SIR HUGH
Je vous en prie, monsieur Shallow, qu'il en soit ainsi. L'affaire est soumise à l'arbritage. Le premier membre est maître Page ; le second, c'est moi-même ; le troisième et dernier est mon hôte de la Jarretière.
Ainsi dans ce passage, après quelques mots touchant la duperie de Falstaff que Shallow veut dénoncer au tribunal, tandis que sir Hugh veut la soumettre à un arbitrage, on parle du mariage de Slender et de la fille de Page : pas un mot des allusions à « Lucy » I
Certains shaxperiens, qui ne sont jamais à court de raisons fantaisistes, osent dire que le quarto de 1602 est une édition « frauduleuse et imparfaite » ! Se basant sur un passage de Heywood, ils répètent qu'au temps d'Elisabeth le droit de propriété littéraire n'était pas reconnu par la loi, et que des contrefacteurs ont parfois recueilli ou fait recueillir tant bien que mal par des sté-
nographes certaines pièces inédites au cours des représentations. L'éditeur Jaggardest surtout accusé de ce prétendu méfait — tout simplement parce qu'il a publié plusieurs « quartos » shakespeariens. Il y a là une habile et colossale accumulation d'erreurs! Aussi, tous les écrivassiers dépourvus de cervelle ne cessent-ils de les répéter. D'autres les ânonnent dans leurs cours « scientifiques ». Elles pourraient figurer avec éclat aux Annales parlementaires ou dans certains journaux belges, en un brillant cortège de fautes de logique et de français. La pratique dénoncée par Heywood ne fut certes pas commune et ne put guère s'appliquer qu'à quelques passages, non à des pièces entières : nous voudrions qu'on citât des exemples indiscutables. En tout cas, c'est bien à tort que l'on accuse ainsi William, Jaggard qui fut un grand et honnête imprimeur, revêtu, d'un caractère presque officiel, jouissant de la considération générale, et qui a laissé des éditions magnifiques.
Voici maintenant l'accumulation d'erreurs que ressassent infatigablement certains « savants » qui n'ont qu'un grelot rouillé dans leurs crânes académiques : (i°) Une édition même frauduleuse n'est pas nécessairement imparfaite; (2°) Si le droit de propriété littéraire tel que la loi le consacre n'existait pas au temps d'Elisabeth et de Jacques, pour faire imprimer un livre il fallait cependant — contrairement à ce qui existe aujourd'hui ! — une autorisation officielle, que la Chambre des Libraires ci le gouvernement n'eussent pas accordée aisément à des fraudeurs ; — et c'est un petit détail que certains savants ignorent ou passent sous silence ! (3°) Gomme on n'a jamais représenté les Joyeuses Femmes de Windsor du vivant de l'auteur, les sténographes auraient eu du mal à en recueillir le texte — fautif ou non î... (4°) Enfin, si l'on conçoit qu'un sténographe laisse échapper ou dé-
nature certaines phrases, on ne conçoit cependant pas qu'il supprime une scène pour y substituer une autre : or, les Joyeuses Femmes de Windsor o^reni, dans l'édition de 1623 et dans celle de 1602, deux versions A LA FOIS COMPLÈTES ET DIFFÉRENTES !
Ainsi donc (pour laisser les savants de pacotille I) Shaxper n'a jamais été impliqué jeune, c'est-à-dire vers i585, dans une aventure de braconnage ni à Charlecote ni ailleurs; et, d'autre part, l'auteur d'Henry IV et des Joyeuses Femmes de Windsor n'a jamais voulu mettre en scène sir Thomas Lucy de Charlecote, ni moins encore (s'il est possible) se venger de lui.
Quel était le devoir de certains shaxperiens, si le parti pris ne les aveuglait pas ? Que devaient-ils logiquement faire ?
De deux choses Tune :
Ou bien ils devaient déclarer fausse, avec Malone, Bracebridge, etc., l'anecdote telle que la rapporte Nicolas Rowe — quitte à la reproduire comme une intéressante curiosité, à la reléguer comme erreur vénérable dans une note. C'est ainsi que l'on conserve maints débris d'apparence insignifiants dans un musée archéologique : ils peuvent devenir utiles un jour.
Ou bien ils devaient se demander si, par hasard, l'auteur des Joyeuses Femmes de Windsor n'avait pu faire allusion à une aventure autre que celle dont Rowe et Davies ont laissé des versions tardives et dénaturées.
On ne peut certes accuser les shaxperiens de n'avoir pas songé à la seconde hypothèse : n'ayant en vue que Shaxper, cette piste leur était interdite ; ou du moins, s'ils l'avaient d'aventure soupçonnée un instant, ils ne pouvaient guère s'y arrêter — Rutland et les siens ayant trop habilement détourné les soupçons.
Mais les shaxperiens dont nous parlons sont inexcu-
sables de n'avoir pas renoncé à la première version — détruite par Malone I
Le lecteur pressent déjà qu'en éliminant une à une, par une méthode rigoureuse, les subtilités et les arguties des shaxperiens, nous l'avons amené au seuil de la seconde hypothèse. Du point de vue Rutland, cette hypothèse devient un aboutissant logique, fatal, inévitable — et certain.
Il est clair que le début des Joyeuses Femmes de Windsor de 1623 — la seule version qui soit sans cesse reproduite — fait allusion à des faits qui se sont produits après 1600 et non vers 1 585 : ces faits se rapportent à Falstaff vieux, non à Shaxper jeune ! Si l'on avait pu soumettre le problème à quelque logicien comme l'Auguste Dupin de V Assassinat de la 7'ue Morgue d'Edgar Poe, il aurait certainement abouti, et mieux que nous, aux mêmes conclusions.
Quels sont ces faits ? Si nous ne pouvions même entrer à cet égard dans plus de détails qu'il n'y en a dans la première scène des Joyeuses Femmes deWindsor, cela suffirait : il éclaterait à tous les yeux que Falstaff — avec sa bande des Bardolf, des Nym et des Pistol ! — avait commis, sans doute après 1602, une escapade de braconnier, ou pire encore, dans le comté de Gloucester.
Oui, cela suffirait ! Bien qu'elle ait quelques inexactitudes aussi, c'est la version de Richard Davies de Saperton (Gloucestershire) qui touche en somme à la vérité. Déroutés et par l'illusion stratfordienne et par Rowe (dont la version est postérieure à celle de Davies !...), les shaxperiens n'y pouvaient voir bien clair.
Tout s'explique maintenant ! Et grâce à l'heureuse et récente découverte de Mme Stopes — une shaxperienne, qu'on veuille le noter — toute la vérité va se révéler enfin.
En 1903, Mme Stopes a publié dans la revue The Fortnightly Review une étude dont l'importance s'éclaire à la lumière rutlandienne : elle â découvert dans les State papers at the Record Office une lettre écrite de Dumbleton (localité du Gloucestershire) et datée d'un 27 décembre, par Sir Charles Percy à M. Dudley Carieton. Les experts en ont fixé la date à 1600 — date au sujet de laquelle Mme Stopes fait toutefois ses réserves. Peut-être, en effet, la lettre est-elle de l'une des années suivantes ; mais elle ne peut être en tout cas antérieure à 1600, puisqu'on y parle du juge Shallow, personnage du second Henry IV qui parut en 1600.
Voici cette lettre :
« Je suis tellement préoccupé avec les affaires du pays que je ne puis aller à Londres. Si je reste longtemps ici, vous me trouverez si stupide qu'on me prendra pour le juge Silence ou le juge Shallow : en conséquence, ayez pitié de moi et envoyez de temps en temps des nouvelles dont la connaissance, sans m'affranchir (i) peut-être de l'opinion d'un juge Shallow de Londres, me fera cependant passer pour un gentilhomme sortable dans le Gloucestershire ».
Mme Stopes fait remarquer que celui qu'elle appelle encore « Shakespeare » lui semble n'avoir fait qu'une légère satire de l'éducation campagnarde, spécialement dans une atmosphère du comté de Gloucester. Puis, l'infatigable chercheuse nous apprend qu'elle a découvert dans un manuscrit Lansdowne (28 novembre 1592) qu'à cette époque vivait à Londres, dans le quartier de la Tour, sir Thomas Lucy, du comté de Gloucester, chevalier. C'était tout simplement le fils de sir Thomas Lucy de Charlecote — qui avait épousé une héritière du Gloucestershire, Dorothée Arnold. Mme Stopes déclare, il est
(i) Ces mots sont pris dans une acception douteuse en français; mais nous avons voulu respecter le tour de l'original.
vrai, qu'on ne peut rien baser là-dessus. Du point de vue shaxperien, elle a raison. Mais du point de vue rutlandien, il en va toutautrement — surtout quand MmeStopes ajoute cette chose saisissante et lumineuse qu'il est digne de remarque qu'il (Sir Thomas Lucy du doucestershire) fit une affaire de la Chambre Etoilée du cas d'un daim volé de sa propriété de Sutton Park, dans le Worcestershire.
Cette fois, tout s'éclaire !
Aucun doute n'est plus possible !
Sir Thomas Lucy fils — qui mourut en i6o5, cinq ans après son père, — appartenait pour ainsi dire doublement au monde de Rutland à Londres, puisque Mme Stopes nous apprend qu'il protégea maints poètes et fut l'ami de lord Herbert de Cherbury. Ce fut lui et non son père qui acheta Fulbroke Park et le fit clôturer. Ainsi, une partie de la confusion se dissipe. Voici qui va dissiper le reste :
L'étude de Mme Stopes nous apprend que l'affaire de braconnage fui plus importante qu'on ne le perçoit dans les versions affaiblies et dénaturées de Richard Davies de Saperton et de Rowe. Elle eut pour théâtre le parc de Sutton, dont le jeune Thomas Lucy avait hérité de sa grand'mère maternelle, lady Joyce. « Le lo juillet, écrit Mme Stopes, il adressa au Conseil privé une pétition contre ceux qui avaient illégalement enlevé un daim dans son parc clôturé, demandant que les coupables fussent punis, afin de réprimer un pernicieux exemple, ainsi qu'il a été décrété en (l'an) 3 de Jacques I"... Il accusa William Wall, de Booke, dans le comté de Salop, gentilhomme ; et d'autres coupables. William Wall plaida non coupable, juin 1611, et l'affaire semble n'avoir pas eu de suite. »
Ces sortes d'aventures de braconnage étaient fréquen-
tes au temps d'Elisabeth. Mme Stopes rappelle que sir Philip Sidney — le beau-père du comte de Rutland — parle dans sa Dame de Mai du vol des daims comme d'un plaisant exploit. Elle rappelle aussi que les étudiants d'Oxford avaient toujours été de notoires braconniers ; et que le docteur Forman rapporte qu'en iSyS deux étudiants — dont l'un, John Thornborough, devint évêque de Worcester — « n'étudiaient jamais, ni ne s'appliquaient dans leurs livres, mais allaient aux écoles d'escrime, aux salles de danse, volaient daims et lapins, et chassaient le lièvre ».
