LE DUC D’ANTIN
tombé sur le maréchal de Tallard. Dans la conversation que j’ai eue avec lui sur ce sujet, il m’a dit avoir toute raison de croire que ce maréchal se laissera diriger par lui, et que moins que personne il sera disposé à lui faire de l’opposition. Il a ajouté qu’il avait d’abord pensé à donner cette place au duc d’Antin, qui, selon lui, est le plus fort de tous en intelligence et en profondeur, et que, malgré son attachement bien connu pour la famille de M. le Duc, ce personnage se serait aisément rangé à son avis en toutes choses ; mais, en y regardant de plus près, il avait trouvé que le duc d’Antin s’était trop compromis dans le monde par sa réputation d’immoralité pour qu’il pût décefhment l’élever à un si haut poste
1. Le duc d’Anlin était un des grands seigneurs qui, avec M. le Duc, avaient tiré le parti le plus scandaleusement lucratif des opérations de la banque de Law, dont il s’était fait le trèshumble serviteur. « Le bon ami de Law, le duc d’Antin, a voulu avoir la charge de directeur de la banque. M. le Duc avait d’aboivl parlé contre Law : quatre millions l’ont amené à se déclarer en sa faveur; il y a trois millions pour lui et un million pour madame de Prie. » (Duchesse d’Orléans, Correspondance , t. II, p. 243.)
LE CARDINAL DE ROHAN ET M. DE BRÂNCAS, â<0
« Celui qui venait après lui était le cardinal de Rohan *; mais ses sentiments hostiles contre le roi George I" et son gouvernement étaient trop connus pour que M. de Fleury ne craignît pas de s’exposer à de sérieux embarras en le nommant secrétaire d’État; il y avait là une raison suffisante pour ne pas y arrêter un moment sa pensée. Le cardinal m’a avoué en grand secret, et je crois être le seul auquel il se soit ouvert ainsi, qu’en cas de mort du maréchal de Yillars, il avait le projet d’appeler au conseil le marquis de Brancas, qui est maintenant ambassadeur en Suède. C’est un trèshonnête homme, avec lequel j’ai eu pendant quelque temps des relations intimes, qu’il avait recherchées lui-même : c’est là une liaison que je m’efforcerai de resserrer encore, Votre Grâce peut en être certaine. M. de Brancas est un homme de cinquante ans, qui a eu autrefois
1. Armand-Gaston de Rohan, cardinal et archevêque de Strasbourg, né en 1674. C’était lui qui avait sacré l’abbé Dubois archevêque de Cambrai ; il était de l’Académie française et il avait été nommé membre du conseil en 1722. 11 est mort en 1749.
m CARACTÈRES
l’ambassade de Madrid, et je suis tout porté à croire que, s’il entre au ministère, le cardinal lui accordera une confiance sans bornes; si même il montrait de l’aptitude pour les grandes affaires, il le placerait peu à peu si avant dans les bonnes grâces du roi Louis XV, qu’au besoin il serait sûr d’hériter de tout le prestige que le cardinal exerce sur ce prince : du reste, M. de Fleury, avec son âge et sa santé, survivra très-probablement aux deux maréchaux. Il est extrêmement à désirer que cette communicaticn au sujet de M. de Brancas demeure à l’état du plus profond secret.
« L’empressement et la franchise avec lesquels le cardinal m’a ouvert son cœur au sujet des membres de son gouvernement, prouvent que Sa Majesté n’a point à redouter qu’aucune influence contraire prévale sur les plans et les institutions de M. de Fleury, et que chacun se conformera à sa volonté. Les intérêts de Sa Majesté n’auront donc à souffrir, ni des derniers choix pour le conseil, ni de ceux qui pourraient survenir, tant que le cardinal conservera sa pré-