LE ROI PART POUR L HANOVRE
nique, l’union entre les deux pays ne fut nullement troublée, et M. de Morville fut chargé des affaires étrangères, à l’expresse recommandation du ministère anglais. Ce ministère subissait d’ailleurs une crise assez périlleuse ; lord Townshend était secrétaire d’État, chargé des affaires étrangères pour le nord, et lord Carteret ‘ secrétaire d’État pour celles du midi. Ami de Sunderland et de Stanhope, il avait hérité de leurs idées et de leur crédit, et il excitait au plus haut degré la jalousie ambitieuse des deux beaux-frères, n en résulta une lutte violente dont l’enjeu était la suprématie dans le cabinet, et elle restait encore indécise lorsque le roi partit pour le Hanovre, en juillet 1723. Les deux secrétaires d’État l’ac-
I. Jühii, lord Carteret, fils de George lord Carteret et de Grâce, fille du comte de Batli. Né en 1690, il avait perdu son père à l'âge de cinq ans. Après avoir reçu la plus brillante éducation, il se montra le zélé parti.san de la succession protestante, et il fut nommé grand chambellan par -George lef. Attaché à la fortune de lord Sunderland, il fut amba.ssadeur en Suède, puis secrétaire d’Etat dans le second ministère dont faisaient partie Townshend et Waljxde. 11 devint ensuite lord lieutenant d’Irlande, et après la chute définitive de Walpole il le remplaça avec le titre de comte de Granville. C’était un homme d’une instruction profonde et de talents incontestable.s.
compagnèrent, et Robert Walpole remplit leurs fonctions pendant la durée du voyage. Le conseil de Hanovre était également partagé entre deux influences, celle de la duchesse de Kendal et celle de la comtesse de Darlington \ les deux maîtresses du roi. Lord Townshend s’assura l’appui de la duchesse de Kendal, tandis que lord Carteret s’attachait à la comtesse de Darlington, avec Bernstorff, Bothmar et les principaux conseillers hanovriens.
Supérieur à son collègue en instruction et en habileté, Carteret avait su Sv^ concilier également la faveur du roi par sa connaissance de la langue allemande et en flattant ses préjugés germaniques. La direction des affaires du midi
i . Madame de Killmanscpge, fdle de la comtesse de Platen. Elle avait, comme la duchesse de Kendal, accompagné George l'f en Angleterre, où il la fit comtesse de Darlington. On peut facilement s’imaginer la haine réciproque île ces deux femmes et les intrigues quelles devaient fomenter à la cour. La comtesse de Darlington n’avait jamais été belle, pas plus que sa rivale, mais elle avait plus d'esprit qu’elle, avec autant d’avidité : la duchesse de Kendal sut néanmoins conserver un crédit supérieur au sien. Comme cette dernière était arrivée à un embonpoint énorme, tandis que son ennemie maigrissait à vue d’œil, on avait surnomme les deux maîtresses du roi : l'Eléphant et la Perche.
mettait entre scs mains la correspondance avec la cour de Versailles, et son attachement au système de Sunderland et de Stanhope lui avait valu toute la confiance de Dubois. A Versailles, sir Luke Schaub, sa créature, ne se lassait pas de le représenter comme le seul ministre influent et en même temps comme celui qui souhaitait le plus sincèrement une union intime entre les deux royaumes. Pour gagner encore plus complètement le cœur du roi, Carteret, d’après le conseil de Schaub, résolut de marier Amélie, comtesse de Platen, nièce de la comtesse de Darlington et fille naturelle de George, avec le comte de Saint-Florentin, en s’autorisant de cette alliance pour faire obtenir un duché au marquis de la Vrilliôre. George I", satisfait de cet arrangement, consentit à doter la future et permit à Schaub d’user de son nom pour demander à Dubois l’érection du nouveau duché, pourvu que cette affaire pût réussir sans trop de difficultés et sans choquer la susceptibilité de la noblesse française. Schaub trouva le cardinal tout disposé à le sou-
tenir, et Carteret, ne voulant pas perdre le fil de la négociation, accompagna le roi à Hanovre pour y traiter ce mariage dans le plus profond mystère. Cependant le secret ayant transpiré, Carteret en fit lui-même la confidence à lord Townshend, qui la communiqua aussitôt à la duchesse de Kendal, fort jalouse de la famille de Platen.