On vient de remarquer que dans l'affaire de Sutton Park, à côté des gentilshommes Wall et Harnage, il y avait « d'autres coupables». Le début de la seconde version des Joyeuses Femmes de Windsor indique clairement que le principal était Falstafî, aidé de ses acolytes Bardolf, Nym et Pistol, coutumiers d'aventures de ce genre — et d'autres encore ! Si l'affaire « semble n'avoir pas eu de suite » c'est peut-être parce que Sir Thomas Lucy (du Gloucesiershire — et non de Charlecote!) mourut en i6o5, année même où l'aventure eut lieu — qui est bien en l'année troisième du règne de Jacques (i).
Nous en savons assez! Et — tout en risquant naturellement de se tromper sur l'un ou l'autre détail sans importance, on peut aisément deviner le reste : Falstafî
(i) Mme Stopes fait remarquer que sir Thomas Lucy mourut -en i6o5. C'est exact. Mais nous craignons qu'elle ne commette quand même une légère erreur : d'après ce qu'on lit dans Notes and Queries (3rd. ser. XII, pages i8i et 284), il semble que la plainte fut déposée par le petit-fils de sir Thomas Lucy de Charlecote, qui portait le même prénom que son grand-père et que son père, et qui vécut de i58o à 1640. Ce Thomas Lucy — qui voyagea en France en 1608-9 avec lord Herbert de Cherbury, hérita une belle bibliothèque de son père. Il avait des goûts littéraires. — Son frère, l'évêque William Lucy, vécut de iSgi à 1677.
ayant voulu railler selon son habitude l'homme envers lequel il avait des torts, aura reçu des coups de fouet... L'aventure aura amusé à Londres ceux qui le connaissaient — et l'auteur des Joyeuses Feinmes de Windsor en aura fait son profit pour la seconde version de sa comédie. 11 y aura ajouté quelques jeux de mots pleins de gaieté et aussi innocents que possible sur le nom de Lucy — un seigneur qui protégeait aussi «certains poètes» mais qui ne sympathisait sans doute pas avec Rutland et ses amis, car tout porte à croire qu'il professait, comme son père, les doctrines puritaines. Ce qui confirme cette probabilité c'est qu'on ne le voit jamais dans le monde du théâtre — que les puritains détestaient.
Enfin sir Thomas Lucy habitait tour à tour le comté de Gloucester et Londres : ceci achève d'expliquer la fameuse pièce de vers que FalstafF-Shaxper aurait suspendue à la grille de son château — et dont il nous reste à dire un mot :
A parliamente member, a justice of peace, At home a pour scare-crowe, at London an asse. If lowsie is Lucy, as some voike miscalle it Then Lucy is lowsie, whatever befall it :
He thinks himself greate,
Yet un ass in his state We allowe by his earsbut with asses to mate. If Lucy is lowsie, as some volke miscalle it, Sing lowsie Lucy, whatever befall it.
(Un membre du Parlement, un juge de paix, chez lui un pauvre mannequin, à Londres un âne : si pouilleux est Lucy, comme certaines personnes l'appellent par erreur, alors Lucy est pouilleux, quoi qu'il arrive. Il s'imagine être grand, bien qu'(il soit) un âne dans sa condition, nous permettons qu'il s'égale à un âne seulement par ses oreilles. Si Lucy est pouilleux, comme certaines personnes l'appellent par erreur, chantez le pouilleux Lucy, quoi qu'il arrive.)
fl
Cette pièce, qui mêle une gaieté malicieuse à des choses un peu grosses, renferme, comme la seconde version des joyeuses Femmes de Windsor, un jeu de mots sur lowsie ou lousy (i) (pouilleux) et Lucy. Seulement, dans la comédie, il n'est qu'insinué avec délicatesse. Faisons toutefois remarquer que la pièce ci-dessus, même dans la comparaison avec l'âne, a quelque chose de moins désobligeant en anglais qu'en français (2).
Cette pièce n'est évidemment pas de Shaxper-Falstafî, puisqu'il était illettré. En aurait-il donné l'idée à quelqu'un de son entourage, Sir Wall, Sir Harnage ; ou quelque autre des coupables lui aurait-il fait suspendre à la grille du parc la pancarte, après y avoir écrit la pièce? Et Falstaff surpris — ou dénoncé —aurait-il de ce chef reçu des coups de fouet ? La pièce ne fut-elle pas, peut-être, écrite — ou retouchée —à Londres? Il serait certes intétéressant de le savoir; mais, à cela près, nous tenons enfin l'essentiel de la vérité.
Les shaxperiens parlent de la pièce avec dédain — et ne la reproduisent guère. C'est un procédé commode. Selon eux, elle n'est pas digne de Shaxper ! Peut-être la pièce ne serait-elle pas digne de Rutland... Mais si Shaxper avait pu en écrire une pareille, voire une plus médio-
(i) Lousy (orthographe actuelle) peut se traduire aussi par: bas, vil, chiche ou sordide. Mais « pouilleux » est le sens visé ; les calembours de la comédie ne laissent nul doute à cet égard.
{2) Nous jugeons inutile de reproduire une autre petite pièce inconvenante, qui paraît d'une date trop récente — et que les curieux trouveront dans Malone et à la page 198 de Nathan Drake. Elle aurait été recueillie d'une façon bien singulière, dans une auberge de Stratford, par Joshua Barnes, professeur de grec à l'Université de Cambridge ;
Sir Thomas was too covetous To covet so much deer, etc.
Elle n'ajoute rien à ce que l'on sait maintenant de l'aventure de braconnage.
cre, il n'aurait du moins pas été totalement illettré ! Les shaxperiens paraîtront maintenant plus difficiles que le héron de La Fontaine — sans même avoir la consolation comme l'oiseau « au long bec emmanché d'un long cou » de rencontrer une pauvre proie, fort étrangère au monde des vertébrés aquatiques...
Ainsi, tout finit par se découvrir ! — On s'explique maintenant que la tradition ait été recueillie assez dénaturée en 1702 par Davies de Saperton, et plus dénaturée encore en 1709 par Rowe de Londres ! On s'explique que la pancarte n'ait pas été suspendue à Charlecote ! On s'explique combien Malone avait raison quand il établit que Shaxper ait jamais braconné aux environs de Stratford ! On s'explique la réflexion de M. G. G. Greenwood : si Shaxper avait offensé le seigneur de Charlecote, il se serait sans doute gardé d'aggraver son cas en l'insultant encore — et d'autre part, s'il avait été fouetté de ce chef, il n'avait plus aucune raison de se sauver : s'il se sauva, il ne fut donc pas fouetté ! On s'explique que Davies rapporte qu'on le fouetta, et que Rowe ne le rapporte pas ! On s'explique l'obstination des shaxperiens à ne pas rejeter cette tradition, malgré les raisons décisives de Malone, bien qu'elle mît leur héros dans une position fâcheuse et ridicule : un instinct sûr leur disait qu'il y avait quand même là quelque chose de vrai — que nous venons enfin d'expliquer, Mme Stopes aidant ! On s'explique en outre, une fois de plus, l'erreur que les Jordan, etc. avaient fait commettre à Samuel Ireland père — et qu'un « propriétaire » avait répétée en 1828 à Walter Scott : l'aventure de braconnage n'ayant pas eu lieu dans le Warvt^ickshire, la « grange du daim » apparaît plus que jamais une invention du genre de celles qu'on a vues à la fin du chapitre précédent .
Un dernier mot. Mme Stopes écrit que le ton amer
de la pétition suggère l'idée que l'une des parties intéressées peut avoir écrit la « Ballade satirique » et l'avoir fixée à la porte du parc — et que « Shakespeare peut avoir épousé la cause » et « lancé comme une joyeuse réplique l'insinuation de la cotte d'armes qui nous est parvenue associée au vieux Thomas Lucy ». Il dut y avoir là quelque plaisanterie, ajoute Mme Stopes, qui n'échappa point aux hommes du temps.
Remarques pleines de perspicacité — frôlant la vérité d'aussi près que puisse le faire une shaxperienne ! Qu'on substitue Rutland à Shaxper, et ce qui précède s'éclaire encore. Rutland, sans accabler Falstaff-Shaxper, sans attaquer du reste outre mesure un adversaire de sa foi religieuse et de sa foi dramatique, s'en amusa avec son entourage, et trouva dans les incidents de l'aventure une bonne scène de comédie qu'il voila suffisamment î Elle ne parut d'ailleurs que dans le Folio posthume de 1623, sans avoir jamais été représentée (i)... C'est donc dans une mesure restreinte qu'il faut souscrire à l'hypothèse de Mme Stopes que les hommes du temps saisirent les allusions de la seconde version des Joyeuses Femmes de Windsor. — Rutland fut-il l'ami de William Wall et de Rowland Harnage, deux des coupables ou des instigateurs dénoncés par Thomas Lucy ? Nous n'avons pu rien découvrir à ce sujet; mais il est clair que le grand dramaturge prit à sa façon leur parti.
Il nous reste à reprendre les quatre points que les
(i) Encore une fois, que devient la tradition d'après laquelle la reine Elisabeth voulut voir Falstaff amoureux ? Se borna-t-elle à lire — un an avant de mourir — la version des Joyeuses Femmes de Windsor de 1602? Il est vrai qu'elle aurait pu voir Falstaft amoureux dans la première version aussi...
baconiens sont parvenus à établir : si Ton rapproche la première scène du dernier acte de Comme il vous plaira (de Rutland-Shakespeare), le début du 3*" acte de Chaque Homme hors de son caractère de Benjamin Jonson, les début du 5^ acte du Retour du Parnasse (pièce anonyme), et un fragment du Ratseis Ghost, on se rend compte de ce que devait être l'homme de Stratford. Ces quatre passages confirment pleinement la démonstration que nous venons de faire — et la complètent.
