusement épargné:
Au mois d'avril 1819, je fis la connaissance de lord Byron.
Il me fut présenté à Venise par la comtesse Benzonî, dans son salon. Cette présentation, si importante pour Pun et pour Pautre, fut faite contre la volonté de tous deux. Ce fut par pure considération que nous nous y prêtâmes. Plus fatiguée que jamais ce jour-là, à cause des longues veilles de Venise, je m'étais rendue à cette soirée avec beaucoup de répugnance et seulement pour obéir au comte Guiccioli. Lord Byron, qui reculait devant les nouvelles connaissances, disant toujours qu'il avait renoncé aux passions et ne voulait plus en courir les hasards , commença par refuser, quand la comtesse Benzoni le pria de se laisser présenter à moi, et il ne céda que par complaisance. Sa noble physionomie si belle, le son de sa voix, ses manières, les ndlle enchantements qui Tentouraient en faisaient un être si différent de tout ce que j'avais vu jusqu'alors, si supérieur, que je ne pouvais qu'en recevoir une profonde impression. A partir de cette soirée, nous nous vîmes chaque jour pendant tout le temps que je m'arrêtai à Venise....
Voilà bien le pendant du récit de Dante. La passion italienne n'a pas changé, libre, franche, ne jouant pas avec les mots, ne se masquant pas d'hypotrisie, ne se voilant pas de fausses pudeurs, mais obéissant à la loi des êtres, et allant droit au vainqueur dont elle fera son esclave , et se découvrant le cœur en disant : Me voilai Me voilà! Peu importe qui Ta dit ou qui Ta dit le premier. La femme italienne se donne et ne se rend pas. Comme la déesse amoureuse du berger, elle fait au besoin le premier pas, c'est le droit des déesses. Il n'y a que les simples mortelles pour ne vouloir succomber qu'à l'heure voulue sur l'inutile appareil d'une belle défense « Forteresses mal gardées, disait Sterne, et qui ne valent pas .la sentinelle. »
La comtesse Teresa Guiccioli était la fille d'un noble de Ravenne, à tête florentine et à nom florentin.
le comte Gamba, qui sait? peut-être le descendant de quelque ami et partisan de Dante, compagnon de sa disgrâce et de son exil. Terésa, par la beauté étrange et comme paradisiaque, qui la faisait ressembler aux vierges de Francia, Tesprit précoce, la bonté hardie, le courageux dévouement , la ,grâce enfln dans une vertu capable de faiblesse à la fois et d'héroïsme, était bien digne d'être la fille d'un ami de TAlighieri. Quoiqu'il en soii, la famille était nombreuse (l'inépuisable fécondité de la comtesse Gamba réservait encore au monde la surprise et le triomphe d'un vingtième enfant). EtTeresa fut peut-être demeurée au couvent, et eût été vouée à Dieu, faute d'un homme assez riche pour l'épouser, quand ce mari libérateur se présenta, attiré par le parfum mondain de cette fleur du cloître, sous la figure du comte Guiccioli, âgé de soixante ans, et de trois femmes. Mais le comte Guiccioli avait encore plus de mille livres de rente que d'années. Il était le plusopulent seigneur deRavenne. Ilpossédait des palais et des villas dans toute la Romagne. Il venait au couvent dans un superbe carrosse aux six chevaux noirs. Un mari n'a jamais que l'âge qu'on lui donne, c'està-dire vingt ans, quand il vient chercher au couvent, en carrosse à six chevaux, l'élue de son cœur et la reine de sa maison. Non pas que la jeune et charmante recluse ait fait à coup sûr tous ces calculs frivoles. Mais sa famille plus prévoyante les faisait pour elle. Étourdie par l'air pur qui lui venait avec des caresses et comme de vagues chants de cette porte ouverte sur la liberté, le monde, ses triomphes, Teresa se résigna à passer par le mariage, puisque c'est le seul moyen de sortir du couvent, et à relever de son troisième veu-
vage le comte Guiccioli. .Elle avait à peine dix-huit ans. Quelle femme lui jetterait la première pierre? .
