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délaisser les populations qu'on prétendait lui arracher. Nous n'avons pas à raconter ici toutes les péripéties qui signalèrent la résistance des Belges ni à rappeler les débats et les négociations qui aboutirent au traité définitif du 13 avril 1839. Disons seulement que lord Palmerston montra dans cette crise tout à la fois un grand dévouement à notre pays et un grand esprit de modération. S'il avait lutté énergiquement contre l'influence française en Espagne, il lâchait maintenant, dans l'intérêt des Belges, de marcher d'accord avec le cabinet des Tuileries ('). Au surplus, le rôle de lord Palmerslon

0) La lettre inédite, dont nous donnons ci-dessous le texte, prouve que Palmerston cherchait à conserver de bons rapports avec l'ambassadeur de Louis-Philippe, le général comte Sébastiani, successeur de Talleyrand :

« ... 31 juillet (1838).

Mon cher Comte,

« Personne ne peut avoir l'idée de mettre la France de côté dans la négociation hollando-belge, et certes ce n'est pas l'Angleterre qui se prêterait à un pareil arrangement, et cela pour bien des raisons.

La France n'a pas été en dehors jusqu'à présent plus que ne l'ont été l'Autriche et la Russie, car tandis que d'un côté Bulow a parlé confidentiellement avec Eslerhazy, Pozzo et Dedel, j'ai fait la même chose avec vous et Van de

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a été nettement caractérisé par M. Van de Weyer : « Lord Palmerston a hâte d'en finir; mais son empressement n'est ni de la tiédeur ni de l'hostilité envers la Belgique. 11 prend vivement ses intérêts à cœur, et il voudrait qu'il lui fût permis de seconder ses vœux pour l'intégrité du territoire; mais il me reste peu ou point d'espoir à cet égard.... »

Dans les commencements si difficiles de la.

monarchie belge, lord Palmerston n'avait cessé de surveiller et de déjouer les perlides desseins

Weyer. Le fait est que jusqu'à présent il n'y a pas eu de négociation qui puisse lier aucune des parties. Nous nous sommes bornés à tâcher de nous entendre par des conversations particulières, afin de connaître, si cela se peut d'avance, quels sont les points sur lesquels il nous serait possible d'arriver à un arrangement en conférence. Mais plus on multiplie les allocuteurs dans une conversation de cette espèce, plus on y donne un caractère officiel, et c'est uniquement pour cette raison et avec l'intention d'aplanir les difficultés que Bulow est venu seul me trouver au bureau.

Cependant, si vous croyez une autre marche plus propre à nous conduire à bonne fin, je la lui proposerai.

Tout à vous, (Signé) Palmerston.

(Collection dautographes de M. L. Veydt.)

LOKD l'ALMERSTON.

du prince de Talleyrand sur lequel le roi Léopold écrivait encore en 1834 : « Le prince de Talleyrand nous offrirait tout bonnement en holocauste. » Lord Palmerston n'avait cessé en toute occasion de témoigner pour les Belges une sollicitude incontestable. En 1838, il conservait cette prédilection pour notre pays ; mais ses collègues, redoutant de compromettre le sort du cabinet, l'obligèrent de se soumettre aux décisions de la conférence.

En 1840, la question orientale succéda à la question belge et réveilla l'ancienne rivalité de la France et de l'Angleterre, celle-là soutenant le pacha d'Egypte dans sa révolte contre le sultan, celle-ci voulant maintenir l'intégrité de l'empire turc. Pour la France il s'agissait réellement de rétablir sa suprématie, mais ce projet fut déjoué par le traité du 15 juillet conclu, sans son intervention, entre les quatre grandes puissances et la Porte Ottomane.

M. Thiers était alors chef du cabinet français; il ressentit comme un affront personnel le traité du 15 juillet et se prépara à la guerre. Lord Palmerston avait la conviction qu'elle se ferait si M. Thiers conservait le pouvoir. 11 faut lire dans la correspondance du chef du Foreign- Office avec sir H. Bulwer, alors chargé d'affaires