Nous avons vu dans quelles circonstances Rutland marié et (après une courte disgrâce) nommé gouverneur de la forêt de Sherwood, y écrivit en 1699 son admirable pastorale dramatique Comme il vous plaira. L'homme de Stratford y apparaît quelques instants dans une courte scène plaisante — et symbolique — sous le nom de William, Rutland n'ayant mis en scène, dans cette pièce, que des personnes de son entourage, parmi lesquelles il figure sous les noms de Jaques et de Touchstone, on peut affirmeravecune certitude presque absolue que William Shaxper était là aussi. Il était là, sous le nom de William, confondu dans la domesticité du château de Belvoir. En effet, après la grande alerte de Tannée précédente ( 1 598), où il avait consenti à servir de prête-nom à rédition quarto de Richard II, il dût disparaître de Londres. On perd sa trace jusqu'après la mort (i6o3) de la reine Elisabeth : quoi de plus naturel que Rutland, non soupçonné par la reine, l'eût mis à l'abri en province dans ses propres domaines ?... Ainsi s'expliquerait une des énigmes les plus déroutantes de la biographie du Stratford ien :
(Entrent Touchstone et Awdrie.) TOUCHSTONE
Nous trouverons un moment, Awdrie, patience, aimable Awdrie.
AWDRIE
Ma foi, le prêtre était assez bon, malgré tout ce qu'a dit le vieux gentilhomme.
TOUCHSTONE
Un très méchant Sir Olivier, Awdrie, un très vil gâtetexte (i). Mais, Awdrie, il y a un jeune homme ici dans la forêt qui élève une prétention sur vous.
AWDRIE
« Moi, je sais qui c'est ; il n'a aucun droit sur moi au monde. Voici l'homme dont vous parlez.
(Entre William.) TOUCHSTONE
C'est pour moi manger et boire que de voir un rustre ; par ma foi, nous qui avons de bons esprits, nous avons beaucoup à en répondre. Nous raillerons ; nous ne pouvons nous en empêcher.
WILLIAM
Bonsoir, Audrey (i).
AWDRIE
Dieu vous donne le bonsoir, William.
WILLIAM
Et bonsoir à vous, Monsieur.
TOUCHSTONE
Bonsoir, noble ami. Couvre ta tête, couvre ta tête. Non, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge as-tu, l'ami ?
WILLIAM
Jl
Vingt-cinq ans, monsieur.
(i) Mar-text. Allusion probable à une querelle religieuse qui avait sévi vers iSgo.
(i) William dit Audrey au lieu de Awdrie.
TOUCHSTONE
Un âge mûr. Est-ce ton nom, Guillaume ?
WILLIAM
William, monsieur.
TOUCHSTONE
Un beau nom. Es-tu né dans la Forêt ici?
WILLIAM
Oui, monsieur, j'en remercie Dieu.
TOUCHSTONE
Remercie Dieu. Une bonne réponse. Es-tu riche ?
WILLIAM
Ma foi, monsieur, assez, assez.
TOUCHSTONE
Assez, assez est bon, très bon, excellemment bon ; et cependant ce n'est pas bon, ce n'est que assez, assez. Es-tu sage ?
WILLIAM
Oui, monsieur, j'ai un plaisant esprit.
TOUCHSTONE
Bien, tu parles bien. Je me rappelle maintenant le proverbe : Le Fou croit qu'il est sage, mais l'homme sage reconnaît qu'il est un Fou. Le philosophe païen, s'il avait le désir de manger un raisin, ouvrait ses lèvres quand il le plaçait dans sa bouche, voulant dire par là que le raisin est fait pour être mangé et les lèvres pour s'ouvrir. Aimes-tu cette fille ?
WILLIAM
Oui, monsieur.
TOUCHSTONE
Donne-moi ta main. Es-tu instruit ?
WILLIAM
Non, monsieur.
TOUCHSTONE
Alors apprends ceci de moi : avoir c'est avoir. Car c'est une figure de Rhétorique qu'un breuvage versé d'une coupe dans un verre remplit l'un et vide l'autre. Car tous vos écrivains accordent que « ipse » est « lui » : maintenant vous n'êtes pas -« ipse », car je suis « lui ».
WILLIAM
Quel « lui » monsieur ?
TOUCHSTONE
« Lui », monsieur, qui doit épouser cette femme. Donc, rustre, abandonnez — ce qui veut dire selon le vulgaire : laissez — la société — ce qui veut dire chez le paysan : la compagnie — de cet être féminin — qui, pour le commun, est : une femme ; ce qui, mis en ensemble, est : abandonne la société de cette femme; ou bien, rustre, tu péris; ou, pour que tu comprennes mieux, tu meurs ; ou, c'est-à-dire je te tue,. je t'extermine, je transforme ta vie en mort, ta liberté en servitude ; je te traite par le poison, la bastonnade ou le fer ; je te ballotte dans une faction ; je te devance en politique ; je te tue de cent et cinquante manières : donc, tremble et pars.
AWDRIE
Va, bon William.
WILLIAM
Dieu vous garde en joie, monsieur.
Jamais, et pour cause, les shaxperiens n'ont pu saisir à fond Comme il vous plaira. Bornons-nous à dire ici que dans cette pastorale dramatique, aussi mystérieuse que fraîche et ravissante, Rutland s'est mis en scène dédoublé : Jaques est Rutland sentimental et Touchstone (Pierre de touche) Rutland humoristique. Ainsi, Alfred
de Musset est à la fois l'Octave passionné et le Desgenais sceptique de la Confession tf un Enfant du siècle \ ainsi encore, dans les Caprices de Marianne^ comme le révèle la scène poignante du cimetière, et le mot sublime de la fin — un des plus profonds de ce divin Musset ! — Octave et Cœlio sont aussi deux aspects du poète de Rolla, de Une bonne fortune, de VIdylle. De même qu'Octave s'écrie devant l'urne d'albâtre voilée de Cœlio: « Ma gaieté est comme le masque d'un histrion ; mon cœur est plus vieux qu'elle...» — demême à Jacques qui demande son avis sur Touchstone en ces termes : « Celui-ci n'estil pas un rare compagnon, monseigneur? il est excellent €n toute chose, et cependant c'est un fou », le vieux duc répond : « Il se sert de sa folie comme du cheval de bois (i), à Fabri duquel il lance ses traits d'esprit. » (Acte V, se. IV.)
On vient de voir comme il berne d'humoristique façon William. Des baconiens — sans pouvoir non plus tout saisir, puisqu'ils n'ont découvert qu'une demi-vérité — ont cependant fait remarquer avec perspicacité qu'au cours des cinq actes, William n'apparaît que dans LA SEULE SCÈNE QU'ON VIENT DE LIRE — et que cette scène est un HORS-D'ŒUVRE. Elle n'a aucune raison d'être, si ce n'est de faire saisir qu'Awdrye (2) ou Audrey (symbole des pièces de « Shakespeare»!) ne peut véritablement appartenir à un rustre ignorant — mais appartient en réalité à Touchstone, personnage comique,
(1) Animal des réjouissances publiques, mû par des hommes cachés sous la housse. Hamlet en parle aussi. Le cheval de bois était aussi populaire en Angleterre que le sont encore de nos jours les géants de Bruxelles ou de certaines localités du Hainaut.
(2) Ce nom a probablement, comme tant d'autres du théâtre rutlandien un sens caché ; mais nous n'avons pu le découvrir, du moins avec certitude. Avant de hasarder notre hypothèse, nous le soumettons à l'examen des érudits.
raffiné et savant, qui parcourt la forêt en casaque bariolée de « fou de cour ». L'auteur n'a pas douté qu'on n'y vît clair un jour (i) ! Sous le costume de Touchstone
— et non sans faire des allusions à ses récents déboires (« Je te ballotte dans une faction, je te devance en politique ») — Rutland est un de ces seigneurs « déguisés » à la mode nationale, tels qu'on en voit encore de nos jours à la cour d'Angleterre, dans certaines fêtes, circulant avec un faux nez et un costume de fantaisie... Voilà ce qu'on ne pouvait soupçonner avant notre découverte I Mais, laissons ici ce point pour revenir à William : indépendamment de ce que nous avons dit, les baconiens font encore observer que Touchstone refuse d'épouser Awdrie devant un martext (prédicateur inepte (2) — que William est un rustre, — un ignorant
— salué néanmoins du titre de gentle (noble), car il venait d'obtenir une cotte d'armes — qu'il dit « je remercie Dieu », expression que lui prête également Ben Jonson quand il le met en scène — qu'il n'a qu'une fortune de rustre — qu'il est berné — et que (sans compter le nom !) l'ensemble de ces particularités, et quelques autres encore, se rapporte à l'homme de Stratford SEUL !
Tout pesé, nous devons souscrire à ce jugement. Il ne s'agit que d'une silhouette particulière qui, bien que reconnaissable, n'a ni l'ampleur ni la complexité d'un FalstafF ; et l'on s'explique qu'il n'y ait ici aucun de ces
(0 Inscrite d'abord à la Chambre des Libraires en 1600, comme on l'a vu, cette pièce ne fut cependant pas publiée. L'auteur se ravisa donc. Comme il vous plaira parut pour la première fois dans ie Folio de 1623.
(2) Le sens de Martext est bien celui que nous donnons, d'après le dictionnaire de Webster. Mais Rutland écrit Mar-text qui signifie aussi texte corrompu. Ces jeux de mots et ces intentions abondent dans son œuvre. Traduction: il ne veut pas reconnaître ses pièces dans un mauvais texte provisoire ! Il les retouchera ...
53iO LORD RUTLAND EST SHAKESPEARE
maigres détails relatifs au pays de Stratford — comme en rappellent le gros chevalier et Christophe Sly.
Un personnage qui ressemble étonnamment aussi par maints côtés à Shaxper, c'est le Sogliardo de Chaque Homme hors de son caractère, comédie de Benjamin Jonson représentée en 1699 (l'année même où Rutland écrivit Comme il vous plaira!) et après que le prête-nom de Stratford venait d'obtenir sa ridicule cotte d'armes î Cette S atij-e comique, qu'on appellerait aujourd'hui Comédie satirique, fut jouée au théâtre du Globe par la troupe du lord Chamberlain, et publiée Tannée suivante, en 1600, par Nicolas Linge, « telle qu'elle fut d'abord composée », porte le titre. Elle aurait donc subi des changements à la scène. Pourquoi ? Et lesquels ? On l'ignore. Elle semble d'ailleurs n'avoir pas eu beaucoup de représentations, malgré son indiscutable valeur. Quand on la lit avec soin, on voit qu'elle n'est pas seulement remplie d'allusions plus ou moins voilées : elle ne semble guère constituer qu'une continuelle allusion — comme du reste maintes productions de Ben Jonson... Son seul prologue de seize pages en dit long — et Ton est tenté de se demander si on Ta bien « telle qu'elle fut d'abord composée », si l'auteur n'y a pas fait au contraire des changements pour la rendre moins transparente, moins dure et moins indiscrète... Telle que nous la connaissons, elle laisse entrevoir bien des choses; et son titre seul, à cause du mot hors, est significatif. Quant au nom italien de Sogliardo, il évoque ce qu'il y a de plus vil. Ecoutons maintenant ce personnage :
(Sogliardo, Puntarvolo et Carlo se promènent en&emble.) SOGLIARDO
Non, je l'aurai, je suis résolu à cela. Par ce parchemin, gentilshommes, j'ai eu tant de peine -chez les hérauts là-bas.
