VII. Schiller, Wieland, le Palais
Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme moi une partie de leur temps à visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné la cathédrale d'un beau tableau ; de Wieland, de Herder et de Schiller. J'ai visité encore Schiller, c'est-à-dire la modeste chambre qu'il occupait dans une maison dont le propriétaire a inscrit au-dessus
delà porte ces simples mots : «Ici Schiller a habité.» Je m'étonnais de trouver les meubles plus brillants et plus frais que ceux de la petite chambre de Goethe, que j'avais vus à Francfort -, mais on nr apprit que les fauteuils et les chaises étaient de temps en temps recouverts de tapisseries que les dames de Weimar brodaient à cet effet. Ce qui est conservé dans toute sa simplicité, c'est un piano ou épinette dont la forme mesquine fait sourire, quand on songe aux pianos à queue d'aujourd'hui. Le son de chaudron que rendaient les cordes n'était pas au-dessus de cette humble apparence.
Listz, qui m'accompagnait dans cette pieuse visite rendue au grand dramaturge de l'Allemagne, voulut venger de toute raillerie l'instrument autrefois cher au poëte.
Il promena ses doigts sur les touches jaunies, et, s'atlaquant aux plus sonores, il sut en tirer des accords doux et vibrants qui me firent écouter avec émotion les Plaintes de la jeune fille, ces vers délicieux que Schubert dessina sur une si déchirante mélodie, et que Listz a su arranger pour le piano avec le rare coloris qui lui est propre. — Et, tandis que je l'écoutais, je pensais que les mânes de Schiller devaient se réjouir en entendant les paroles échappées à son cœur et à son génie, trouver un si bel écho dans deux autres génies qui leur prêtent un double rayonnement.
Mais on se fatigue même de l'admiration et de celte tension violente que de tels souvenirs donnent à l'esprit. Xous fumes heureux de voir le dernier jour des fêles occupé par une de ces bonnes et joyeuses réunions populaires qui se rattachent si heureusement aux souvenirs poétiques de l'ancienne Thuringe.
C'était un dimanche -, les paysans venaient de toutes parts en habits de fête, et peuplaient d'une foule inaccoutumée les rues de Weimar, venant à leur tour admirer la statue de Herder. La société des chasseurs donnait une grande fête dans un local qui lui appartient, et que précède une place verte située aux portes de la ville.
11 y avait là tout l'aspect d'une kermesse flamande ; un grand nombre de guinguettes couvertes en treillage entouraient le champ ; des alcides, des écuyers, des théâtres de marionnettes, et jusqu'à un éléphant savant, se partageaient l'admiration de la foule, dont la majeure partie se livrait à une forte consommation de bière, de saucisses et de pâtisseries. Rien n'est charmant comme ces jeunes filles allemandes en jupe courte, avec leurs cheveux partagés sur le front en ailes de corbeau, leurs longues tresses et leurs solides bras nus.
Dans les cabarets comme à l'église, les deux sexes sont séparés. La danse seule les réunit parfois. Le bal des chasseurs nous montrait des couples d'une
société plus élevée; mais dans la vaste salle à colonnes où se donnait le bal, on ne voyait également que des coiffures en cheveux et que des jeunes filles. Pendant la danse, les femmes mariées et les mères soupaient dans d'autres salons, avec cet appétit infatigable qui n'appartient qu'aux dames allemandes. Il ne me restait plus à voir que le palais grandducal, dont l'architecture imposante a été complétée par une aile qu'a fait bâtir à ses frais la grandeduchesse Amélie, sœur de l'empereur de Russie. Cette noble compagne de Charles-Auguste, l'ami de Goethe et de Schiller, fut aussi la protectrice constante des grands hommes qui ont habité Weimar, et tout respire, dans la partie du palais qui lui appartient, le culte qu'elle a voué à leur mémoire. Là, point de batailles, point de cérémonies royales peintes ou sculptées ; on y chercherait même en vain les images des empereurs qui ont donné naissance à la famille royale de Saxe-Weimar. Les quatre salles principales sont consacrées, l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux dernières à Goethe et à Schiller. Celle de Wieland est la plus remarquable par l'exécution des peintures. Sur un fond de rouge antique se détachent des médaillons peints à fresque, qui représentent les principales scènes d'Oberon, le chef-d'œuvre du Voltaire allemand. Ils sont de M. Heller, qui a su grouper dans de remarquables paysages les figures romanesques du poëte.
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Les arabesques qui entourent les cadres, représentant des rocailles, des animaux et des groupes de génies ailés qui s'élancent du sein des fleurs, sont bien agencées et d'un coloris harmonieux; elles ont été peintes par M. Simon. La salle de Herder a été exécutée par Jœger. On y voit retracée une légende où la Vierge apparaît en songe au peintre endormi devant son chevalet. Au centre du parquet, une mosaïque représente dans un écusson une lyre ailée, — armes parlantes données à Herder par Charles- Auguste. Sur la cheminée est un buste de l'écrivain. Entre les deux portes, un buste de Lucas Cranach, l'ami de Luther et du duc de Weimar, Jean-Frédéric, qui partagea la captivité du réformateur pendant les cinq ans où il fut prisonnier de Charles- Quint.
La salle de Goethe est illustrée des principales scènes de ses ouvrages. Une scène mythologique du second Faust couvre une grande partie des murs. Les sujets sont composés avec grâce, mais l'exécution des peintures n'a pas le même mérite. Il y a de jolis détails dans les médaillons de la salle de Schiller, surtout les scènes de Jeanne d'Arc et de Marie Stuart.
La chapelle du palais, dont les parois et la colonnade sont de marbres précieux, est d'un bel effet qu'augmentent de riches tapis suspendus à la rampe des galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour
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la grande-duchesse, avec les décorations spéciales de cette religion. On admire encore, dans les appartements des princes, de fort beaux paysages de M. Heller, dont la teinte brumeuse et mélancolique rappelle les Ruysdaël. Ce sont des paysages de la Norwége, éclairés d'un jour gris et doux, des scènes d'hiver et de naufrages, des contours de rochers majestueux, de beaux mouvements de vagues, une nature qui fait frémir et qui fait rêver.
Je n'ai pas voulu quitter Weimar sans visiter la cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lucas Cranach, représentant le Christ en croix, pleuré par les saintes femmes. En vertu d'une sorte de synchronisme mystique et protestant, le peintre a placé au pied de la croix Luther et Mélanchton discutant un verset de la Bible.
À la Bibliothèque, j'ai pu voir encore trois bustes de Goethe, parmi lesquels se trouve celui de David, puis un buste de Schiller, par Danneker, et des autographes curieux, — notamment un vieux diplôme français, signé Danton et Roland, adressé « au célèbre poëte Gilles, ami de l'humanité. » La prononciation allemande du nom de Schiller a donné lieu, sans doute, à cette erreur bizarre, qui n'infirme en rien, du reste, le mérite d'avoir écrit ce brevet républicain.