Lorédan Larchey, 1831-1902
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DiBLIOTHECA
173 COTTIN (P.). Lorcdan Larchey (1831- 1902). Souvenirs-Bibliographie. Leclerc, 1905, gr. in-8 br.. portr. (R. 75)
30 fr.
Tirage à part à 200 ex. du Hullotiii du Bibliophile.
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LORÉDAN LARGHEY
Récemment disparu, Lorédan Larchey laisse une œuvre considérable et qui lui assure une place distinguée parmi les érudits de la seconde moitié du XIX^ siècle. Une bibliographie de ses travaux s'impose donc, et nous remercions M. Georges Vicaire, directeur du Bulletin du Bibliophile, d'avoir bien voulu nous confier le soin de sa rédaction, en souvenir de l'affection dont nous honorait le maître et l'ami envers lequel nous sommes heureux d'acquitter une dette de reconnaissance.
Avant de mettre cette bibliographie sous les yeux du lecteur, quelques pages d'introduction sont nécessaires.
Né à Metz le 26 janvier 1831, Etienne-Lorédan Larchey était fils de François-Etienne Larchey, alors capitaine
d'artillerie, devenu général de division en 1855 (1), et de Marie-Charlotte de Lacroix d'Hanonstadt, issue d'une ancienne famille de Metz (2).
Après avoir terminé au lycée Saint-Louis, à Paris, ses études commencées au collège de sa ville natale, il songeait, en raison d'un goût prononcé et de dispositions réelles pour le dessin, à embrasser la carrière artistique, quand il en fut détourné par les conseils paternels, qui lui firent craindre les déceptions. Bref, le 13 février 1849, il s'engagea pour deux ans à La Fère,au 7« régiment d'artillerie dont son père était le lieutenant-colonel, et où il n'accomplit qu'un service de six mois.
Revenu à Paris, il se fait inscrire, le 26 décembre 1849, à l'École des Chartes, qu'il quitte au bout de la deuxième année, et se fait attacher, le 30 juin 1852, en qualité de surnuméraire, à la Bibliothèque Mazarine.
En 1854, éclate la guerre de Crimée : le général, son père, ayant été chargé du commandement de la place de Constantinople, L. Larchey sollicite et obtient du Ministre de l'Instruction publique (29 décembre), une mission dans cette ville. On l'adjoint à un savant, M. Lebarbier, qui vient d'y être envoyé à la recherche des manuscrits conservés dans les bibliothèques et les palais.
(1) Exactement le 3 février 1855. Il reçut à Constantinople la notification du décret qui relevait à ce grade.
(2) Jacques Dominique de Lacroi.v (1696-1772), avocat au parlement de Metz en 1717, procureur de Roi à la Table de Marbre de Metz en 1722, acquiert les seigneureries de Sancy, de Tronville et Mars la Tour. Avocat du roi au bureau de finances de Metz en 17.%, puis lieutenant-général de police, il avait épousé, en 1722, Anne de Belchamps, fille duu conseiller au parlement de Metz.
Son fils, Jean de Lacroix, capitaine de milice provinciale, épouse Dlle Anne Georges et laisse trois enfants dont l'aîné est François- Nicolas-Ciiarlcs de Lacroix d'Hanonstadt, inspecteur des forêts, qui, de son mariage avec Dlle Henriette de Marion, a une fille, Marie Charlotte N'irginie, mariée à François Etienne Larchey.
En réalité, l'objet de sa mission est de servir de secrétaire au général.
Il a rendu compte de ses impressions sur les Turcs et la Turquie, dans un travail intitulé : Un mois à Constantinople (1856).
Rentré en France, il passe à la Bibliothèque Sainte- Geneviève le 27 juin, avec un traitement de 1.200, puis de 1.300 francs, mais revient à la Mazarine, sans appointements, le 23 janvier 1860. Ce n'est que quatre ans après, le 12 février 1864, qu'un traitement de 1.800 francs lui est accordé (1). Encore, n'acquiert-il le grade de sous-bibliothécaire que le 23 janvier 1869. Il attend quatre ans celui de bibliothécaire, avec lequel il entre, le 3 janvier 1873, à la Bibliothèque de l'Arsenal, où il est promu conservateur-adjoint le 15 janvier 1874, et conservateur le 4 mai 1880.
(1) C'est à cette occasion qu'en réponse à des remerciements du générai Larcliej-, Silvestre de SaC}- lui écrivit la lettre suivante, aussi honorable pour le père que pour le fils :
« Paris, le 16 février i86U.
« Mon général, j'ai été trop heureux de pouvoir faire quelque chose pour mon confrère à la Bibliothèque Mazarine et mon ami M. Larchey, votre cher fils, dont jestime très haut le caractère et le mérite. 11 nous a déjà rendu beaucoup de services et il nous en rendra de plus grands encore. Ce que l'on vient de faire pour lui n'est que justice, en attendant mieux.
« Permettez - moi d'ajouter, mon général, que c'est un double plaisir, pour moi, d'avoir obligé le père en obligeant le fils. Malgré le peu de relations que j'ai eu avec vous, je vous connais assez, mon général, pour savoir que vous avez droit au respect de tous ceux qui honorent le patriotisme désintéressé et la modestie unie à l'éclat des services militaires.
« C'est dans ces sentiments, mon général, que je suis et que je serai toujours votre tout dévoué serviteur.
« S. DE Sacy, de l'Académie française, « Administrateur de la Mazarine ».
4 LOREDAX LARCHEY
La mission à Constantinople n'est point la seule que lui confia le Ministre ; il l'envoya dans les archives communales du Nord et de l'Est, en novembre et décembre 1859 ; dans les archives communales du Sud, du Centre et de l'Ouest, en septembre et octobre 1860 ; à la Bibliothèque du palais de Fontainebleau, en août 1873 (1) ; à la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, en septembre 1877 (2).