Oui fut shaxper de stratford 531
vous ne me croiriez pas ! ils parlent le plus singulier langage, et appliquent à un homme pour son argent les termes plus difficiles que vous puissiez jamais connaître.
CARLO
• Mais avez-vous les armes ? avez-vous les armes ?
SOGLIARDO
Ma, foi, je remercie Dieu, je peux écrire (i) moi-même gentilhomme, voici ma patente, elle me coûte trente livres en ce moment.
PUNTARVOLO
Une très belle cotte, bien garnie et couverte d'armoiries.
SOGLIARDO
Non, elle a autant de variété de couleurs que vous en ayez vu à une cotte ; comment trouvez-vous le cimier, monsieur ?
PUNTARVOLO
Je ne sais pas bien, qu'est-ce ?
SOGLIARDO
Ma foi. Monsieur, c'est votre sanglier (2) sans tête, rampant. Un sanglier sans tête, c'est très rare !
CARLO
Oui, et rampant aussi ! Ma foi, je loue l'esprit du héraut, il Fa bien deviné : un pourceau sans tête, sans cervelle, sans esprit, quelqu'un vraiment qui rampe vers la noblesse. Vous pouvez blasonner le reste, seigneur, n'est-ce pas ?
(1) Ben Jonson ignorait alors — s'il l'a jamais su ! — que Shaxper ne savait même pas écrire : nous croyons qu'il ne l'a connu que momentanément.
(2) On a dit que Puntarvolo est une image altérée de Bacon. Une chose certaine, c'est que Bacon avait un sanglier dans ses armoiries.
SOGLIARDO
Oh ! oui, je l'ai ici par écrit en projet; il me coûte deux shillings d'ornement (i).
CARLO
Laissez voir, laissez voir.
PUNTARVOLO
C'est le plus vil, sot, absurde, risible et ridicule écusson que jamais cet œil contempla. — Sauvez-vous, bon monsieur Fastidious.
CARLO
Silence, bon chevalier ; allez, allez.
SOGLIARDO (lisant)
Gyrony de huit pièces; azur et gueules ; entre trois plaques, un chevron granuleux marqueté, or, vert et hermine ; sur un chef d'argent, entre deux anneaux d'or, une tête de sanglier convenable.
CARLO
Comment cela? sur un chef d'argent ?
SOGLIARDO (lisant)
Sur un chef d'argent, une tête de sanglier convenable, entre deux anneaux d'or.
CARLO
Parbleu, c'est une joue de porc et des boudins sur un fond d'étain.
SOGLIARDO
Comment les aimez-vous, signor ?
PUNTARVOLO
Que la devise soit « Non sans moutarde» ; votre cimier est très rare, monsieur.
(i) Il y a là un mot à double sens. « Trickking » signifie à la fois ornement et artifice.
Dans cette scène, l'honnête Benjamin Jonson raille de façon assez bourrue l'octroi du titre d'écuyer au Stratfordien. Tout y est. D'abord, l'homme n'a aucun mérite : Sogliardo. Dans son ignorance, il n'a rien compris au langage des hérauts. Un sanglier sans tête qui rampe: Jonson lance ainsi adroitement une pierre dans le jardin de Bacon, dont les armoiries portaient un sanglier — et qui, avant de se séparer du comte d'Essex, avait certainement contribué à faire obtenir la modeste concession du collège des hérauts. Ben Jonson ne pouvait railler directement ses propres amis et protecteurs; mais on sent ici comme dans toute la pièce, qu'il ne peut les approuver et qu'il se contient à peine. Le prologue surtout semble le dire assez ! Et le coup est double : Shaxper- Falstafî était l'hôte de la taverne de la Tète de Sangliet^; et l'on se souvient que le prince Hal s'informe de lui à Bardolf en ces termes : « Le vieux sanglier est-il toujours dans sa vieille bauge » ? Enfin, la plaisante devise faisant remarquer que le porc (Sogliardo lui-même ?) ou le sanglier et les boudins ne doivent pas être mangés « sans moutarde », est une satire aussi directe que possible de la devise qu'avaient trouvée pour Shaxper les mystificateurs du Conseil héraldique : « Non sans droit ! » (i).
On pourrait tirer d'autres allusions de la pièce. Mais celles-ci suffisent amplement. Tout porte d'ailleurs à croire que Jonson en supprima plusieurs, quand il publia sa pièce en 1600: sinon, pourquoi eût-il inscrit sur le titre : « telle qu'elle fut d'abord composée » ?... On y
(1) La devise du titre d'écuyer conféré à Shaxper fut, comme il arrive souvent, écrite dans une langue e'trangère. On choisit le français. La voici dans l'orthographe du temps : « Non sanz droict ». — M. Sidney Lee la reproduit en lettres dorées, avec l'écu, sur la couverture de UneVie de William Shakespeare ! Nous ne croyons pas que l'histoire entière offre une autre mystification aussi colossale!
avait donc entendu autre chose encore, l'année précédente, lors de sa première (et probablement unique) représentation ? Ce n'étaient pourtant pas, ici, les acteurs qui avaient fait des additions de leur propre chef ! Ben Jonson jugea sans doute qu'il était allé trop loin — ou peut-être le pria-t-on amicalement d'effacer quelques traits. Sinon, encore une fois, pourquoi les mots « telle qu'elle fut d'abord composée »? Jonson prenait à tout hasard une précaution ; mais aujourd'hui, cette précaution même le trahit. — Ajoutons, pour en finir avec Chaque Homme hors de son caractère, que Sordido, frère de Sogliardo, qui porte aussi un nom italien aussi caractéristique que son rôle même, pourrait bien être une silhouette de Gilbert Shaxper, sur qui l'on n'a en somme aucun renseignement.
Mais il est une autre pièce de Benjamin Jonson où l'on trouve encore l'homme de Stratford. C'est cette célèbre comédie Chaque Homme selon son caractère, qui précéda Chaque Homme hors de son caractère — et tut la première œuvre de l'Aristophane et du Plaute anglais. L'histoire en semble assez curieuse. Jouée en iSgS ou en iSgô au théâtre de la Rose, dirigé par Henslowe et Alieyn, elle fut reprise en 1698 (i) au théâtre du Globe, avec de notables changements de noms et de scènes.
Un quarto de la première édition parut en i6o3: nous n'avons pu nous le procurer sur le continent. Quant à la version de iSgS, elle ne parut qu'en 161 6. Ne fut-elle pas retouchée aussi pendant un laps de temps pareil ? On ne sait. Quoi qu'il en soit, telle qu'on l'a, on y saisit dans le capitaine Bobadill des ressemblances frappantes avec le chevalier Falstaff et avec Christophe Sly. Au premier acte (scène IV) Bobadill, bretteur fanfa-
(i) C'est dans cette pièce, comme on l'a vu, que « Shakespeare * tint un rôle en 1598.
ron, apparaît absolument comme Sly dans le prologue de la Mégère apprivoisée: s'éveillant sur un banc où il a dormi chez le porteur d'eau Olivier Cob, après avoir trop bu la veille, ses premières paroles sont presque mot à mot celles de Sly s'éveillant dans la chambre du lord : « Un verre de petite bière, gentille hôtesse »; et ses fanfaronnades, ses amusants récits d'exploits extraordinaires, puis la façon dont il explique à Knowell pourquoi Downright a pu le battre (acte IV, scène v), évoquent le souvenir de Falstaff — dépeint par une autre main, et dégagé des « complexités » que nous avons expliquées.
Certes, Sogliardo seul suffirait à nous édifier. Mais les baconiens ont-ils insisté comme il l'aurait fallu sur Bobadill?
Examinons maintenant le Retour du Parnasse^ trilogie satirique jouée en 1601 à l'Université de Cambridge par des étudiants, — et imprimée en 1606 sous le titre (que nous traduisons) de : Le Retour du Parnasse ou le Fouet de la Simonie, publiquement joué par les étudiants du Collège Saint-Jean de Cambridge, Nous avons dit que Tévêque Hall passe pour en être l'auteur. C'est une sorte de « i'evue » plaisante des choses du temps. Au commencement du cinquième acte, un des personnages, Studioso, s'adressantà un autre qui porte le nom de Philomusus (ami des Muses), s'écrie :
« Mais n'est-il pas étrange que ces singes bouffons veulent •estimer des écrivains pauvres à une valeur mercenaire ? Vil monde qui les élève à une haute condition et nous refoule dans une vulgaire pauvreté ! L'Angleterre produit de ces orgueilleux vagabonds portant d'un air sérieux leurs fardeaux sur le •dos, dont les coursiers parcourent les rues où on les contemple, vêtus de leurs brillants habits de satin, et avec des pages au service de leur seigneurie : en débitant des mots que les
meilleurs esprits ont assemblés, ils achètent des terres, et sont maintenant faits écuyers ! »
A quoi Philomusus répond simplement :
« Bien qu'ils semblent n'avoir eu auparavant tout au plus qu'une fortune de parade et des railleries méprisantes. »
M. Durning-Lawrence demande : Qui, à cette époque parmi, les bouffons, si ce n'est « Shakespeare», achetait des terres et obtenait le nom de « singe bouffon » (mimick ape) ? Qui se promenait avec un page ? Falstaff, avons-nous vu ! Enfin, qui débitait des mots dus à de meilleurs esprits ? L'ensemble de ces traits ne se rapportait qu'à un seul homme dans la ville alors assez petite de Londres, qui n'avait que 180.000 habitants; et sa fortune soudaine, toute relative qu'elle fût, semblait considérable aux yeux d'auteurs qui végétaient dans la gène: et, en tout cas, qui ne pouvaient se l'expliquer (i).
Ce qui prouve encore — ajoute M. Durning-Lawrence — que les « mots débités dus à de meilleurs esprits » visaient Shaxper, c'est la brochure du RatseVs Ghosi ; (Le Fantôme de Ratsei, réimprimée par Halliwell-Phillipps dans sa gïSindQ Esquisse d'une Vie de Shakespeare (1889, volume 1, page 325). Gamaliel Ratsei ou Ratsey, légendaire à cette époque, comme devait l'être plus tard en France le fameux Cartouche, était originaire du Lincolnshire. Il s'enrôla en 1600 dans l'armée de Sir Charles Blount et fit la campagne d'Irlande. A son retour en Angleterre, il recommença sa vie aventureuse» fut pris, s'échappa de prison, gagna le Northamptonshire, s'y rendit célèbre par son audace, sa générosité
(i) Il y a dans le Retour du Parnasse d'autres traits qui visent certainement Rutland-Shakespeare : par contraste, ils montrent d'autant mieux que les précédents s'adressent au Stratfordien !
envers les pauvres, et se livrait à ses exploits avec sa bande, le visage couvert d'un masque hideux. Trahi par deux des siens, il fut exécuté à Bedford le 28 mars i6o5, La brochure dont nous venons de parler parut sans nom d'auteur, à une date qu'on n'a pu déterminer exactement; mais elle fut inscrite à la Chambre des Libraires le 3i mai i6o5. Il n'en existe plus qu'un exemplaire original qui, après avoir appartenu à la Bibliothèque du comte Spenser, à Althorp, se trouve actuellement à la bibliothèque John Rylands de Manchester.