Mais le premier enivrement passé, quand le masque tombe, que le héros s'évanouit et qu'il demeure un mari vieux de cœur encore plus que de corps, impérieux, avare, réactionnaire, dévot, un mari qui n'a gardé de sa première jeunesse, passée dans l'intimité de l'âpre Alfieri, que la passion de la tragédie, qu'arrive-t-il « à l'Angiolina de ce Marino Paliero » à la dernière femme de ce Barbe-Bleue des Romagnes, au fond comme on le verra, le plus débonnaire des tyrans domestiques? Il arrive que la jeune femme à qui un tel homme ne suffit point, cherche à se consoler, en disposant d'elle, de l'humiliation de lui appartenir. Il arrive qu'elle lit Corinne, et qu'elle cherche Oswald.
Pour le mari, il est à peu près impossible qu'il ne joue pas ridiculement un rôle ridicule, celui qui consiste à arriver toujours trop tôt ou toujours trop tard, à ne pas savoir se résigner spirituellement ou se venger la première heure du premier jour, d'un premier coup, qui fait de la comédie un drame, et l'ennoblit par le sang. Mais non; on cherche à éviter l'inévitable, en feignant de ne pas le voir; on s'obstine à se faire aimer, on essaye de se iàire craindre et l'on ne réussit qu'à se faire mépriser. Tel fut le sort du comte Guiccioli, qu'il ne nous est pas permis de plaindre, parce qu'il favorisa d'abord ce qu'il voulut ensuite empêcher, flétrit lui-même sa tolérance par ses accusations, mêla des calculs d'argent à des griefs qui ne les supportent pas, et finit par mettre tout le monde contre lui, par son manque de dignité, de tact et d'à-propos.
surtout par sa révolte contre le sigisbéisme sur lequel reposaient les mœurs italiennes; scandale plus grand que tous les autres, dans un pays où le vice a là décence d'une vertu et où l'adultère se règle comme un second mariage.
Les premières relations de la comtesse Guiccioli et de Byron durèrent peu. Ce paradis est coupé en autant d'actes qu'un drame bien fait. A peine le nœud était-il formé que le mari, usant de son unique droit, qui est d'interrompre la pièce, souffle sur ce nuage et parle de s'en aller, ennuyé de son rôle de comparse et de confident malgré lui. Dès le milieu d'avril 1819, le comte Guiccioli voulut aller visiter ses terres sur la route de Venise à Ravenne, accompagné, dans celte tournée à travers ses possessions, de la compagne légale qu'il ne possédait plus. La comtesse fit ce que toute femme aurait fait à sa place. Elle pleura, elle écrivit, et en attendant la réponse, elle tomba malade de consomption, justifiant le deuilde son cœur par celui de sa mère, morte en couches de son dernier et vingtième enfant. Un berceau sculpté sur un tombeau. Belle épitaphe pour cette mère antique, perdant la vie à force de la donner!
Pendant ce temps, Byron, de nouveau en proie à cette passion mêlée de tristesse et de joie, joyeuse, parce qu'il sentait qu'elle était la meilleure de sa vie, triste, parce qu'il la pressentait la dernière ; Byron, partagé entre l'allégresse, l'orgueil et la douleur qui forment le fond amer et doux de toutes les nobles amours, déchargeait, dans des vers superbes et touchants, où il se compare à TÉridan grossi par les tempêtes et gonflé par les pluies, le trop plein de ce torrent de larmes
et d'éclairs qui grondait en lui. Le 2 juin 1819, il ne résistait plus à l'absence, et décidé à tout plutôt qu'à la séparation, il partait, sur un dernier appel, impérieux comme un dernier adieu, il partait pour Ravenne, où sa maîtresse lui avait ménagé, au chevet de son lit de langueur, le siège inviolable du garde-malade.
A Padoue, à Bologne, il attendait, dans l'hospitalité mercenaire de .l'hôtel , au milieu des chaleurs poudreuses de l'été, qui donnent au Vénitien expatrié le spleen de la lagune, le suprême signal. Il visitait les tombes du cimetière de La Certosa^ semées de roses, et commentait leurs naïves et suppliantes épitaphes, implorant la paix. Il lisait les manuscrits de l'Arioste et faisait à la prison du Tasse, un de ses ancêtres, un poétique et fraternel pèlerinage. Il pensait attendri à ses deux filles, nées du mariage orageux et de l'amour passager : Adda, AUegra, noms que ses larmes ont rendu immortels.