C'est au retour de cette dernière mission que, sur la demande de M. Armand du Mesnil, directeur de l'Enseignement Supérieur, il rédigea son Instruction générale relative au service de Bibliothèques universitaires, qui leur imposa le classement des livres d'après le système appliqué par Schrottinguer à la Bibliothèque royale de Munich, et vulgarisé par Sobolstchikoff dans sa brochure Principes pour Vorganisation et la conservation des grandes bibliothèques (Paris, 1859). Il consiste en trois opérations principales : 1° Numérotage et placement des volumes, sans distinction de matières, à la suite les uns des autres, au fur et à mesure de leur arrivée. 2° Inscription de ces ouvrages sur un inventaire. 3° Etablissement d'un catalogue alphabétique de noms d'auteurs, avec les renvois que les titres peuvent rendre nécessaires.
Cette méthode dont il avait fait valoir le mérite, onze
(1) C'est alors qu'il rédigea son Rapport sur une collection de pièces curieuses relatives à l'histoire de France, rapport qui lui valut les félicitations du ministre et qui fut inséré à l'Officiel et au Bulletin du Ministère. 11 reçut, en outre, une indemnité de 500 francs.
(2) Le ministère venait d'octroyer une subvention de 1000 francs à cette Bibliothèque. La lettre officielle charge L. Larchey de s'entendre avec le recteur de l'Académie et avec le dojen pour proposer, ensuite, « les mesures que lui dictera sa longue expérience, afin d'entretenir, dans les différents services, les améliorations dont rétablissement est susceptible ».
LOREDAN LARCHEY O
ans auparavant, dans son Petit Bulletin du Bibliothécaire (numéro de Mai 1866), fut, plus tard, introduite par lui dans les Bibliothèques Mazarine et de l'Arsenal .
Quant à son Instruction générale, elle fut plusieurs fois réimprimée. Elle avait été si appréciée en haut lieu, qu'il fut question de lui en demander une autre pour les Bibliothèques communales. Il l'avait déjà rédigée (sa minute est entre nos mains), quand le projet en fut abandonné.
Antérieurement, dès 1874, il avait présenté au Ministre, en collaboration avec MM. Trianon et Baudry, un mémoire sur le système de classement proposé par M. Comnos, conservateur de la Bibliothèque de l'Université à Athènes, mémoire qui lui valut des félicitations et des remerciements ; de plus, en 1876, à la demande de M. Edouard Gœpp, chef du Bureau des Bibliothèques populaires, il avait publié une Instruction sommaire sur le classement des Bibliothèques populaires {[ui fut insérée, avec VInstruction générale, dans le Recueil des lois, décrets, etc., concernant les Bibliothèques publiques (1883).
Deux ans après, le 11 septembre 1877, un arrêté le nommait membre de la Commission d'installation de l'Exposition de 1878. C'est à ce titre qu'il rédigea les tomes I et II du catalogue de cette Exposition, comprenant, outre l'Introduction et la Table, près de 10.000 mentions.
De pareils services le désignaient pour faire partie de la Commission centrale des Bibliothèques universitaires, dont il fut nommé membre le 31 janvier 1879, et où il resta jusqu'à sa mort, arrivée le 12 avril 1902.
Il avait pris sa retraite, comme conservateur honoraire à la Bibliothèque de l'Arsenal, le 24 janvier 1888, et était chevalier de la Légion d'Honneur depuis le 9 août 1877.
C'est en qualité de membre de la Commission centrale qu'il fut chargé, en 1880 et 1881, d'inspecter les bibliothèques universitaires d'Aix, Bordeaux, Clermont, Grenoble, Lyon, Montpellier et Toulouse, et, en 1882, celles de Besançon, Caen, Dijon, Douai, Nancy, Poitiers et Rennes.
Il eut, en outre, à s'acquitter de diverses missions particulières, notamment en janvier 1879, à Compiègne, où il s'agissait et d'assister à la remise du service de la Bibliothèque par M, de Lainel à M. Troubat, son nouveau chef, et de faire procéder à des travaux d'inventaire dont il avait signalé l'urgence. Il devait aussi choisir, dans les Bibliothèques de Compiègne et de Fontainebleau, « des ouvrages propres à constituer le premier fonds d'une bibliothèque pour le palais de l'Elysée ».
L'année suivante, il eut à reconnaître la situation de l'Ecole Supérieure de Pharmacie dont le classement et les catalogues laissaient à désirer. En décembre 1880, le Ministre ayant eu besoin de renseignements sur la Bibliothèque du palais de Pau, pour les soumettre à la Commission du Budget, L. Larchey fut invité à la visiter, à faire connaître l'importance de ses collections et des services qu'elle pouvait rendre.
Deux ans après, en mai 1882, un livre de grande valeur ayant été dérobé à la Bibliothèque de Chàteauroux, il dut non-seulement inspecter cet établissement, mais encore interroger l'individu qui avait cherché à vendre le volume. Mission dont il s'acquitta avec son tact ordinaire : les remerciements du Ministre, après lecture de son rapport, insistent sur « l'activité et la parfaite convenance apportées par lui dans la conduite de cette délicate affaire ».