D'après cette brochure, Ratsey ayant rencontré une troupe d'acteurs les força à lui donner — à lui et à ses hommes — une représentation. Fut-elle gratuite? On ne le dit pas. Mais la représentation finie, Ratsey se serait adressé à l'un des chefs de ces pauvres acteurs et lui au^ rait tenu le singulier langage que voici :
« Et pour toi, maraud, tu as bon air en scène ; je pense que tu obscurcis ton mérite en jouant en province. Gagne Londres; si un homme venait à mourir, on aurait grand besoin d'un tel que toi. II n'y en aurait aucun, à mon avis, plus capable que toi de remplir ces rôles. Telle est mon opinion sur toi, aussi oserais-je risquer tout l'argent de ma bourse sur ta tête pour jouer Hamletavec lui (?) par gageure. Là, tu apprendras à devenir frugal, car les acteurs ne furent jamais aussi économes qu'ils le sont maintenant autour de Londres, et tu te nourriras sur tout homme sans laisser aucun se nourrir sur toi; ta main restera étrangère à ta poche, ton cœur lent à accomplir les promesses de ta langue, et quand tu sentiras ta bourse bien garnie, achète-toi quelque terre de seigneur dans le pays ; et que, fatigué de jouer, ton argent puisse te conduire à la dignité et à la réputation ; alors tu n'auras besoin de l'aide d'aucun homme, ni de ceux qui t'auront fait auparavant débiter leurs écrits sur la scène. »
Nous ne saurions dire combien ce langage d'un voleur
de grand chemin nous cause de surprise! Il est vrai que tout est surprenant dans la biographie du Stratfordien. Personne ne supposera qu'un sténographe fût présent pour recueillir ces paroles ; et comme elles n'ont pu être dictées et moins encore transcrites par Shaxper lui-même ou par un témoin de cette scène étonnante, nous, devons au moins douter qu'elles soient littéralement reproduites. Dira-t-on que l'auteur n'en garantit que le sens ? Soit. Mais ce sens, de qui le tenait-il ? Il néglige de nous l'apprendre I Tout fait craindre qu'il n'ait eu ses raisons pour cela. — Oh ! tout est bien combiné pour le but visé ! Cela dit, que penser d'un chef de brigands qui a cette: préoccupation de conseiller à un acteur de se rendre dans la capitale — et qui envisage même l'éventualité de la mort d'un acteur qu'il faudra remplacer? Qu'on est en outre étonné de voir citer ici Hamlet ! (L'ancien^ sans nul doute? la version perdue d'un auteur qu'on a supposé être Thomas Kyd ?) Et que dire de l'excellente opinion qu'a ce chef de brigands du modeste acteur, au point qu'il risquerait sur sa tête tout ce qu'il possède? La prédiction ne s'est guère réalisée ! Shaxper, à Londres, de l'avis même de ses partisans, ne fut qu'un acteur modeste — plus modeste encore qu'on ne l'avoue!.. Enfin, dans ce discours si bien calculé, Ratsey donne au « maraud » des conseils de frugalité, d'économie, et d'autres qui sont moins bons: non seulement il l'engage cyniquement à vivre aux dépens d'autrui (à pratiquer l'usure, affirme même M. Durning-Lawrence !) mais à ne pas se hâter de tenir ses promesses,
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons.
Os de poulets, os de pigeons,
— sans parler d'autres avantages plus considérables que
ceux qu'énumère le chien de La Fontaine. Ici, c'est le loup qui conseille !
Le « chien » déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, et pour cause, il ne vit pas le cou du loup pelé: le conseillé, qu'on n'en doute pas, allait devenir (ou redevenir!) un loup aussi; la rencontre n'était nullement fortuite, et l'on dit que les loups ne se mangent pas entre eux. Ceux-ci devaient plutôt s'entendre !
Tout cela, dit lebaconien M. Durning-Lawrence, vise aussi certainement le Stratfordien que le passage du Retour du Parnasse: seul, l'homme de Stratford vivait ainsi aux dépens d'autrui (sans être toutefois « frugal » pour la cause 1), ne tenait pas ses promesses, fut acteur, acheta des terres, etc., etc. C'est aussi l'avis du shaxperien Halliwell-Phillipps, et cet avis pèse ici d'un poids énorme. Quant à M. Sidney Lee, sans aller aussi loin que son savant prédécesseur, il fait cependant un précieux aveu qui nous suffit : « que le biographe de Ratsey ait sciemment ou non identifié l'auditeur du voleur de grand chemin avec Shakespeare, ce fut le genre de conduite prosaïque indiqué par Ratsey que Shakespeare suivit littéralement (i). » Dans la fm de cette phrase, M. Lee arrache sans y songer l'auréole de « Shakespeare » ! Et encore (page 206) : « Selon l'auteur du Fantôme de Ratsey, l'acteur qui peut bien avoir été Shakespeare... ))
Cela suffit ! Nous regrettons naturellement que M. Lee n'aille pas plus loin encore ; mais cela suffit!
Nous sommes ici. d'accord avec les shaxperiens et les
(i) A Life p. ig3.
baconiens. Unanimité trop rare pour qu'on ne la souligne pas. Consensus omnium I
Mais, cet accord une fois marqué, nous allons plus loin non seulement que M. Lee, mais que Halliwell- Phillipps et M. Durning-Lawrence eux-mêmes : le passage du Fantôme de Ratsei se rapporte bien mieux encore à Shaxper de Siratford que ces trois érudits ne le pensent ! Des brochures de ce genre ne se font pas toutes seules — ni sans raison. Les initiés aux choses de l'histoire et des lettres le savent ! Et des prophéties aussi claires — malgré quelques altérations voulues — ne peuvent avoir été faites qu'après coup. N'est-ce pas d'ailleurs beaucoup plus sûr ? Il en va de cette brochure comme du Rêve dhcn bon cœur de Henry Chettle : elle prouve trop ! Qu'elle ait été faite sous l'inspiration du clan d'Essex ou du principal intéressé pour détourner certains soupçons tout en légitimant le rôle de prête-nom que joua le Stratfordien, peu importe : une chose certaine, quand on la rapproche de tout ce que nous avons établi, c'est que Shaxper-Falstaff eut avec Ratsey, des rapports plus étroits que n'a voulu le dire Tauteur inconnu du Fantôme — et qu'on les explique d'une façon avouable, de crainte qu'ils ne vinssent à être expliqués d'une autre façon par quelque contemporain indiscret ! Peut-être est-ce un pauvre chien affamé qui a rencontré une bande de loups, ce qui peut arriver au plus honnête chien — et a hurlé avec eux. On saitqu'une malheureuse qui est sortie d'un lieu suspect, ne peut se défendre de raconter aux personnes qui ne lui demandent rien, qu'elle l'a entrevu un jour, bien malgré elle, par le plus singulier des hasards... Nous avons pu faire maintes remarques analogues touchant certains membres de la Chambre des Représentants qui — Dieu merci ! — n'avaient pas trempé non plus dans les fraudes
électorales ni dans telles affaires véreuses, mais qui, par une fâcheuse fatalité, en avaient seulement été les témoins, les acteurs involontaires. Toutes les délicatesses de la charité véritable ne sont parfois pas de trop dans des circonstances pareilles ; mais M. Sidney Lee, qui les possède certainement, n'a pas même eu besoin d'y recourir : sa candeur — et son aveuglement — l'empêchent en l'occurrence de songer à de si tristes choses. Il vit dans des sphères trop sereines. Aucun doute ne l'effleure. Beati possidentes ! Bienheureux ceux qui possèdent la certitude ! Pourvu qu'on s'y confine les yeux fermés, le sanctuaire de Stratford donne des félicités célestes. Qui parle de grand chemin ? Shaxper s'est simplement promené, comme tout le monde, sur la route d'Oxford et de High Wycombe. A défaut de documents, M. Lee était là. Il i'a vu. C'était en i585. Il s'en souvient comme d'hier! Mais, par contre, Riccoboni pourrait bien n'être qu'un mythe. Qui donc a lu le livre qu'il passe pour avoir écrit ? Oldys et Cibber ne sont-ils pas suspects ? Rov^e, Aubrey, Dowdall et les autres exagèrent parfois sans doute. Malone lui-même a eu tort de nous contredire sur quelques points. Les doutes de Coleridge, de Dickens, de Hart, de Nathaniel Holmes et de vingt autres, doivent être des lubies 1 Et c'est par hasard qu'on donnait à Shaxper le sobriquet de Falstaff dans l'entourage du comte de Southampton : il y a des coïncidences si singulières ! Mieux vaut ne pas insister sur cet insignifiant détail. Quant à tous ces documents lus de près et méticuleusement rapprochés qu'interprètent si curieusement de méchants baconiens, et sur l'interprétation desquels certains rutlandiens plus méchants encore viennent renchérir, nous préférons n'y pas chercher ainsi malice. Dérange qui veut à ce point les idées reçues : pour des esprits respectueux des saines tradi-
lions, il est plus, simple de croire tout bonnement que Romulus fonda Rome en ySS avant notre ère ; qu'Allah dicta le Coran à Mahomet en 622 ; qu'un jour saint Luc vint peindre le portrait de la Vierge sans se servir de la main de Van Eyck, comme l'insinuent des malintentionnés ; que Mathieu Laensbergh se mit à composer à Liège vers i632 des almanachs pour tous les siècles futurs, jusqu'à une vallée de Josaphat, plus éloignée que celle de Schaerbeek ; que Rubens jetait en l'air des pots de couleur qui retombaient par miracle sur la toile, précisément comme il le fallait pour produire ses œuvres merveilleuses ; et que, chose non moins naturelle, Shaxper apprit à l'école primaire toutes les langues et quelques autres encore, mais négligea par distraction ou originalité d'apprendre à écrire, ce qui ne l'empêcha pas, tant le génie peut tout (non moins ingénieux que saint Denis décapité traversant la Seine à la nage avec sa tête entre ses dents) de composer quand même deux poèmes, un volume de sonnets et une trentaine de drames qui feraient bonne figure à côté des productions de bien des académiciens officiels ou non...