à Paris, avec quelle habileté et en même temps avec quelle énergie il luttait contre l'esprit à la fois si souple et si hardi de M. Thiers. Celui-ci, dans un entretien à Auteuil avec sir H. Bulwer, avait fait entendre quelques paroles assez menaçantes. Palmerston, en ayant eu connaissance, écrivit à Bulwer (22 septembre) : « Si Thiers vous tient encore le langage de la menace, quelque vague et détourné qu'il soit, veuillez 1© lui rétorquer dans les mêmes termes; dites-lui, avec cette habileté d'expression dont je vous sais capable, de la façon la plus amicale et la plus inoffensive, que, si la France jette le gant, nous le ramasserons. Ajoutez que, si la France commence la guerre, elle perdra sûrement sa flotte, ses colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée d'Afrique ne lui donnera plus de souci, et que Méhémet-Ali sera jeté dans le Nil. C'est ainsi que je parle invariablement à Guizot et à Bourqueney quand ils commencent à faire les fanfarons, et je remarque que cela les calme instantanément On

conjecture que Thiers aurait l'intention d'attaquer l'Autriche et de laisser là les autres puissances. Veuillez le détromper et faites-lui comprendre que l'Angleterre n'a point l'habitude d'abandonner ses alliés : si la France attaque

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l'Autriche au sujet du traité, elle aura affaire avec l'Angleterre aussi bien qu'avec l'Autriche, et je ne doute pas qu'elle ne trouve aussi devant elle la Prusse et la Russie... »

Lord Palmerston finit par triompher de M. Thiers. En effet, celui-ci quitta le pouvoir après avoir acquis la certitude que Louis-Philippe ne s'associerait point à ses projets belliqueux ('). Au reste, la dissolution du cabinet du i er mars ne modifia point l'attitude de lord Palmerston. Louis-Philippe après avoir, le 29 octobre, remis le ministère des affaires étrangères à M. Guizot, laissait assez clairement entendre que le gouvernement anglais, afin d'aider le roi des Français à maintenir la paix et à contenir le parti de la guerre, devait accorder aux prières du monarque ce qu'il avait refusé aux menaces de M. Thiers. Tel n'était point l'avis de Palmerston. « Nous avons résisté, disait-il, aux menaces de M. Thiers parce que ce qu'il demandait ne pouvait être accordé sans léser gravement les intérêts de l'Europe, et nous ne

(') Louis-Philippe disait à sir H. Bulwer : « M. Thiers est furieux contre moi, parce que je n'ai pas voulu faire la guerre. Il me dit que j'ai parlé défaire la guerre; mais parler de faire la guerre et faire la guerre, M. Bulwer, sont deux choses bien différentes. »

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pouvons exposer ces intérêts par complaisance pour Louis-Philippe et pour Guizot pas plus que par crainte de Thiers ('). » Il ajoutait dans une fort intéressante lettre au comte Granville (29 octobre) : « Mon opinion est que nous n'aurons pas actuellement la guerre avec la France, mais il faut nous attendre à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français rêvent plus ou moins l'extension de leurs possessions territoriales aux dépens des nations voisines, et ils sentent tous ce qu'a dit une fois le National, qu'une alliance avec l'Angleterre est une barrière contre de tels projets. Je ne serais point surpris que les doctrinaires qui se trouvaient dans le gouvernement de Thiers en fussent les membres les plus belliqueux. Je puis même ajouter que je m'y attendais. Je ne blâme pas les Français de ne pas nous aimer. Leur vanité leur persuade qu'ils sont le premier peuple du monde, et pourtant, à chaque occasion, ils peuvent voir que nous sommes leurs égaux. C'est un malheur que le caractère d'une grande et puissante na-

(') Sir H. Bulwer dit très-clairement dans la préface de la Vie de lord Palmerston que cet homme d'État en voulait moins aux ministres français qu'au roi des Français luimême. Dès lors se manifestait cet antagonisme qui eut de si graves conséquences.

tion, placée au centre de l'Europe, soil ce qu'il est; mais c'est l'affaire des autres nations d'ouvrir les yeux et de ne pas négliger les précautions commandées par la prudence.... »

Lorsque le ministère présidé par lord Melbourne dut enfin se dissoudre, à cause de sa faiblesse générale, lord Palmerston n'avait rien perdu de son prestige et de sa popularité. Sa politique triomphait partout. La Russie n'avait plus le protectorat exclusif de l'empire turc et l'Egypte ne pouvait plus devenir une dépendance de la France. En môme temps, les Anglais étaient victorieux en Chine et dans l'Afghanistan. Mais l'œuvre de prédilection de Palmerston, celle qu'il avait achevée avec le plus d'ardeur et d'amour, était sans contredit la création d'une Belgique indépendante et neutre.