Les félicitations ne lui ont, d'ailleurs, point manqué ; la Commission centrale des Bibliothèques universi-
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taires, entre autres, appréciait infiniment son concours, et c'est dans la crainte de s'en voir priver que M. Dumont, directeur de l'Enseignement Supérieur, lui écrivit, le 12 avril 1883 : « Le dévouement que vous avez apporté à la création du service de nos Bibliothèques universitaires, la sollicitude dont vous avez constamment fait preuve par une surveillance et des conseils officieux à nos Bibliothécaires, me sont un siir garant que vous tiendrez à honneur d'achever l'œuvre commencée avec tant de peine ». En fait, il peut être considéré comme le créateur de ces Bibliothèques.
L'état de sa santé ne lui permit pas, malheureusement, de satisfaire à des vœux aussi flatteurs, et, cette année là, il dut s'abstenir de toute inspection.
La lettre que lui écrivit, à ce sujet, le 8 juin, le vicerecteur de l'Université, M. Mourier, n'est pas moins faite que la précédente pour donner une haute idée de l'estime dont il était l'objet de la part de ses collègues. « Vous savez quel est mon regret de ne plus vous retrouver dans nos réunions, lui écrivait-il. L' Instruction de 1878 est votre œuvre. Si vous êtes absent, votre pensée n'en est pas moins présente dans nos travaux. On est heureux de trouver une compétence aussi distinguée que la vôtre, et on est honoré d'être en rapport avec un si loyal caractère. »
Cette loyauté s'était fait sentir en plus d'une occasion, notamment au cours de l'inventaire des papiers des Tuileries, auquel il avait travaillé, douze ans auparavant, en qualité de membre de la Commission, où il était entré sur les instances de son confrère Mario Proth.
Il venait de classer les papiers militaires de la chaml)re de l'Empereur et de trier les lettres allemandes qui, depuis, ont été analysées par H. Bordier, dans son volume : U Allemagne aux Tuileries, quand l'insertion
d'une lettre de Jules Sandeau, insertion à laquelle il n'avait eu aucune part et qu'il réprouvait comme susceptible de blesser son collègue de la Bibliothèque Mazarine, le décida à adresser sa démission au président Gagneur, par l'intermédiaire de son ami Ludovic Lalanne qu'il chargea d'exposer ses motifs par la lettre suivante :
« Mon cher ami,
« La lettre de Sandeau, que je trouve dans la nouvelle livraison (1), me fait courir, à la Mazarine, le risque que la mention de Monselet m'a déjà fait courir au journal, — celui de paraitre vouloir blesser des confrères qui ont toujours été excellents pour moi.
« Vous savez, il est vrai, que je suis étranger à la publication des documents, mais vous auriez beau le répéter, que la masse restera toujours assez incrédule sur un point qui me touche particulièrement.
« La retraite me parait donc l'unique moyen de me soustraire à une accusation que je serais désolé de mériter.
(( Vous voudrez bien remettre ma démission et ma carte entre les mains du président... »
Les pages précédentes montrent que L. Larchey fut, avant tout, un Bibliothécaire. Passionnément épris de son métier (2) rompu à toutes ses difficultés, ayant fait, à maintes reprises, preuve de dévouement, d'expérience
(1) Lettre écrite par Sandeau à l'Empereur, en remerciement de l'envoi du premier volume de l'Histoire de Jules César.
(2) 11 le resta jusqu'à son dernier jour : «Je n'ai qu'un regret, nous écrivait-il le 2 février 1889, c'est de n'avoir pas eu une petite bibliothèque tout seul, ou avec un ami comme vous. Espérons que l'autre monde me réserve ce dédommagement. J'y retrouverai d'excellents camarades auxquels je pense souvent en griffonnant les souvenirs du passé. Cela me fait une seconde jeunesse ! »
et de justesse dans les vues, il n'eût tenu qu'à lui d'occuper la place de directeur dans une des grandes Bibliothèques de Paris ; mais il refusa constamment celles qui lui furent ofîertes.
Pourquoi, en revanche, celle d'Inspecteur général des Bibliothèques, qu'on lui avait proposée sans qu'il l'eût sollicitée, lui échappa-t-elle ? Nous l'ignorons. Mais ce que nous savons pour le lui avoir entendu dire, c'est qu'il eût consacré tout ce qu'il avait d'énergie, de force et de santé à Taccomplissement de cette tâche pour laquelle il était né et dont, en réalité, il s'acquittait depuis longtemps par délégation. Il eût certainement fait un Inspecteur général modèle, et un des chagrins de sa vie fut de ne l'avoir point été.
D'une conscience rare dans l'accomplissement de ses devoirs professionnels, nous l'avons vu désolé d'un retard de quelques minutes pour descendre, de l'appartement qu'il occupait à l'Arsenal, dans la salle des Manuscrits où était son bureau. Là, comme dans tous les établissements par lesquels il est passé, il a pu, grâce à un labeur assidu, laisser des traces durables de son séjour.
L'Arsenal lui doit d'abord la révision et le complément du catalogue de ses Manuscrits, dont Paul Lacroix avait été chargé en 1866. L. Larchey consentit, sur la demande de celui-ci, à le suppléer, et se mit à l'œuvre le 15 février 1874 ; mais comme il n'en poursuivait pas moins, par surcroît, au département des Imprimés, le catalogue de l'Histoire, il était obligé de rester à la Bibliothèque après les heures des séances. Cette complication n'était, d'ailleurs, point la seule, car le mauvais état du numérotage, la multiplicité des emplacements affectés aux manuscrits et d'autres inconvénients inhérents à l'état du travail dont il avait pris la suite, ne laissaient pas de lui causer de sérieuses difficultés.
La collection des Manuscrits était, alors, divisée en vingt et une sections dont chacune avait ses numéros propres, ce qui entraînait la répétition de la plupart d'entre eux. De plus, chaque ouvrage ne portait qu'un numéro, quel que fût le nombre de ses volumes. Enfin, l'usage d'exposants (1) et la distinction des trois formats achevaient de rendre les erreurs fréquentes.