La mort de Dubois vint déjouer toutes les combinaisons de Carteret, et les beaux-frères ministres s’empressèrent d’en profiter pour saper sou crédit et établir leur prépondérance absolue dans le cabinet. Sir Lulte Schaub avait assez habilement conduit les affaires de sa mission; mais étranger, sans naissance et sans autre appui que la protection de Carteret, cette protection même l’avait rendu singulièrement suspect à Townshend et à Walpole. Aussi, à la mort du cardinal, Townshend représcnta-t-il au roi que le séjour de Schaub à Paris ne pouvait plus être que préjudiciable à son service, à cause de l’aversion que lui avait toujours montrée le comte de Nocé, ami particulier du régent, parce
MISSION DE W’ALPOLE A PARIS
que, exilé de la cour par Dubois, il considérait l’agent anglais comme le véritable auteur de sa disgrâce, et Nocé, rentré en faveur, exercerait, disait-on, un grand pouvoir sur l’esprit du duc d’Orléans. Lord Townshend commença donc par appuyer sur la nécessité d’envoyer à Paris un homme capable de constater les dispositions de la nouvelle administration française et le degré de crédit dont Schaub pouvait jouir auprès d’elle; il recommanda ensuite Horace Walpole comme la seule personne vraiment en état de remplir une mission aussi délicate. Cependant, pour ménager encore lord Carteret, il conseilla lui-même à George de ne pas donner à son beau-frère un caractère diplomatique en France et de faire en sorte qu’il ne parût traverser Paris que pour se rendre à Hanovre, auprès du roi. Ce prince accepta la proposition, et lord Townshend écrivit aussitôt à sir Robert Walpole pour lui démontrer l’importance de cette première victoire : « Si Horace, lui dit-il, déploie clans cette mission sa dextérité habituelle, il peut découvrir des faits qui motiveront le rap-
MISSION DE WALPOLE A PARIS. 33
pel de Schaub; sinon ce Schaub lui-même, nous voyant assez forts pour le faire surveiller par un parent si proche, montrera plus de franchise et d’ouverture avec nous ; il tiendra aussi à se faire un mérite de remettre ses affaires entre nos mains, puisqu’après cette preuve éclatante de faveur il devra reconnaître qu’il ne peut plus se passer de nous. Cette question du duché étant en quelque sorte l’unique point d’appui de nos ennemis, si elle est adroitement exploitée, nous pourrons bientôt leur porter le coup mortel »
Le roi, à l’instigation de Townshend, chargea lord Carteret d’expédier à H. Walpole des lettres de créance, destinées ostensiblement à faire admettre le roi de Portugal dans la quadruple alliance. Carteret obéit avec une répugnance visible, et lord Townshend annonça en ces termes à son beau-frère ce nouveau succès : « Cette marque certaine de faveur pour nous et de déconsidération pour nos adversaires ne
1. Lorfl Townshend à sir Robert Walpole; Hanovre, 25 septembre 1723.
MISSION DE WALPOLE A PARIS
peut manquer de décider le duc d’Orléans à bien recevoir notre frère Horace et à rechercher notre amitié. L’échec qu’inflige à Schaub la mission de notre plus proche parent, près d’une cour dont les affaires se concentrent dans le département de Carteret, au cœur même de sa force et de son crédit, est une manifestation éclatante aux yeux de tous de notre supériorité, et je crois que pour le moment nous ne pouvons
rien souhaiter de mieux Cette mortification
a été si pénible pour lord Carteret, que je ne lui ai jamais vu un air aussi désespéré ^ » Quant à l’affaire du duché, dont lord Townshend prévoyait toutes les difficultés, II. Walpole eut pour instructions de ne pas s’y opposer, dans la crainte de blesser le roi, mais en même temps de s’abstenir de figurer dans cette négociation si la prudence le lui permettait ^