‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 17 sur 93 · DU RHIN AU MEIN · texte numérisé non relu

DU RHIN AU MEIN

En général, la cuisine est fort bonne à Baden ; les truites de la Mourgue sont dignes de leur réputation. On y mange le gibier frais et non faisandé. C'est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes d'opinions. Les côtelettes se servent frites, les gros poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement.

La nuit est tombée : des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines. Au milieu d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de conversation s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. A gauche est le café, à droite est le théâtre, au centre l'immense salle de bal, dont le lustre est grand comme celui de notre Opéra 5 la décoration intérieure est peut-être-d'un style un peu classique, les statues sentent l'académie, les draperies rappellent le goût de l'empire, mais l'ensemble est éblouissant, et la cohue qui s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurs pontes appartiennent en général à l'Allemagne et à l'Angleterre. — Le jeu est fait, messieurs, rien ne va plus ! rouge gagne ! couleur perd ! treize, noir, impair et manque ! — Voilà les phrases obligées qui

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se répandent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui du trente et quarante. On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs enfants à jouer sur les couleurs; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur les numéros. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l'habitué le plus exact des jeux de Baden. Ce prince apporte> dit-on, tous les matins, 12,000 florins qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafler le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations : — Monsieur, vous gênez le prince ! — Monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince ! Le prince ne se détourne pas, ne voit personne, ne connaît personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement Testafier vous dirait du même ton glacé : — Votre pied vient de toucher le prince ; prenez-y garde, monsieur !

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise le salon en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs ; les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j'ai vues dans

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celte soirée. Je doute qu'aucune ville de l'Europe soit mieux située que Baden pour celte exhibition de beautés européennes où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de blancheur, tandis que les formes et l'animation appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne, lia, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le monde au hasard. Là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit.

Que vous dirai-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d'heureux pays où l'on danse l'été pendant que les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur le gazon, et teint au loin le flanc bleuâtre des collines; quand on peut s'en aller de temps en temps respirer sous les noires allées, et qu'on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons ? Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du ciel, des eaux et des feuillages, et de la sérénité de la nuit ! Nos bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l'aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bat les fenêtres, et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre, et nos mascarades de février ne nous préparent pas mieux au carême qu'à la mort.

Il n'y a donc jamais eu un homme riche, à Paris,

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qui ait conçu celte idée assez naturelle : un bal masqué au printemps, un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres "du matin ; un bal où l'on entre gaiement, d'où Ton sorte gaiement, admirant la nature et bénissant Dieu. Des masques sur les gazons, le long des terrasses venant et disparaissant par les routes ombragées; des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur ! tout cela n'est-il qu'un rêve de jeune homme que la mode refusera toujours de prendre au sérieux? L'hiver n'at-il donc pas assez des concerts et des théâtres sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été?

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