L. Larchey fondit les sections en une seule, affecta un numéro à chaque volume, sans distinction de formats, supprima les exposants, en un mot établit l'ordre et facilita les recherches dans cette importante collection.
A la fin de l'année 1874, il présenta, sur l'achèvement du catalogue, un rapport que notre regretté maître Edouard Thierry, alors conservateur-administrateur de la bibliothèque de l'Arsenal, aujourd'hui dirigée par M. José Maria de Heredia, membre de l'Académie française, accompagna, en l'envoyant au Ministre, des réflexions suivantes : « ...Fait par un esprit net, judicieux et curieux de tout ce qui touche à l'Histoire, ce premier rapport, je n'en saurais douter, intéressera le Ministre de l'Instruction publique. Il est précis, substantiel, excellent à tous les titres. Le seul point sur lequel je le trouve en défaut (aussi est-ce à moi de suppléer ce qui manque), c'est que M. Lorédan Larchey s'y traite avec trop de modestie... Je sais ce qu'il a fait, ce qui lui reste à faire et comme il s'est donné sans réserve, jusqu'ici, à un travail opiniâtre. Je regretterais bien vivement que ce sacrifice de toutes ses heures lui devînt trop onéreux et qu'il fût obligé de renfermer son travail dans ses heures de service... »
(1) Terme d'algèbre ; en bibliographie, petits chiffres accolés aux numéros des volumes, pour permettre leur intercalation sur les rayons dune bibliothèque.
Le Ministre lui alloua, pour ce travail de plus de trois ans (il fut achevé en novembre 1877), une indemnité de mille francs. C'était peu. Il est vx'ai qu'au moment de l'entreprendre, L. Larchey s'était déclaré prêt à l'exécuter sans indemnité, se croyant, disait-il, obligé de faire, sans conditions, ce qui avait été «jugé utile à la Science et à l'État i>(l).
Restait à dresser l'inventaire. Or il arriva qu'à cette époque, Ulysse Robert fut chargé de diriger la publication d'un Inventaire sommaire des Bibliothèques de France dont les catalogues nont pas été imprimés. Avec le concours de son collègue M. Henry Martin, archivistepaléographe, L. Larchey rédigea V Inventaire sommaire des manuscrits de V Arsenal, qui fut imprimé et forma les deux premiers fascicules de l'ouvrage dont nous venons de citer le titre (1879 et 1881). Il y joignit une table alphabétique qui est restée manuscrite, et qui se compose de 35.000 incriptions portées sur 7.000 cartes.
Plus tard, quand la publication du Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques de France eut été décidée, c'est à L. Larchey que fut dévolu le soin de rédiger la partie concernant la Bibliothèque de l'Arsenal. Mais souifrant alors (1883), ainsi qu'on l'a vu précédemment, il demanda et obtint que cette besogne fût confiée à M. Henry Martin, dont il avait reconnu le mérite et l'érudition (2). Le tome P'" du Catalogue des manuscrits de l'Arsenal parut en 1885, et c'est en 1899 que M. Henry Martin termina son œuvre par un huitième et dernier volume comprenant l'Histoire de la Bibliothèque.
(1) Lettre au ministre, du 9 janvier 1874.
(2) Nous avons emprunté au tome VIII du catalogue de M. Henry Martin [Histoire de la Bibliothèque de l'Arsenal), et aux pa])icrs personnels de L. Larchey, les détails concernant ses travaux dans cet établissement.
L. Larchey dut décliner, pour le même motif, la rédaction du Catalogue des Archives de la Bastille, qui fut confié à M. Frantz Funck-Brentano, archiviste paléographe, récemment nommé à l'Arsenal. Le travail de ce dernier, inspiré du plan que M. Larchey lui avait tracé, forme le tome IX du Catalogue de cette Bibliothèque.
Quant à lui, voyant approcher l'heure de la retraite, il entreprit le classement du fonds des brochures, fonds considérable dont la mise en ordre se poursuit encore aujourd'hui, d'après le système de Schrottinguer, qu'il avait fait prévaloir.
Partant de ce principe que les grandes Bibliothèques sont faites « non pour ceux qui veulent s'instruire (les Bibliothèques populaires ont été créées pour ceux-ci), mais pour les hommes instruits qui travaillent à l'instruction des autres », il faisait ressortir de la manière suivante, dans un article publié par V Intermédiaire des Chercheurs, l'intérêt des travaux bibliographiques ; ses réflexions sont dédiées « à ceux qui croient ou affectent de croire que le rôle du bibliothécaire se borne à aller prendre sur un rayon, et à rapporter au lecteur l'ouvrage qu'il a demandé ».
« Il faut bien, écrivait-il, qu'on se pénètre de cette idée: donner un livre n'est rien. Le difficile est de savoir que le livre existe et de le présenter aussitôt. Cela ne peut se faire sans un bon numérotage, et sans des catalogues parfaitement tenus.
« Or, les catalogues ne tombent pas tout écrits du plafond des Bibliothèques. C'est une œuvre de conscience, de tact, de savoir, de patience infinie, qui exige beaucoup de temps. Car il ne suffit pas d'écrire un nom d'auteur sur un répertoire alphabétique. Si, par exemple,
je m'occupe de marionnettes, et si je ne sais pas que M. Magnin en a fait l'histoire, je veux qu'en ouvrant son répertoire au mot Marion, le premier bibliothécaire venu puisse me dire aussitôt : « Connaissez-vous et voulez- vous V Histoire des Marionnettes, par Magnin ? »
II entend aussi que les catalogues comprennent tout ce qui a été imprimé, jusqu'aux plaquettes les moins sérieuses : « Gros ou minces, bêtes ou spirituels, tous les imprimés ont un droit égal à l'inventaire. Il est des bêtises qu'il importe de connaître, ne fût-ce que pour ne pas les recommencer ! (1) ».