En participant avec une si vaillante persévérence à la fondation du royaume de Belgique, lord Palmerston eut constamment les yeux fixés sur le résultat général. Selon la remarque de son éminent biographe, il prit pour guide le désir de placer le nord et le midi des anciens Pays- Bas dans une position telle qu'ils voudraient, lorsque auraient disparu les générations qui avaient combattu les unes contre les autres, réunir leurs descendants par des intérêts com-

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muns. La sagesse de cette politique, ajoute sir H. Bulwer, peut maintenant être attestée quand nous nous demandons, à quarante années de distance, si, dans le cas où la Hollande et la Belgique seraient assaillies demain par une armée envahissante, elles ne seraient pas plus disposées, quoique États séparés, à se liguer pour leur défense commune, qu'à l'époque où leurs noms étaient unis et leurs cœurs divisés sous le royaume des Pays-Bas.

Lord* Palmerston avait associé sa fortune politique à celle de lord Melbourne : il se retira avec lui du ministère le 31 août 1841. Mais il devait bientôt ressaisir de nouveau le pouvoir. Le 3 juillet 1846, il rentre au gouvernement avec lord John Russell et reprend, jusqu'au 22 décembre 1851, la direction du ministère des affaires étrangères.

On a encore présente à la mémoire l'énergie qu'il déploya dans l'affaire des mariages espagnols. Par des prétentions qui rappelaient trop l'orgueilleuse ambition de Louis XIV, par sa politique équivoque, le roi des Français avait suscité non-seulement la résistance, mais on

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peut dire l'antagonisme personnel de lord Palmerston. Ce qu'on appelait l'entente cordiale fit place dès lors à une grande méfiance; depuis la reine jusqu'au dernier artisan, toute la nation anglaise se sentit froissée par les procédés du gouvernement français. Que fit Louis-Philippe? Dans son anxiété, il désira ardemment de se réconcilier avec la reine Victoria et crut de bonne guerre de rejeter sur l'esprit brouillon de lord Palmerston la responsabilité d'une rupture dont il redoutait les conséquences. Dans une lettre écrite à la reine des Belges, mais réellement destinée à la reine Victoria, Louis- Philippe s'exprimait en ces termes : « La reine ne voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et cette lunette les fausse et les dénature trop souvent. C'est tout simple. La grande différence entre la lunette de cet excellent Aberdeen et celle de lord Palmerston provient de la différence de leur nature : lord Aberdeen aimait à être bien avec ses amis ; lord Palmerston, je le crains, aime à se quereller avec eux. C'est là ce qui causait mes alarmes sur le maintien de notre entente cordiale, lorsque lord Palmerston a repris la direction du Foreign-Office. »

Quelques mois après le trône élevé en juil-

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let 4830 s'écroulait, et Louis-Philippe cherchait un asile en Angleterre.

A la première nouvelle de la révolution de février 1848, lord Palmerston fit appeler M. Van de Weyer et l'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la situation intérieure de la Belgique. Le représentant du roi Léopold répondit qu'il était sans inquiétude; que la population de Bruxelles ne partageait aucune des passions du peuple de Paris ; que le pouvoir, en Belgique, avait pris l'initiative de toutes les réformes, que le bien était toujours venu d'en haut, et que la nation, profondément attachée à son indépendance, repousserait toutes les tentatives du dehors. « Rien à craindre, ajouta-t-il, de l'intérieur. Tout de l'extérieur. L'intérieur, nous en répondons. L'extérieur est votre affaire autant que la nôtre. » Ainsi s'exprimait l'un des plus illustres fondateurs de l'État belge. Les événements ne démentirent point la confiance qu'il avait dans le patriotisme de ses concitoyens. Quant à l'Angleterre, elle était intéressée non-seulement à défendre l'indépendance de la Belgique, mais encore à soutenir les institutions constitutionnelles qui étaient les fondements de cette indépendance, ou, pour employer de nobles paroles de la reine Victoria, le palla-

dium et l'abri d'un peuple libre et heureux.

Ce fut aussi au milieu de la grande crise provoquée par la révolution de février 1848, que s'accomplit entre la Belgique et la Hollande le rapprochement désiré et prévu par lord Palmerston dès 1832. « La Hollande et la Belgique unies pour leur défense commune et en bonne amitié, disait à ce sujet le roi Léopold, offrent ensemble avec l'Angleterre une force assez respectable, et je considère cet ordre de choses comme étant le plus important que l'Angleterre ait à protéger et à conserver sur le continent de l'Europe. »

En 1851, un profond désaccord se manifesta entre lord John Bussell et lord Palmerston.