Enfin, le 8 juin, le rendez- vous promis lui était donné sous des auspices funèbres, au pied du lit de cette moribonde de vingt ans que lui seul (la famille en convenait en rougissant) pouvait ressusciter. Il accourait, sous prétexte de la tombe du Dante, de la forêt de pins où il avait promené d'immortelles rêveries, il accourait bientôt suivi du professeur Aglietti de Venise, habile médecin; et lui le meilleur de tous les médecins, il touchait la malade et elle souriait, iflui disait de quitter son lit et de marcher et, miracle de l'amour I elle quittait son lit et marchait. Elle vivait, attestant ainsi le pouvoir surnaturel auquel sa vie était désormais attachée.
A partir de juin 1819, lord Byron est attaché au tok
conjugal qu'il a troublé, hâte à la fois béni et maudit, partagé entre les reconnaissantes caresses de la femme qu'il a sauvée, les sourdes méfiances et les muets reproches et les menaçantes courtoisies du mari auquel il a pris son plus cher trésor; homme assez riche pour payer un bravo à son prix et assez jaloux pour le faire, à ce que dit le bruit public, recueilli au passage par ce malin et irrévérencieux Stendhal*.
Il n'en est rien. Le comte Guiccioli, qui adore sa femme autant qu'il déteste son hôte, sent le poignard tomber de ses mains. L'intrépide sang-froid de Byron lui en impose. Nous ne sommes plus d'ailleurs au temps où la vie de Paul appartient à Lanciotto.Par une vengeance plus spirituelle et plus raffinée, le mari se contentait de promener son rival victorieux dans le triomphe ironique de son carrosse de gala aux six chevaux noirs, et Tabandonnait à ce joug minutieux du sigisbéisme que lord Byron ne supportait qu'en frémissant, s'embarrasant dans son épée de cavalier-servant, confondant les schalls, et bâillant parfois à la béatitude musicale dont le saturaient ces salons Romagnols où la musique tient lieu de divertissement et la rêverie de conversation. Alors, lord Byron, impatienté de ce martyre régulier, aux stations déterminées et aux étapes fixes, qui font durer si longtemps le chemin de la galanterie italienne {chi va piano va sano) , parlait de brûler les relais, d'enlever sa dame, de s'enfuir avec elle dans un pays écarté où d'aimer à son saoul on eût la liberté. Cette proposition hardie, plus conforme aux sentiments qu'aux usages, se heur-
•1. Correspondance inédiU,
tait aux scrupules de la comtesse, hésitant devant Tunique démarche que les mœurs italiennes considèrent comme une faute. Là, en effet, où le scandale est inutile, il est superflu. Elle ne trouvait d'autre moyen d'échapper à l'ignominie-d'un enlèvement que de se faire passer pour morte, suivant la méthode et la recette de Juliette, traditionnellement conservée, à ce qu'il paraît, parmi les dames italiennes. Byron reculait devant ce caveau décevant, qui est en effet un lieu de rendez-vous plus incommode qu'il ne semble, et il préférait encore le régime économique, mais sûr, de cette liberté décente et de cet amour par tranches du sîgisbéisme. Pour se distraire, il assistait à la Miira d'Alfîeri avec des spasmes d'émotion et des larmes, renouvelées au Philippe, du même brutal mais puissant génie. A la fin du mois d'août 1819, Byron, demeuré seul à Bologne, durant l'absence de la comtesse et de son mari, voyageant à travers leurs terres de la Romagne, sentait s'ouvrir et couler dans la solitude cette source de tendresse qui le ramenait à la fraîcheur de ses jeunes années, et pour la première fois, il cédait à cette plénitude de joie et de pureté dont le doux orage se résout en larmes au cœur de l'homme comme à celui de la femme. Il descendait dans les jardins déserts, où le suivait l'ombre adorée, ils s'entretenait tous bas avec elle, il suivait pas à pas les traces de sa vie, aux bords de la fontaine cachée sous les saules, près du piano, murmurant au moindre choc, devant le guéridon où reposait, encore entr'ouvert, ce livre de Corinne, qui a été plusieurs années en Italie plus qu'en France, le vade mecum des rêveries féminines, l'initiateur aux rohiantiques amours, le bréviaire intime, le