Ce qu'il exige encore du Bibliothécaire, c'est qu'il veille continuellement à la défense des droits de l'État, droits qui sont ceux des travailleurs d'aujourd'hui et de demain. Il doit, à cet effet, multiplier les précautions, dont la première est le timbrage des volumes, et ce timbrage, il doit s'en acquitter sans crainte de priver l'ouvrage de sa valeur artistique ou vénale, car, en la lui enlevant, il ôte, par surcroît, au lecteur indélicat, l'envie de se l'approprier.
L. Larchey nous a souvent déclaré que, conservateur d'un cabinet d'Estampes dépendant d'une Bibliothèque publique, il n'eût point hésité à appliquer le timbre au milieu des gravures, quel qu'eût été leur prix.
On voit que, contre le vol, aucune précaution ne lui semblait exagérée. Et non seulement il tâchait de le prévenir, mais il s'efforçait encore de le réparer : aussi quand, en parcourant un catalogue d'autographes, il y découvrait des pièces ayant appartenu à une Bibliothèque publique, s'empressait-il de les signaler à qui de droit, de manière à provoquer une réclamation.
(1) Le choix des Bibliothécaires, par Lorédan Larchej' (V. l'Intermédiaire des Chercheurs, N° du 25 août 1891, couverture).
Dans le même ordre d'idées, il proscrivait, en principe, les cabinets de a Réserve », affectés, dans les Bibliothèques publiques, aux manuscrits et aux imprimés, parce qu'ils encouragent, disait-il, et facilitent le vol, en permettant aux plus ignorants de s'emparer, les yeux fermés, de volumes précieux. Il eût voulu que les livres rares, les beaux manuscrits restassent « dans le rang », où il les voyait plus en sûreté que réunis : « Supposez, disait-il, une invasion étrangère, ou une révolution dans Paris : n'est-ce pas doubler le risque de perdre les meilleurs livres d'une bibliothèque, que de les assembler? »
Peut-être se souvenait -il qu'en 1815, des officiers prussiens avaient enlevé à la Bibliothèque de l'Arsenal des cartes de Cassini et des plans de villes fortes dont l'administrateur Treneuil ne put, malgré ses réclamations à l'autorité compétente, obtenir la restitution.
Ce n'étaient point là ses seules raisons : il faisait observer que les « Réserves » comportent un choix variable selon les tendances de chacun et nécessitent des habitudes d'ordre méticuleux difficiles à conserver. Exceptionnellement, il admettait des réserves de curiosités f( destinées à satisfaire le visiteur et comprenant : 1" Des reliures artistiques et historiques ; 2° Des dédicaces autographes ; 3" Des manuscrits à miniatures et à épisodes célèbres, tels que celui du Masque de Fer (1) d.
On voit qu'en cette matière, comme en toute autre, d'ailleurs, il était exempt de parti pris.
La « Réserve » de l'Arsenal ayant été constituée avant son entrée dans cette Bibliothèque, il se borna à améliorer son installation en supprimant ses éparpillements dans plusieurs pièces et plusieurs armoires, et en réunis-
(1) La Bibliothèque de l'Arsenal possède le registre d'écrou et de sortie des prisonniers, tenu par du Junca. lieutenant de Hoi de la Bastille, où se trouve ce qui concerne, à ce sujet, le Masque de fer.
sant ses volumes dans un seul cabinet fermant à clef et ouvrant sur un jardin susceptible de faciliter le sauvetage en cas d'incendie.
On voit que ses précautions étaient prises, et bien prises pour préserver, en cas d'alerte, les trésors de l'établissement.
L'avenir des Bibliothèques parisiennes le préoccupant sans cesse, il ne songeait point, sans inquiétude, à celui dont les menaçait Tencombrement produit, sur leurs rayons, par les journaux. Aussi quand il s'en fut ouvert à M. Jules Collin, chef (Ju bureau chargé des Bibliothèques au ministère de l'Instruction publique, et son ami (1), l'idée émise par celui-ci de transporter ces collections dans un dépôt spécial, lui parut-elle opportune, et rédigea-t-il, à ce sujet, un mémoire qui ne fut point imprimé, mais dont nous avons retrouvé le texte ; en voici le début :
Note sur la formation d'une Bibliothèque de périodiques
Exposé des motifs
La feuille du jour court les rues ; le lendemain, elle est souvent introuvable. Sans nous arrêter aux causes, bien connues d'ailleurs, d'un contraste qui frappe d'autant plus que les périodiques sont tirés, généralement, à un grand nombre, sans faire aucune comparaison entre le livre, fruit d'un labeur de longue haleine, et le journal, expression nécessaire des sentiments et des faits du moment, il y a lieu de regretter qu'aucun dépôt spécial n'ait été affecté exclusivement, jusqu'ici, à la conservation et à la libre communication des périodiques publiés en France depuis le XYII*^ siècle. Leur suite, qui n'existe complète nulle part, n'aurait pas seulement
(1) C'est à l'obligeance et à l'habileté de M. Collin que nous devons la belle photographie reproduite en tête de ces pages.
On trouvera, dans la Nouvelle Revue rétrospective du 10 mai 1902, deu.x autres portraits de L. Larchey, aux âges de 28 et 58 ans.
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une grancle valeur au point de vue bibliographique, elle servirait utilement le système d'investigations qui est aujourd'hui la loi de nos historiens. Pour eux, en effet, il n'est point de matériaux négligeables, et la constatation des erreurs même ou des passions d'un jour n'est point inutile à la juste appréciation de toute une époque.