Sans être absolument indispensables, les extraits que nous venons d'examiner confirment ce que nous avons dit de Falstaff et de Sly.
Certes, d'autres points de la biographie du Stratfordien ne sont pas connus autant qu'on le voudrait. Mais on en sait à la rigueur assez maintenant : inexplicables, bizarres, incohérents et obscurs dans le faux jour nébuleux de l'illusion stratfordienne, ces points s'ordonnent et s'éclairent à la lumière de notre point de vue.
On s'explique que Shaxper semble bien avoir quitté Londres après la publication (sous son pseudonyme modifié) du second quarto àt Richard II, iSqS. Peutêtre s'éloigna-t-il à la fin de cette année ; peut-être au
commencement de i Sgg — année où fut enregistré l'octroi de la cotte d'armes. Il est possible que ses puissants protecteurs lui aient fait parvenir en province les risibles insignes de son titre d'écuyer. Etait-il momentanément retourné à Stratford ? C'est encore possible, car dans les Documents mêlés des Registres de la Co?yoration de Stratford, à la date du 4 février 1699, ^^ trouve, dit M. D. H. Lambert, un Détail des quantités de blé et de malt possédées par les habitants du quartier de Stratford où se trouvait la maison de la Nouvelle Place que « Shakespeare » venait d'acheter (i) — et on y voit figurer le nom de « Wm. Shackespere » avec ceux de Frauncys Smythe, Sir John Coke, Thomas Dyxon, Thomas Barber, Mychaell Hare, Mr. Bifielde, Hughe Aynger, Thomas Badsey, Sir John Rogers, Wm. Emmettes, Mr. Aspinall et Julij Shawe : «-Wm. Shackespere » possède dix « quarters » de blé et de malt. Mais ce document ne prouve pas nécessairement que le Stratfordien fût présent; d'autant moins que le compte se rapporte à l'année 1597 : c'était sans doute ce qu'on appelle aujourd'hui un règlement de compte, en vue du prélèvement des taxes ou de la dîme. — Peut-être, au lieu de retourner à Stratford (ou après y avoir fait une courte apparition), il accompagna ou précéda à Belvoir le comte de Rutland qui, rentré en grâce, venait d'être nommé gouverneur de la forêt de Sherw^ood, d'épouser Elisabeth Sidney, et allait composer Comme il vous plaira sous les magnifiques ombrages de ses solitudes natales...
(i) M. D. H.Lambert: Shakespeare Documents^ p. 82. Dans ce livre, publié en 1904, M. Lambert se borne à reproduire, sans commentaires, les documents se rapportant à Shaxper (et à Shakespeare). Le résultat est édifiant — et justifie pleinement ce que nous avons établi : qu'on n'a pas écrit un mot sur Shaxper de son vivant !
On est réduit aux conjectures. Une chose certaine, c'est que, le danger passé — ou tout au moins les soupçons de la reine endormis — on revoit Shaxper à Londres en 1600 : cette année un document judiciaire nous apprend qu'il poursuivit un certain John Clayton, de Londres, qui lui devait 7 livres. — On va voir qu'en dehors de son testament écrit par Francis Collyns, le clerc de Stratford, les rares documents qu'on possède sur lui ne sont relatifs qu'à des procès (et à quels procès !), à des ventes de grain et de malt ou drèche de brasserie, et à quelques achats de biens.
Après le procès Clayton, on perd de nouveau sa trace jusqu'au T'^ mai 1602, jour où il achète 107 acres de terre à William Combe.
Pendant ces deux années, et surtout pendant toute la terrible année de 1601 qui vit la conspiration et l'exécution de Robert Devereux comte d'Essex, on perd complètement sa trace. Que devint-il ? Le 8 septembre de cette année, les actes d'état civil de Stratford portent ces mots : « Burial, 1601, september 8, Mr Johanes Shakspear » (Enterrement, 1601, 8 septembre, M. John Shakspear). Rien n'indique que William fût présent aux funérailles de son père; — et nous devons faire remarquer en passant qu'à ce moment où il aurait été au comble de la renommée, d'après les romanciers de l'école stratfordienne, on orthographiait encore le nom de son père « Shakspear », comme on orthographiait deux ans auparavant le sien propre « Shakespere », comme on orthographiera en 1608 celui de sa mère, quand elle mourra, « Mayry Shaxpere, wydowe » (Marie Shaxpere, veuve) — et comme on orthographiera encore le sien lors de son décès, le 25 avril 16 16, « Will. Shackspeare »! Jamais, à Stratford, on n'employa la forme « Shakespeare » ou « Shake-speare » !... S'explique-t-on
maintenant pourquoi le clerc ou les clercs de Stratford écrivaient au hasard un nom qui n'avait pas d'orthographe consacrée ? Toutes les choses sont habilement voilées dans les soi-disant biographies de Shaxper ! — Nous fermons la parenthèse pour revenir à notre question : Que devint-il ? Dans notre second article de la Grande Revue de Paris, le 2 5 juin 1909 (i), nous écrivions : « Est-ce Shaxper ou Rutland qui conspira à Drury House avec d'Essex et les autres, au lendemain de la nouvelle disgrâce définitive de Tancien favori ? Est-ce Shaxper ou Rutland qui marchait bravement, le dimanche matin 8 février 1601, à la tête de 280 conspirateurs, l'épée à la main ? Est-ce Shaxper ou Rutland qui faillit monter avec d'Essex sur Féchafaud le 25 février, et qui ne fut sauvé que grâce à l'intercession d'un oncle puissant, en considération de sa jeunesse (2), et moyennant d'ailleurs trente mille livres d'amende, somme énorme, pour Tépoque surtout ? Où donc se terrait Shaxper, sur lequel on n'a plus même de vague indice pendant cette période terrible (3)?... » Répondre avec précision est impossible. Il se terrait certainement quelque part. Mais où ?... Il est possible, ainsi que semble le révéler Comme il vous plaira, qu'il fût confondu, sous le nom de William dans la domesticité du château de Bel-
(i) Nos trois études ont paru dans la Grande Revue le 10 mai, le 25 juin et le 25 Juillet 1909. Le 10 septembre suivant, on peut lire (p. 218) notre lettre à M. le comte de Lalaing, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Belgique à Londres — et la réponse de M. le comte de Lalaing nous annonçant que M. le marquis de Salisbury, possesseur actuel du château de Hatfield, nous autorise à lire et à photographier les documents qui se trouvent dans les archives. Le château de Hatfield était jadis, avec ceux de Belvoir et de Longleat, la propriété des Rutlands.
{2) Rutland avait alors vingt-quatre ans et quatre. mois.
(3) En nous citant, nous avons changé quelques mots, en vue d'une plus grande précision.
voir : chacun sait qu'en Angleterre, on est mieux à l'abri qu'ailleurs dans un domicile, et que dans les hôtels, loin de vous faire remplir une formule comme sur le continent, on ne demande même pas votre nom. Mais ce n'est qu'une hypothèse — toute vraisemblable qu'elle paraisse. Si Shaxper se cacha vraiment à Belvoir, ce dut être vers cette époque. Il se peut aussi que Rutland l'y ait retrouvé en i5gg; il se peut que Shaxper y soit demeuré seul, nous voulons dire en l'absence du jeune comte qui, après le procès du mois de février 1601, fut gardé un an à vue au château d'Uffington, chez l'oncle qui l'avait sauvé; il se peut enfin que Rutland l'ait mis en scène à titre de hors-d'œuvre symbolique, sans qu'il fût, comme les autres personnages, dans les retraites de Sherwood... Quoi qu'il en soit, Shaxper n'a pas laissé l'ombre d'une trace durant cette période.
Mais on le voit reparaître le i*"* mai 1602. Un acte portant cette date établit qu'il acheta à William Combe de Warwick et à John Combe de Stratford 107 acres de terre arable, sis dans les champs du vieux Stratford — mais on n'est pas certain non plus qu'il fût présent, car l'acte porte que la cession fut faite, en son nom, à son frère Gilbert Shaxper, devant cinq témoins : Anthony Nasshe, John Nasshe, William Sheldon, Humfrey Maynwaringe et Rychard Mason. Les deux Combe seuls ont signé...
Du i*^ mai 1602 à la fin du mois de mai 1604, on perd encore sa trace — et, à cette dernière date (celle où parut le second et sublime Hamlet!...) on ne retrouve le Stratfordien qu'à propos d'un procès qu'il poussa impitoyablement contre un habitant de Stratford, Philip Rogers, pour la somme de une livre, quinze shillings et 10 deniers — une trentaine de francs. Ainsi, dépouillée de tous ses voiles trompeurs, la biographie du Stratfor-
dien maître d'un petit pécule, n'a plus d'autres points de repère que quelques achats, des comptes de malt et de blé, des actes d'usure et des poursuites judiciaires aussi mesquines qu'inhumaines ! Et c'est après avoir adroitement dissimulé ces choses, dont nous étalons la misère triviale à tous les yeux, que certains grands prêtres de Stratford — ou des chapelles érigées sur le continent — osent écrire, croyant donner le change, que Shaxper fut un homme d'affaires avisé, comme d'autres grands génies ! Certes, Rubens, Voltaire, Gluck, Goethe, Walter Scott, Hugo, Balzac, par exemple, furent des hommes d'affaires en un sens; mais, de grâce, n'insultons pas ces dieux en faisant des rapprochements pareils ! Il n'y a rien de commun entre l'homme de génie gouvernant habilement une fortune qu'il a gagnée, et qui est parfois nécessaire à l'élaboration d'un chef-d'œuvre que tous les trésors de la terre ne sauraient remplacer, et l'usurier féroce qui poursuit ses victimes jusqu'à les faire mettre en prison pour le seul plaisir de se venger ! Car si nous passons sans transition du procès Rogers au double procès que le Stratfordien intenta en 1609-1610 à John Addenbroke et à Thomas Horneby, que faut-il en dire ? Abbenbroke, insolvable, s'étant sauvé, Shaxper fit incarcérer sans pitié Horneby qui avait commis l'imprudence de répondre pour lui.
Halliv^ell-Phillipps s'étonne de ce tait (i) — que n'a pas connu Malone. M. Sidney Lee (2) le rapporte brièvement, sans commentaire !... Quant à Richard Grant White, il ne peut s'empêcher d'écrire :
(i) Oiitlines, vol. II, p. 77 à 80.
(2) A Life p. 21 3. Les noms de Rogers, d'Addenbroke et de Horneby ne figurent même pas à l'index de son gros livre ! Cet index a pourtant 32 pages à doubles colonnes ! M. Lee ne désire sans doute pas attirer l'attention sur des traits pareils : nous le comprenons !...
