IV. Ij'a maison de conversation
Mais reprenons la description de Baden-Baden, interrompue par cet épisode trop véridique.
La route est droite comme un chemin de fer dans la singulière contrée que nous traversons; tout est montagne ou plat pays ; point de collines ou d'accidents de terrain. Les prés sont magnifiques; les chemins vicinaux, bordés d'arbres fruitiers, ont de quoi exciter l'enthousiasme du général Bugeaud. De temps en temps, nous suivons le Rhin qui serpente à gauche, et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous apparaît à l'horizon. La route traverse plusieurs villages assez laids. Puis, nous nous rapprochons enfin de ces montagnes violettes qui semblent si voisines quand on les regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont les vraies montagnes de la Forêt-Noire, et pourtant leur aspect n'a rien de bien effrayant. Mais quand apercevrons-nous Baden, cette ville d'hôtelleries, assise au flanc d'une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un troupeau à qui l'herbe manque dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre de riches bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée ? Non ; nous ne verrons rien de Baden avant d'y entrer. Une longue allée de peupliers d'Italie ferme, ainsi qu'un rivant qui a déjà paru comme citation dans les Excursions sur les bords du H/iin, d'Alexandre Dumas.
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deau de théâtre, cette décoration merveilleuse qui semble être la scène arrangée d'une pastorale d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au salon de conversation ; payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, au milieu des galeries de Bénazet, aux accords d'un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect complet de Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le lustre et d'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d'été.
Car, à vrai dire, et c'est là l'impression dont on est saisi tout d'abord, toute cette nature a l'air artificiel. Ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues sur châssis, le long desquelles les villageois descendent par des praticables, et Ton cherche sur le ciel de fond si quelque tache d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l'illusion. On ajouterait. foi, là surtout, à cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s'imaginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme de tapis, décrochaient le soleil, serraient les arbres dan s un magasin, et qui, le lendemain matin, avant qifcfn ne fût levé dans la nature, remettaient toute chose en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres et rallumaient la lampe universelle.
Et, d'ailleurs, rien qui vienne déranger ce petit monde romanesque. Vous arrivez, non par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d'un jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes taillées, des ermitages, et même une petite pièce d'eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden -, à gauche, une rivière (sans eau) chargée de ponts splendides et bordée de saules verts qui ne demanderaient pas mieux que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont qui conduit à la poste grand-ducale, on aperçoit la rue commerçante de Baden, qui n'est autre chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle s'étendent des étalages magnifiques : des toiles de Saxe, des dentelles d'Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes, etc., toutes magnificences prohibées chez nous, dont l'attrait porte les dames de Strasbourg à des crimes politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.
L'hôtel d'Angleterre est le plus bel hôtel de Baden, et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'aucune des salles à manger parisiennes. Malheureusement la grande table d'hôte est servie à une heure (c'est l'heure où l'on dîne dans toute l'Allemagne), et, quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que d'aller diner à la maison de conversation.