Nous croyons donc pouvoir affirmer que le développement considérable de la presse contemporaine s'accorde avec les progrés de la critique historique pour motiver la formation d'une Bibliothèque de périodiques.
Voies et moyens
Même en supposant des ressources budgétaires suffisantes, un tel établissement ne saurait s'improviser. Le temps et l'esprit de suite sont, ici, non moins nécessaires que fargenl. C'est pourquoi, dés à présent, on pourrait donner à cette idée un commencement d'exécution, sans qu'elle entraînât des frais exceptionnels.
A titre provisoire, poursuit-il, on choisirait, comme dépôt, une salle du rez-de-chaussée de Va Bibliothèque de l'Arsenal, complètement indépendante du reste, pour y transporter le second exemplaire des journaux reçus par le Dépôt légal ; puis, pour combler l'arriéré, on ferait appel : 1" aux doubles et incomplets des Bibliothèques de l'État. 2" aux dons des particuliers a qui deviendraient considérables avec l'appui de la Presse ». 3" Le Bibliothécaire chargé de la conservation serait autorisé à faire des acquisitions, mais seulement au poids du papier ; il n'en ferait d'autres qu'avec l'autorisation ministérielle.
L, Larchey comprenait la nécessité de cheminer lentement, surtout au début, afin de n'effrayer personne par la perspective de lourdes dépenses. Quant aux emploj'és, ils devaient être recrutés par voie de délégation, pour éviter des frais supplémentaires, le Bibliothécaire placé sous l'autorité d'une Commission de surveillance, et les
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travaux de classement exécutés conformément à l'Instruction ministérielle du 4 mai 1878.
Bien que ce plan n'ait point été suivi d'exécution, il n'en montre pas moins L. Larchey inspirateur d'une mesure dont l'envahissement des Bibliothèques par les collections de journaux fera, tôt ou tard, proclamer l'urgence.
Quant au lieu de leur dépôt définitif, il le voulait central et proposait, comme ofirant des conditions favorables, le Jeu de Paume des Tuileries. Il avait aussi songé à établir, au moyen d'un échange avec la Ville, dans l'église désaffectée de l'Assomption, la Bibliothèque de l'Arsenal, afin de la rendre plus accessible aux lecteurs. On aurait couvert la cour, et installé une Bibliothèque de fer, semblable à celle de la rue Richelieu. Toutefois, il n'y eut point de projet écrit, et L. Larchey se contenta de faire part, à qui de droit, de ses réflexions.
Il n'en fut point de même de celles que lui suggérèrent les missions dont il avait été chargé dans les châteaux de Fontainebleau, de Compiègne et de Pau : craignant la dispersion de leurs collections, il rédigea un projet qui les centralisait, ainsi que leur personnel, à Paris, sur l'emplacement du Monument Expiatoire. Il ne voyait que trop juste, car leur dissémination est, aujourd'hui, un fait accompli.
Les bonnes idées ne lui manquaient point !
On peut dire qu'il y eut deux hommes en Lorédan Larchey : le bibliothécaire, dont il vient d'être parlé, et l'érudit — celui-ci doublé d'un vulgarisateur.
Si l'érudit a possédé, comme il l'a maintes fois prouvé, des connaissances aussi profondes que variées, il n'en
est pas moins resté toujours lié au vulgarisateur : irrésistiblement porté à communiquer au plus grand nombre possible le fruit de ses travaux, il n'a cessé de le faire, par la voie du livre et du journal, avec la verve spirituelle qui valut à la Revue anecdotiqiie une bonne part de son succès.
La Revue anecdotique ! Que de souvenirs en ces deux mots ! Alors florissait un genre de littérature aujourd'hui disparu, le « petit journalisme », dont l'époque se place entre les années 1840 et 1870. A l'étalage des libraires et des marchands de journaux figuraient des volumes d'un |
petit format et d'un prixproportionné à leur taille, qui, par la gaîté, l'imprévu, la fantaisie du texte, avaient le don d'intéresser le public, alors moins exclusivement affamé de nouvelles qu'aujourd'hui, et qu'un mot drôle, une histoire piquante, un coup d'épingle habile avait le don de passionner presqu'autant qu'un événement important.
Ces petits livres étaient nombreux. On peut citer : Les Guêpes, d'Alphonse Karr (1839-47), les Papillons noirs, du bibliophile Jacob (1840), le Pamphlet (IMl), les Nouvelles à la main de Nestor Roqueplan (1840-44), les Historiettes contemporaines, courrier de la ville, d'Eugène Briffault, (1842), le Feuilleton mensuel, (1842), le Siffleur, chronique du mois, par R. de Wolkoff, (1844), les Agapes, par Paul d'Orsay, (1850), la Gazette de Champfteury, (1856), la Chronique, revue du monde fashionahle, (1861), le Diable à quatre, de Villemessant, (1869), etc., etc..
A la différence de plusieurs d'entre eux, la Revue anecdotique, laissant de côté la politique, se consacrait uniquement aux Lettres et aux Arts : « Documents biographiques de toute nature, nouvelles des libraires et des théâtres, bons mots, satires, épigrammes, excentricités littéraires, bouffonneries de l'annonce, prospectus
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rares et singuliers », tel était son iirogramme, et ce programme, si modeste qu'il puisse paraître, n'en a pas moins fait, de ces quinze volumes in-12, (1855-1862), suivis des treize de la Petite Revue, (1863-1867), un répertoire de premier ordre pour les écrivains préoccupés de l'histoire de la seconde moitié du XIX^ siècle, et d'autant plus précieux que des tables placées en tête de chaque tome en facilitent la consultation.