Après le coup d'Etat accompli par Louis-Napoléon, la reine d'Angleterre exprima la volonté formelle que son ambassadeur à Paris ne fît rien qui pût être considéré comme une intervention quelconque dans les affaires intérieures de la France. Mais le chef du Foreign-Oflice ne garda point la prudente réserve adoptée par les autres membres du cabinet. L'ambassadeur britannique à Paris ayant fait entrevoir la possibilité d'une alliance intime et immédiate de la France avec la Russie et l'Autriche, Palmerston n'hésita point. Dans un entretien avec le comte

Walewski,et dont celui-ci s'empressa de rendre compte à Paris, le chef du Foreign-Office donna son approbation entière au coup d'État et exprima l'opinion que le président de la République française n'aurait pu agir autrement. La conduite prévoyante de Palmerston ne fut pas comprise d'abord, et elle amena sa retraite forcée (22 décembre 1851) : il fut remplacé par lordGranville(').

Le gouvernement passa ensuite au comte Derby jusqu'au moment où se forma, à la fin de 1852, le ministère de coalition qui réunit le comte Aberdeen, lord Russell et Palmerston lui-même. Pendant trois ans ce dernier en fait partie comme ministre de l'intérieur. La guerre de Crimée le porte ensuite au premier rang, car l'opinion publique veut à la tête du gouvernement un homme d'État dont l'énergie et la

(') Denkwûrdigkeiten aus den papieren des freihernn C. F. V. Stockmar, p. 64 et suiv. — « Pour être juste, ajoute- t-il, je dois convenir que Palmerston a vu à ce moment plus clair dans l'avenir que nous tous, qui n'envisagions le coup d'État qu'à travers le sentiment de notre réprobation morale. Les projets insensés de la Russie imposaient comme une nécessité politique l'alliance francoanglaise, et Palmerston peut dire à bon droit qu'il a reconnu cette nécessité avant nous. 11 nous a réellement surpassés. »

popularité soient au niveau de la situation.

C'est lord Palmerston qu'elle désigne. 11 avait alors soixante et onze ans. Nommé premier ministre le 20 février 1855, il conserva cette position éminente jusqu'au 20 février 1858.

Le comte Derby exerça le pouvoir du 21 février 1858 au 13 juin 1859 et le céda de nouveau à lord Palmerston qui le conserva jusqu'à sa mort.

La guerre faite par Napoléon 111 au delà des Alpes répandit l'inquiétude non-seulement en Allemagne mais aussi en Belgique. Le roi Léopold écrivait de Bruxelles : « ... Si la France retourne à la position de la paix de Lunéville, il n'est guère possible qu'elle tolère aux portes de Paris un pays fort désagréable comme celuici. La Prusse et l'Allemagne tiennent encore avec un peu de courage le sort de l'Europe dans leurs mains; mais si elles se conduisent lâchement, nous sommes à la merci de la France. » Le roi Léopold comptait aussi sur l'énergie et la vigilance de lord Palmerston. Si celui-ci avait donné son approbation au coup d'État, il n'avait nullement le dessein cependant de sacrifier la Belgique, son œuvre de prédilection, au dominateur de la France : à cet égard il montrait l'inflexibilité d'un Pitt et d'un Castlereagh. Pour ne laisser aucun doute sur ses im-

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muables sympathies, il saisissait toutes les occasions de signaler publiquement le noble emploi que les Belges faisaient de leurs libertés et de vanter cette prospérité dont ils jouissaient et qu'il était donné, disait-il, à peu de nations sur le continent de voir régner chez elles.

Lord Palmerston demeura jusqu'à son dernier jour un ami inébranlable, un défenseur constant et énergique de notre patrie. La veille de sa mort (17 octobre 4865), il se rappelait encore avec satisfaction qu'il avait prêté son actif concours à la fondation de l'État belge. « Pendant un assoupissement on l'entendit murmurer : « Le traité avec la Belgique!... Oui... lisez-moi de nouveau la sixième clause. »

M. Ashley, son petit-fils, lui lut effectivement l'article qui consacrait l'indépendance et la neutralité de la Belgique. La lecture achevée, lord Palmerston, se transportant en esprit à cette fameuse conférence de Londres qui avait posé les fondements du nouveau royaume, dit ces mots : « France acknowledge.. Puis sa pensée s'arrêta et les paroles qu'il murmurait encore devinrent inintelligibles ('). » Le lende-

( 4 ) Voir Le'opold I", roi des Belges, d'après des documents inédits, t. II, p. 222.

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