‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 18 sur 93 · V. Lichtenthal · texte numérisé non relu

V. Lichtenthal

La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de promeneurs, de cavaliers \ on y voit tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamp de Baden. C'est le nom d'un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement. Leurs prières sont des cantates, leurs messes des opéras. Cette retraite romanesque, cette Chartreuse riante, est, dit-on, l'hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grandes amours ; on y passe un bail

nr RH1X Al' M E IX. 35

de trois, six, neuf avec la douleur; mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison ?

En vérité, c'est bien là un cloître d'héroïnes de petits romans, un monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni. Les bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans la cour l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Baden coule au pied des murs, mais n'offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique : son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres ; mais, une lois dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays, et sont entretenus par le gouvernement, comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la Petite-Suisse de Trianon, comme, en effet, le pays entier de Baden est l'image de la Suisse en petit, la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden.

L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et à gau-

elie, en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur le marbre. Maintenant représentez-vous une décoration intérieure d'église d'un pompadoiir exorbitant, des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des petits amours. Les chapelles sont des boudoirs ; la rocaille s'enlace autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus ; mais là encore on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousse et de coquillages, dans une sorte de montre en glace. Ils sont couronnés d'or et de feuillages ; une collerette de dentelles entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or : ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d'une espèce de haut-de-chausses du même velours à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d'ossements

Page 1