On tirait à mille exemplaires.
Le plan de la Revue avait été conçu par L. Larchey, mais la modicité de ses appointements de bibliothécaire ne lui permettant point d'en supporter tous les frais, il fut heureux de trouver en MM. Edouard Gœpp, chef de bureau au Ministère de l'Instruction publique, et Ernest Auger, son ancien camarade de l'Ecole des Chartes, mort conseiller à la Gourde Cassation, des hommes qui, ayant compris et apprécié son idée, lui fournirent les premiers fonds. On jugea nécessaire au succès de s'installer dans un bureau modeste, il est vrai, mais permettant au directeur et à ses commanditaires d'y réunir leurs collaborateurs et de fournir au public les renseignements dont il aurait besoin.
On voulait, sans quitter la rive gauche, rester à portée de la rive droite, et ne pas s'éloigner du centre. Aussi choisit-on, au numéro neuf de la rue de Seine (1), une
(1) L'adresse inscrite sur le titre de la Revue anecdotique porte 77" 11, et non n" 9 ; cependant il ny a pas d'incertitude possible sur ce point. Nous pensons qu'au n^ 11 se trouvait un libraire, et qu'il était chargé de recevoir les abonnements.
(' En faisant l'histoire de la Revue anecdotique, nous écrivait L. Larchey le 3 février 1889, je m'aperçois qu'elle a fait beaucoup de bruit parce qu'elle avait un petit bureau sur un point central, où tout le monde venait causer en passant. C'était une boutique noire sur une cour, 9, rue de Seine, et cela coûtait quatre cents francs pour deux pièces, soit deux cents francs parce qu'on sous-louait la seconde. De quatre à six, c'était un {^rand rendez-vous! »
maison qui existe encore avec son allée longue, étroite et noire, et sa petite cour à droite de laquelle se trouve une assez grande pièce dans laquelle le bureau avait été installé.
C'est là que, tous les jours, de quatre à six heures, on était sur de rencontrer jeune, joyeuse et nombreuse compagnie, attirée non seulement par le désir de contribuer au succès de l'œuvre d'un camarade, mais en core, et plus peut-être, par le charme de la réunion.
« Voyez, nous disait L. Larchey, un jour où nous passions avec lui devant la porte, c'est là que se tenaient nos assemblées, là que je préparais la Revue, au milieu des quolibets, des rires, des cris de toute sorte et des exercices de tout genre, sans en excepter l'escrime ! »
L'assemblée n'avait, on le voit, rien de la gravité d'un (i bureau d'esprit » du grand siècle, quoiqu'il s'en dépensât beaucoup, et du meilleur, et que nombre d'écrivains ayant occupé, depuis, une place distinguée dans le journalisme et la littérature, aient fréquenté, pendant leur jeunesse, le rez-de-chaussée de la rue de Seine (remplacé, quelque temps après, par un entresol rue de la Ferme), pour ne citer que Champfleury, Louis Lacour, Léon Platel, Nadar, Albert de la Fizelière, Jules Troubat, Georges Duplessis, Georges Xiel, Louis Enault.
Le soin de la rédaction fut confié à L. Larchey dont il est, d'ailleurs, facile de reconnaître le style à chaque
Il est regrettable que cette Histoire de la Revue anecdotiqiie, qui devait paraître, en 1889. dans la revue Le Livre, après une étude du même auteur intitulée Bibliothèques et Bibliotliécaires, n'ait point été publiée, en raison de la disparition du recueil de .M. Octave Uzannc, car il n'en existe plus, nous le craignons du moins, qu'un fragment dont il sera parlé ci-après. Cette Histoire faisait partie de Souvenirs que 1 auteur commençait alors à rédiger et dont, malheureusement, la plus grande partie semble avoir été détruite.
page. Ses collaborateurs ne faisaient que lui apporter les matériaux pour bâtir l'édifice. S'il existait quelque doute à cet égard, les lignes suivantes, trouvées dans ses papiers, le lèveraient aussitôt : « Sauf exception, écrit-il, on ne signait point. Chacun m'apportait sa note rédigée ou non, et me laissait le soin de la mise en œuvre. La signature Louis Lacour qui parut en queue des premiers numéros, ne fut, en réalité, justifiée par aucune collaboration, et nous vîmes bientôt qu'elle n'était pas nécessaire. Mais l'administration avait, en ce genre, plus d'un caprice passager... ! »
Son apparition fut saluée par les éloges de la Presse. Toutefois, trop clairvoyant était le rédacteur tn chef, pour ne point comprendre que ce succès moral ne serait point suivi d'un succès d'argent. Aussi n'y visait-il point, et ne cherchait-il à obtenir que ce qu'un recueil de ce genre pouvait procurer, la considération :
« Estimée, dans un monde restreint de lettrés, a-t-il écrit, mais souvent reproduite par de grands journaux, la Revue faisait plus de bruit qu'elle n'était grosse, car elle ne paraissait que chaque quinzaine, en une mince livraison qui formait volume de semestre. Elle visait à rester en volumes maniables sur les rayons des Bibliothèques... »
Ou nous nous trompons fort, ou la plupart des Bibliothèques publiques possèdent les collections complètes de la Revue anecdotique et de la Petite Revue, qui, non seulement offrent aux délicats et aux lettrés une lecture attrayante, mais constituent, en outre, pour les chercheurs, un instrument de travail précieux. Par contre, peu de particuliers jouissent de la même bonne fortune, car, ainsi qu'il arrive souvent, les amateurs ont attendu, pour acquérir ces petits volumes, le jour où ils sont devenus introuvables, et qui les veut, aujourd'hui, est obligé de les payer cr cuir et poil ».