«Lapoursuited'un hommeruiné,paramourderemprisonner et puis de le priver à la fois du pouvoir d'acquitter ses dettes, subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille est un incident de la vie de Shakespeare qui a besoin d'être considéré d'après l'usage du temps et de la région pour que nous puissions le considérer avec calme ; avec satisfaction, c'est impossible. »
Et n'y comprenant rien, White ajoute :
« Le biographe de Shakespeare doit reproduire ces faits parce que les archéologues littéraires les ont déterrés et produits comme des particularités inédites de la vie de Shakespeare. Nous avons faim et nous recevons ces cosses; nous ouvrons nos bouches pour avoir des aliments, et nous nous brisons les dents contre ces pierres. »
Cela est fort bien dit. Il s'agit cependant de faits indiscutables ! On ne se les explique naturellement pas lorsqu'on a l'auteur d' Hajniet en Yue; mais avec l'homme de Stratford, il en est autrement ! Et maintenant, loin de songer à tant de mots admirables qu'on trouve dans Cymbeline, écrit au moment où Horneby était sauvagement jeté en prison sans pitié pour sa femme et ses enfants, loin de songer, par exemple, au chant funéraire poignant de Guiderius et d'Arviragus devant le corps inerte d'Imogéne qu'ils croient morte : « Ne crains plus la chaleur du soleil ni les rages du furieux hiver; toi, tu as hni ta tâche terrestre, tu as quitté la maison et touché tes gages : heureux garçons et filles doivent tous, comme les ramoneurs, venir à la poussière. Ne crains plus le dédain des grands, tu es hors de l'atteinte des coups du tyran, ne te soucie plus de t'habiller ni de te nourrjr; pour toi, le roseau est comme le chêne : le sceptre, le savoir, le remède doivent tous suivre celle-ci, et venir à la poussière (i); etc. »
(i) Fear no more the beat o'the sun, Nor the furious winter's rages, etc. ;
— au lieu d'évoquer ces accents d'une sublimité si simple et si touchante, surtout dans le texte original, la pensée se rapporte invinciblement, maintenant que la vérité est connue, vers le Falstaff-Shaxper du premier Henri IV. Rutland Ta bien vu ! Nous croyons l'entendre s^acharner avec fureur sur le malheureux Horneby, comme il s'acharne sur les pèlerins qu'il dévalise avec sa bande : « Frappez, crie-t-il à ses dignes acolytes, abattez-les ! coupez la gorge des vilains : ah ! chenilles bâtardes ! coquins gras de lard ! Ils haïssent notre jeunesse ! Abattez-les, dépouillez-les I » Et comme les assaillis crient : « Oh, nous sommes perdus, nous et les nôtres, pour jamais ! » Falstaff-Shaxper reprend avec plus de rage et de grossièreté encore : « A la potence I coquins pansus, êtes-vous perdus? Non, vous, gros rustaud, je voudrais que vos provisions fussent ici ! Vous êtes de grands jurés, n'est-ce pas ? nous vous ferons jurer sur ma foi ! » Certes, ces paroles — où l'on sent l'angoisse d'une lâcheté furieuse — sont d'une époque où la violence des passions restait étonnante, comme l'attestent surabondamment les Mémoires de Benvenuto Cellini (i) luimême, la Viedes Dames illustres, la. Vie des Dames galantes et la Vie des hommes illustres de l'abbé Pierre de Bourdeille de Brantôme, ou les terribles Commentaires de Biaise de Montluc, ou bien encore ce que dit Hippolyte Taine (2) des colères de celui qu'Elisabeth appelait le «joyau de son règne », l'aimable Sir Philip Sidney luimême, le pastoral auteur de YArcadie. L'homme de Stratford était donc bien de son temps ! Mais, encore une fois, peut-on concilier ces mesquineries de cynique et joviale méchanceté avec les généreux élans de sensi-
(i) Traduits de l'italien en 1827 et en 1842. (2) Histoire de la Littér. angl., t. I.
bilité que révèlent notamment Hamlet, Cymbeline et la Tempête! Insister serait faire injure au bon sens.
Nous avons dû anticiper un peu.
Le 24 juillet i6o5, on trouve dans les Registres du Musée de Stratford le louage d'une moitié des dîmes de Welcombeet Bishopton, deux hameaux du Vieux Stratford : il y est question d'une location de terres et d'une dîme de laine d'agneau, où interviennent notamment « Wm Shakespear » et Raffe Husband. — Toujours pas de signatures !...
Puis viennent, les années suivantes, quelques autres actes du même genre — parmi lesquels les deux actes de i6i3 dont nous avons parlé à propos des soi-disant signatures.
Un de ces actes réclame une attention spéciale. îl montre combien Shaxper était un madré personnage. En 1614, William Combes — fils de l'usurier John Combes — et un ami tentèrent d'enclore sans façon, dans des terrains qu'ils possédaientdéjà, des champscommunaux du hameau de Welcombe. Combe et son allié rencontrèrent, de la part du Conseil municipal, une vive résistance. Ici nous suivrons à la fois M. Sidney Lee (i) et M. G. G. Greenwood, qui le reproduit en partie et le commente (2). Shaxper avait un double intérêt dans l'affaire. D'un côté, il possédait 106 acres de terres à Welcombe, et à Vieux-Stratford ; de l'autre, en commun avec l'avoué de la ville, Thomas Greene, il prélevait des dîmes à Welcombe, Vieux-Stratford et Bishopton. Son intérêt comme propriétaire ne pouvait être lésé, mais la clôture proposée pouvait nuire à l'intérêt qu'il avait dans les dîmes. Que fit-il? D'accord avec son associé Thomas
(i) A Life, p. 279-80.
(2) The Shakespeare Problem Restated, p. i!
Greene, il sollicita de Replington, l'agent de William Combe, un acte lui garantissant un dédommagement pour le tort éventuel que pourrait lui causer la clôture; puis, assuré de ce côté, il soutint les revendications de Combe au sujet de cette clôture! Le Conseil municipal se réunit pour prendre les mesures nécessaires contre une pareille tentative d'empiétement. Ceci se passait aia mois de novembre 1614. Shaxper se trouvait alors à Londres, « où il faisait une dernière visite », dit M. Lee, Thomas Greene était son homme d'affaires ; mais d'autre part ce même Greene, en sa qualité d'avoué officiel, devait bien défendre les intérêts de la ville illégalement menacés : il se rendit donc à Londres pour examiner l'affaire avec le rusé Stratfordien — qui s'était peut-être éloigné momentanément par tactique. Le Conseil municipal, dans sa séance du i3 décembre 161 3, pria Shaxper de ne pas insister, et Thomas Greene dut lui donner le mêmeconseil. Les efforts de Combe et de son associe échouèrent, et les terrains restèrent propriété communale.
Ces détails ressortent des actes administratifs conseN vés à l'hôtel de ville de Stratford — et aussi d'un bout de journal manuscrit informe et obscur qu'a laissé Thomas Greene.
Les shaxperiens parlent le moins possible de ce bout de journal! 11 les a cependant beaucoup intrigués — chose facile à comprendre !
M. Sidney Lee veut bien reconnaître que Shaxper ne s'affirma point en l'occurrence un champion des droits populaires ! Toute son école n'est pas aussi sage que lui sur ce point. En effet, certains shaxperiens, torturant le sens du texte de Thomas Greene, ont voulu faire jouer ici au Stratfordien un rôle tout chevaleresque — le représenter comme un précurseur des revendications démocra-
tiques, à la mode de 1848! Mieux vaut ne pas rappeler les belles phrases qu'ont notamment faites à ce propos certains écrivains français. Quant à la candide Mlle Kingsley, dans l'article que nous avons cité, abusée par de touchantes illusions qui Thonorent d'ailleurs, elle va plus loin encore : elle représente le Stratfordien comme un homme se préoccupant déjà de cette protection des sites, si chère, paraît-il, de nos jours, à certains snobs (i).
La vérité, comme on pense, c'est que le petit propriétaire de Stratford, aussi rapace qu'il était illettré, cherchait simplement à arrondir son avoir par des procédés dont les exemples foisonnent dans l'histoire.
Ce qui a intrigué les shaxperiens, c'est la présence de Thomas Greene sous le toit de Shaxper. Elle s'explique aujourd'hui ! Shaxper, ne sachant pas écrire, avait pris comme homme d'affaires l'avoué de la ville : d'une part, il le dédommageait en le logeant ; de l'autre, il l'avait toujours à sa disposition comme conseiller et porte-plume ! Halliwell-Phillipps n'y a rien compris. De îîos jours, les progrès de la critique baconienne aidant, M. Lee écrit les lignes suivantes qui en disent long — qui disent tout :
« Shakespeare (2) ne semble pas avoir constamment habité New Place, avant 161 1. En 1609, la maison ou une partie était occupée par l'avoué de la ville, Thomas Grenne, « alias Shakespeare », qui prétendait être le cousin du poète. Sa
(i) Il est bien entendu que nous ne critiquons pas le principe en soi. Mais quand on voit se mêler à ce mouvement de faux artistes qui n'ont jamais senti la nature et font parade de convictions feintes, on s'attriste comme en présence de malheureux aveugles poussant soudain des cris d'admiration parce qu'on leur dit qu'ils se trouvent dans un musée...
(2) M. Lee s'obstine naturellement à orthographier ainsi le nom du Stratfordien.
grand'mère semble avoir été une Shakespeare. Il agit souvent comme le conseiller légal du poète. »
Sur quoi se base M. Lee pour avancer que la grand'mère de Greene « semble » avoir été une Shaxper, nous l'ignorons. Si M. Lee connaissait un document, il le citerait sans doute ; et d'ailleurs l'assertion se trouvât-elle vérifiée, elle ne signifierait pas encore grand'chose : avare comme l'était Shaxper, on pense bien qu'il n'eût pas plus gardé chez lui, sans raison, un parent éloigné qu'une personne étrangère à sa famille ! L' « alias Shakespeare » a une tout autre portée que ne voudrait le faire croire M. Lee — qui avoue d'ailleurs que Greene « agit souvent comme le conseiller légal » du prétendu poète. « Souvent » est délicieux !... Une réflexion s'impose ici : de l'aveu d'un shaxperien comme M. Lee, le soi-disant auteur d'Hamlet, qui révèle dans ses œuvres une étonnante science juridique devait donc avoir sous la main un «conseiller légal » pour de vulgaires affaires que règle parfaitement tout homme sachant un peu écrire! Vit-on jamais chose plus extraordinaire? Et M. Lee n'y aurait-il pas songé ?... Halliwell-Phillipps s'en étonne plus que lui — et les baconiens ont fini par trouver le mot de l'énigme : Greene était l'homme d'affaires de l'ignorant Shaxper-Sly-Falstaff — et c'est pour lui qu'il consigna par écrit les notes laconiques et confuses du journal ou livre de compte que nous possédons heureusement, et dont il est si peu question dans la littérature stratfordienne !...
