TRAGÉDIES
Troïlus et Cressida.
La Tragédie de Corioian.
Titus Andronicus.
Roméo et Juliette.
Timon d'Athènes.
La Vie et la Mort de Jules César.
La Tragédie de Macbeth.
La Tragédie d'Hamlet.
Le Roi Lear.
Othello, le More de Venise.
Antoine et Cléopâtre.
Cymbeline, Roi de Bretagne.
La division en Comédies, en Histoires et en Tragédies devait nécessairement rompre Tordre chronologique ; mais les éditeurs s'en sont tellement peu souciés qu'ils ne l'ont même pas respecté — tant s'en faut! — dans char cune des trois catégories, prises isolément. On peut comprendre que les pièces de la seconde catégorie (Histoires) ne soient pas rangées dans l'ordre où l'on sait aujourd'hui qu'elles furent écrites (Jean, les trois Henry VL Richard III, Richard II, les deux Henry IV, Henry V, Henry VIII) : les éditeurs, d'accord avec les exécuteurs testamentaires, voulurent respecter la chronologie des règnes de Jean sans Terre (i 199- 12 1.6), de Richard II
(1377-1399), d'Henry IV (1390-1413), d'Henry V (1413- 1422), d'Henry VI (1422-1471), de Richard II (1483-1485) et d'Henri VIII (i 509-1 547). Mais les deux autres catégories ? Aucune considération semblable ne devait déterminer l'ordre de leur impression. Et cependant, elles sont rangées d'une façon plus arbitraire encore ! Au moins, dans les Histoires, le Roi Jean et Henry VIII sont à leur place, du point de vue même de la composition ; mais le désordre est grand dans les Tragédies ; et dans les Comédies, il dépasse tout, puisque la Tempête, la dernière pièce en date, figure en tête, qu'on trouve les Joyeuses Femmes de Windsor au troisième rang, Peines d'amour perdues au septième. Tout est bien qui finit bien après Comme il vous plaira, Mesure pour Mesure de cinq ou six rangs trop avancée, etc. ! Si l'on songe que T}'oïlus et Cressida est une intruse, et que nous attribuons Titus à Southampton comme le Roi Jean (et Périclès qui ne parut que dans un autre Folio!), on constate que les Tragédies sont relativement en ordre en comparaison des Comédies. La tâche de Malone n'était donc pas facile. Elle avait fait reculer plusieurs de ses prédécesseurs, Dryden, Pope et Johnson. Dryden avait simplement écrit dans le prologue en vers de sa Çircé : « La muse même de Shakespeare produisit d'abord Périclès qui naquit avant le More ; c'est un miracle de voir d'abord une bonne pièce ; toutes les aubépines ne fleurissent pas à la Noël ; un petit poète doit avoir le temps de croître, de se déployer et de se polir... personne ne peut être le gras Falstaff^du premier coup » Tout cela est bien dit, mais n'avance pas beaucoup la question. Pope et Dryden avaient écrit quelques généralités, maissansl'aborder non plus. Malone pouvait donc écrire au début de son étude de 1790 :
« Shakespeare par-dessus tous les écrivains, depuis les jours d'Homère, a excité de la curiosité au plus haut point ; de sorte que peut-être aucun poète d'aucune nation ne fut jamais plus idolâtré de ses compatriotes. Un ardent désir de comprendre et d'expliquer ses œuvres s'est, à l'honneur de l'âge actuel, développé en ces quarante dernières années, de telle manière qu'on a fait plus pour les élucider pendant cette période qu'auparavant pendant un siècle. Toutes les anciennes copies de ses pièces, découvertes jusqu'ici, ont été collationnées avec une scrupuleuse attention.