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Le passage suivant d'une lettre dans laquelle L. Larchey nous invitait à ne point désespérer de la réussite de notre Reçue rétrospective, malgré la rareté des premiers souscripteurs, montre à quel point les débuts de sa propre publication avaient été peu rémunérateurs : « Rien de plus dur que cette première phase du métier. J"ai fait la Revue anecdotique, de 1855 à 1861, et la Petite Revue, en 1862, au prix de sacrifices continuels. En 1863, (huit ans après), mon entrée au Monde Illustré a seulement commencé ce que j'appellerai la phase réparatrice. C'était au moment où j'étais fondé à désespérer. Je vous rabâche tout cela pour vous faire prendre le temps en patience ! »
Parvenue à joindre les deux bouts, ou à peu près, la Revue anecdotique poursuivait tranquillement sa carrière depuis cinq ans, quand un incident imprévu vint la troubler :
Il n'est guère d'auteur — de journaliste surtout — qui n'ait eu, pendant sa carrière, des ennuis plus ou moins sérieux à subir. Il faut si peu de chose, — un mot suffit parfois ! — pour heurter, en dépit des meilleures intentions et des précautions prises, les intérêts matériels et d'amour-propre !
On ne peut fournir de cette vérité un exemple plus frappant que celui de L. Larchey, car il fut, — tous ceux qui l'ont connu l'attesteront, — le scrupule et la délicatesse incarnés, et s'il eut, lui aussi, sa part de tribulations, il faut en conclure qu'elles sont inséparables du métier d'écrivain, comme de tout autre.
Or, un jour de l'année 1861, en arrivant au petit entresol de la rue de la Ferme, où le bureau de la rédaction avait été transporté, il s'aperçut que les collections de la Revue avaient été bousculées, et apprit que ce désordre était dû à .... une descente de police !
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A la préfecture, où il court, on lui déclare que son recueil est inculpé d'outrage aux mœurs ! On peut lire, tome XIII, page 157. le passage incriminé ; c'est l'extrait d'un manuscrit inédit intitulé : Mémoires pour servir à l'Histoire de France, ou recueil contenant plusieurs anecdotes de la Cour, par la marquise de *** {1719-1737) (1). Il s'agit du Régent, dont la duchesse de Berry, sa fille, aurait tenté de favoriser la passion criminelle pour une dame de la Cour. L'anecdote est infiniment moins scandaleuse que cent autres publiées sur ce prince ; elle est historique, ou du moins donnée pour telle ; enfin les termes dans lesquels elle est rapportée ne dépassent point les bornes de l'honnêteté. Bref, elle serait passée inaperçue, sans la malveillance d'une femme de lettres très connue, toute puissante en haut lieu, et dont L. Larchey put s'assurer que la main avait lancé le trait. Elle ne lui pardonnait point d'avoir, en rendant compte de son dernier roman, révélé certains détails de sa vie privée, et avait saisi l'occasion d'une vengeance. Mais le singulier est que l'article n'était point sorti de la plume de L. Larchey ; il avait été extrait du journal Le Théâtre, dirigé par Georges d'Heylli, et la Revue s'était bornée à le reproduire !
Grâce à un ami dévoué, M. Armand du Mesnil, au procureur général Chaix d'Est Ange, qui reconnut la sottise de l'accusation, l'affaire n'eut point de suites, mais fort en péril avait été le pauvre L. Larchey, car, à cette époque, une citation en justice pour « outrage aux mœurs », équivalait presque à une condamnation !
L'incident n'en eut pas moins la conséquence fâcheuse de lui faire abandonner la direction, la rédaction et sa
(1) Le manuscrit était passé en vente à la librairie Claudin et provenait de la bibliothèque Cayrol, de Compiègne.
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part (le propriété de la Revue anecdotique, qu'il céda à Poulet-Malassis en 1862. Il est vrai qu'en novembre de la même année, après la déconfiture de cet éditeur, il entreprit, sur le même plan, la Petite Revue, dont les cinq années d'existence ont prouvé que le public ne se lassait ni de ce genre de littérature, ni du talent de celui qui en était le représentant le plus autorisé.
Les difficultés sont la contre-partie presque obligée du succès : nous venons d'en donner une première preuve En voici une seconde : dans ses moments de loisir, L. Larchey préparait, sur les Excentricités du langage français (cesi-a-dïre sur Y Argot), un travail dont, en 1858, au moment des vacances, il fit passer, dans la Revue anecdotique, des extraits destinés à lui permettre de prendre quelques semaines de repos, tira à cent exemplaires de plus les feuilles qui les contenaient, et les mit en vente pour tàter le public. Tout à l'économie, il eut soin d'éviter les remaniements, ne changea même point la pagination, et forma ainsi un petit volume de 220 pages, environ, dont 50 exemplaires seulement entrèrent dans le commerce, au prix de 5 francs.
La rapidité de leur enlèvement, leur plus value dans les enchères publiques, où ils atteignirent promptement le prix de 8 et de 10 francs, démontrèrent que l'ouvrage répondait à un besoin de l'époque. L'Argot n'est point, en effet, comme quelques uns se le figurent, une langue propre aux classes inférieures de la société : toutes ont le leur. Aussi, les Excentricités du langage français eurent-elles, de 1859 à 1865, cinq éditions que L. Larchey se chargea de maintenir, comme il la écrit sur le titre, « à la hauteur des révolutions du jour ». Leur succès s'explique aussi par le travail de l'auteur qui, loin de se contenter d'une sèche nomenclature, avait pris la peine de rechercher les étymologies et de citer des exemples.
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