Oui, tout s'explique.
On s'explique qu'on ne possède pas un mot de la main de Shaxper !
On s'explique pourquoi la SEULE lettre connue qui lui ait été adressée — et qu'il aura dû se faire lire ! —
n'ait pas le moindre rapport avec la littérature: c'est la lettre du 25 octobre iSgS, où Richard Quiney de Stratford — ce Quiney dont le fils épousa plus tard Judith Shaxper — prie son compatriote « Shackespere » de lui prêter trente livres !
On s'explique que.« Shackespare » soit cité dans deux autres lettres d'affaires qui ne lui étaient pas directement adressées (i) !
On s'explique pourquoi la fille cadette de Shaxper, Judith, ne savait pas plus écrire que son père!
On s'explique pourquoi Shaxper aimait tant les plaisirs de la taverne, en compagniede l'usurier John Combe de Stratford, probablement chez sa fille Judith, épouse du tavernier Thomas Quiney, et qu'il continuât ainsi la vie qu'il avait menée à la Tête de Sanglier, dans le quartier d'Eastcheap, et probablement dans sa jeunesse, comme le fait entrevoir la tradition des buveurs de Bidford, etc. !
On s'explique qu'il soit mort probablement d'avoir trop bu!
On s'explique pourquoi il n'avait aucun manuscritni même aucun livre chez lui 1
On s'explique pourquoi la récente découverte de M. le docteur Wallace est doublement importante : l'acte judiciaire découvert à Somerset House ne permet pas seulement d'établir d'une façon définitive que Shaxper était illettré — il fournit encore le seul domicile certain occupé par le Stratfordien dans la capitale : c'était, au cœur de la paroisse de Saint-Olave, la maison formant le coin de la rue d'Argent... qu'habitaient alors les USURIERS (2) !
( I ) Ces lettres, parfaitement insignifiantes, sont reproduites partout- (2) Voir les gravures et les plans du Harper's Monthly Magasinedu lo^mars 1910.
On s'explique pourquoi William SHaxper, vivant en mésintelligence avec sa femme, n'avait pas payé la dette minime qu'elle avait contractée envers le vieux Thomas Whittington, ancien berger de Richard Hathaway !
On s'explique le mutisme et l'indifférence des filles de Shaxper après sa mort !
On s'explique enfin l'extraordinaire testament où il lègue vingt livres et sa garde-robe à sa sœur Jeanne Hart-Shaxper, la jouissance de sa maison de Stratford sous réserve de la rente annuelle de douze pence, cinq livres à chacun de ses trois fils William Hart, Thomas Hart (i) et Michel Hart, sa vaisselle plate à sa petite-fille Elisabeth Hall, dix livres aux pauvres, une épée à Thomas Combe, cinq livres à l'écuyer Thomas Russel, treize au clerc Francis Collins, vingt-six shillings à Hamnet Sadler (le parrain de son fils mort jeune), vingt shillings à William Reynolds pour qu'il s'achète (comme Sadney mort jeune), ving-six shillings en or à son filleul William Walker, vingt-six shillings à Antony Mash et à John Mash, vingt-six shillings (2) à chacun de ses anciens camarades de théâtre, John Heminge, Richard Burbage et Henry Condelle pour qu'ils s'achètent des bagues ; la maison de New-Place et l'immeuble de Henley Street, etc., à sa fille aînée, Suzanne Hall- Shaxper ; une simple coupe d'argent doré à sa fille cadette Judith Quiney-Shaxper (3) — et à sa femme, qu'il
(i) Chose curieuse, remarque Malone, le testament ne cite pas le prénom du second fils, Thomas, qui avait onze ans en 1616. Pourquoi, demande Malone, ni Shaxper, ni aucun membre de la famille, ne se sont-ils rappelé le nom de Thomas ?
(>) Le shilling valait un peu plus d'un franc.
(3) Avait-il fini par se brouiller avec elle, comme avec sa femme ? Ou lui avait-il déjà donné sa part d'héritage ? Impossible de répondre ! Ce testament, lu de près dans l'original, a d'ailleurs quelques autres bizarreries sur lesquelles nous jugeons inutile d'insister : la cause est suffisamment entendue.
avait d'abord oubliée, car ce qu'il lui lègue est interligné (comme du reste ce qu'il lègue aux trois acteurs Heminge, Burbage et Condelle), à sa femme, disons-nous, il lègue seulement le deuxième de ses meilleurs lits, avec la garniture tout de même !...
Maintenant que tout est dévoilé, que la poudre aux yeux est entièrement dissipée, on peut relire les soi-disant biographies du Stratfordien, aussi différentes les unes des autres que pleines d'invraisemblances et de détails où le romanesque le dispute à la banalité ! On peut relire les mille suppositions en l'air et perpétuellement contradictoires — qu'explique seule l'ignorance où l'on était de l'auteur véritable, et qu'avaient pu signaler dans une large mesure les baconiens, sans parvenir pourtant à rien y substituer de décisif, car en pareille matière on ne détruit complètement que ce que l'on remplace. On peut relire aussi, si l'on en a toujours le courage, les interminables amplifications, qu'agrémentent tant de théories et de systèmes plaisants, où l'on a battu la campagne en tous sens, à travers la splendide et joyeuse Angleterre, sans jamais pouvoir s'arrêter sous les ombrages de la forêt de Sherwood, sous les murs du château de Belvoir, sous les voûtes funéraires voisines de Bottesford, où dormait en silence le plus grand des mystères. Tant de travaux ont eu leur raison d'être — les erreurs mêmes auront été fécondes ; mais aujourd'hui beaucoup des écrits shaxperiens deviennent du papier de rebut, ou du moins n'offrent plus qu'une sorte de curiosité archéologique: l'édifice achevé, on enlève les échafaudages. Avant de nous tourner vers le tombeau sacré qui va s'ouvrir, plus glorieux que celui des divinités mêmes
delà Fable et de la Légende, jetons, non sans une involontaire mélancolie, un der ier re^^ard sur l'alambic de Stratford. Malgré quelque -s clients sans importance qui restent un peu troubles -*' ^*^^^quel en est le précipité définitif: \
William Sh- b.-^per ou Shaî-J^e ;
Fils aîné d'un modeste cultivateur ruiné de Stratfordsur-Avon, totalement illettré comme sa femme, née Mary Arden, que la municipalité avait autrefois choisi comme « dégustateur d'ale » — naquit au mois d'avril 1 564 — ne fréquenta pas l'école primaire ou n'y dut faire qu'un séjour très bref, car il ne savait pas écrire — aida son père dans les travaux de l'agriculture, puis apprit l'état de boucher dans sa petite et malpropre bourgade natale, où la plupart des administrateurs publics mêmes ne savaient pas lire — montra jeune un goût décidé pour la boisson, comme le laissent entrevoir plusieurs traditions locales — épousa à dix-huit ans et demi Anne Hathaway de Shottery, dans des conditions assez obscures et bizarres — s'enfuit de Stratford dans sa vingtdeuxième ou sa vingt-troisième année, abandonnant sa femme sans ressources et trois enfants en bas âge — n'a laissé officiellement aucune trace pendant les années 1587, i588, 1589, iSqo et i5gi au moins, mais, d'après une tradition recueillie en Angleterre par l'Italien Riccoboni vers 1727, fit le métier de voleur, tradition que confirment diverses œuvres littéraires établissant aussi qu'il s'occupa du racolage des recrues militaires et impliquant peut-être (sans qu'on puisse l'affirmer) qu'il fit en 1 587-88 partie de l'expédition du comte de Leicester en Hollande — est pour la première fois vaguement entrevu à Londres en 1592, y aurait débuté (quelle que
soit l'année) comme gardien de chevaux à la porte d'un théâtre, entra en tout ca?^ ' théâtre «à un rang très modeste » ou comme « dorr'^i^^ le » avant de jouer des rôles sans importance — n'ef ^^^^^^ ^ nulle trace précise à Londres, s'il n'avait pas h'^^^^^"^^i^' on formant le coin de la rue d'Argent, habit P^^ ^^^ usuri -çj-s^ bje^ qu'il ait pu habiter aussi dans 1^ environs du Jar din aux Ours, faubourg de SouthwarkJ^ ZIS^^ ^^ ^^'^'^^ ment (douteux) d'Edward Alleyn — se trouvait sans cesse à Londres dans des tavernes, souvent suspectes — ^ était connu dans Tentourage du comte de Southampton sous le sobriquet de Falstaff, comme l'établissent des lettres récemment découvertes — fut le père d'un enfant mis au monde par la maîtresse de la Têie de Sanglier dans le quartier d'Eastcheap — servit de prête-nom à des œuvres que le clan d'Essex-Southampton-Rutland-Pembroke etc. ne pouvait avouer, et réunissait précisément l'ensemble de qualités nécessaires pour assumer ce rôle — se mit éventuellement en sûreté par une disparition momentanée et par l'obtention d'un modeste titre d'écuyer sur présentation de faux documents — vécut peut-être quelque temps caché au château de Belvoir, et semble avoir bien connu le comté de Gloucester sur les frontières duquel il eut^ après 1602, c'est-à-dire vers la quarantaine, une aventure de braconnage à la suite de laquelle il fut probablement fouetté — acquit soudain quelques biens à Stratford et sans doute à Londres, grâce à la somme qu'il obtint pour le risque couru — retourna dans sa ville natale à une date incertaine, peut-être en i6o5, tout en faisant encore des apparitions à Londres — se montra créancier impitoyable pour de petites sommes, et se vengea même avec une sorte de sauvagerie sur un malheureux père de famille qui n'avait commis d'autre faute que de répondre bénévolement pour un débiteur insolvable — semble s'être
fixé d'une façon à peu près définitive à Stratford version
— logea sous le même toit que lui l'avoué de la ville, dont il avait besoin comme homme d'affaires illettré, s'occupant de la vente de blé, de malt, de laine, et aussi d'usure, ce qui l'engagea dans des procès où se révélèrent ses sentiments de ruse et de cruelle avarice — se délectait à la taverne à boire et à plaisanter, notamment en compagnie d'un vieil usurier de son genre, John Combe,
— dicta l'étrange testament où sa femme ne reçut qu'un lit, où sa fdle cadette fut peut-être déshéritée en partie
— et mourut au mois d'avril 1616, probablement des suites de libations trop copieuses.