« Les moindres livres ont été soigneusement examinés, uniquement parce qu'ils appartenaient à l'âge oh il vécut et pouvaient jeter une heureuse lumière sur quelque coutume oubliée, sur une phraséologie surannée : et, toujours en vue de cet objet, la peine de chercher dans des écrits qu'on n'a jamais lus a été soufferte avec joie, parce qu'aucun labeur n'était jugé trop grand, qui pouvait nous permettre de conquérir un nouveau laurier pour le père de notre drame. Presque chaque circonstance que la tradition ou l'histoire ont conservée, touchant sa personne ou ses œuvres, a été recherchée, et offerte au public; et l'avidité avec laquelle toutes les communications de ce genre ont été ^ reçues prouve que le temps dépensé à leur poursuite n'a pas été tout à fait perdu. Cependant, après les plus actives recherches, très peu de particularités ont été découvertes au sujet de sa vie privée ou de l'histoire littéraire ; et cependant que tous ses éditeurs et commentateurs se sont efforcés d'éclairer ces obscurités, et de régler et de corriger son texte, aucune tentative n'a été faite pour déterminer les progrès et l'ordre de ses pièces. >
Ce passage en dit long. ïl s'explique à cette heure [t — et peut faire rêver. Impossible, même après les travaux d'un Malone, de rien ou de presque rien découvrir sur « Shakespeare », alors que l'on connaît la vie de contemporains moins grands que lui !... Pour nous en tenir à la chronologie des pièces, elle devait
faire reculer plus d'un intrépide. En effet, si Ion considère que dix-huit pièces seulement avaient paru du vivant de l'auteur, et qu'on n'en avait joué qu'une dizaine (publiées ou non) ; que maintes pièces avaient paru en éditions souvent remaniées et dont certaines n'avaient plus d'exemplaires connus — au point qu'un exemplaire du premier Hamlet, publié en i6o3, ne fut découvert que onze ans après la mort de Malone. en 1823, par Henry Banbury (i); qu'il fallait rechercher pour chacune des pièces publiées la date probable de la composition, celle de l'inscription à la Chambre des Libraires, celle des remaniements, celle de la représentation (quand elle avait eu lieu, et où, et avec quelle troupe) ; enfin qu'il fallait se livrer à des recherches plus difficiles encore pour les pièces non publiées du vivant de l'auteur, on devine les difficultés que rencontre Malone : faute de points de repère suffisants, dans l'ignorance où l'on était d'une foule de détails que les contemporains n'avaient pas consignés, à
(i) Un second exemplaire fut découvert en i856 à Dublin. Banbury vendit le sien au duc de Devonshire pour 6.000 francs.
Dans l'article qui a paru au mois de mai 1906 — et qui nous a mis sur la trace de notre découverte — V Avenir des recherches shakespeariennes [The Nineteenth Cenlury), M. Sidney Lee nous apprend qu'une autre découverte de ce genre a été faite dans la ville suédoise de Lund, en 1904. Il s'agit d'un exemplaire de Titus Andronicus, le seul qu'on possède à l'heure actuelle. La pièce est citée dans les registres de la Compagnie des Libraires comme ayant été publiée en 1594 ; Langbaine en parle en 1691 ; mais tous les exemplaires semblaient avoir péri. N'en avait-on publié qu'un petit nombre?... Quoi qu'il en soit, un gentilhomme suédois de descendance écossaise fit à la fin de 1904 la découverte que signale M. Lee — et son petit quarto, du format de nosalmanachs qui se vendent dix centimes, fut mis aux enchères et acquis par un collectionneur américain pour la somme de deux mille livres sterling, soit plus de cinquante mille francs. On peut juger par là si la question dite shakespearienne passionne plus que jamais le monde anglo-saxon !
cause de la perte de certains documents manuscrits et de la difficulté de découvrir ceux qui pouvaient rester dans les bibliothèques publiques et privées d'Angleterre ou de l'étranger, la seule question de la chronologie soulevait au moins deux cents points à la fois imprécis et compliqués! Aujourd'hui même, après un siècle de recherches dans la voie tracée par Malone, après les minutieux travaux de M. Fleay, par exemple, tout n'est pas encore éclairci, et certains points ne le seront probablement jamais — bien qu'en somme nous en sachions assez.
Malone ne recula devant aucune lecture, devant aucun voyage, devant aucune correspondance, devant aucune dépense; et, sur ce point comme sur maints autres, attachant pour jamais son nom à la solution de la question « shakespearienne », après bien des tâtonnements qu'on peut suivre dans son œuvre, il s'arrêta aux résultats suivants :