‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 31 sur 93 · LÉO BURCKART · texte numérisé non relu

LÉO BURCKART

Les scènes que Ton va lire prennent pour centre les pays mêmes décrits dans les deux voyages qui précèdent. Les souvenirs de Cari Sand et de Kotzebue, recueillis tout nouveaux encore dans le voyage que je fis avec Alexandre Dumas à Francfort, m'avaient donné lïdée d'une composition dramatique, traitée librement à la manière de Schiller. La société que nous avions vue et étudiée, autant qu'on peut le faire en quelques semaines de séjour, mais avec les bienveillants renseignements qui s'offraient à nous de toutes parts, fournissait mille détails de mœurs propres à compléter l'œuvre, et à lui donner un intérêt plus général.

C'est à Heidelberg, au milieu des étudiants, que j'essayai de peindre le mouvement parfois grand et généreux, parfois imprudent et tumultueux de cette jeunesse toute frémissante encore du vieux levain de 1813. — Vingt-cinq années nous séparaient de cette époque, et cependant mon compagnon ni moi

ne pouvions oublier que l'effort suprême des associations d'étudiants s'était dirigé contre la France. Les sentiments avaient changé depuis et nous étaient devenus sympathiques. C'est pourquoi l'impartialité m'était commandée dans l'étude de mœurs que j'entreprenais.

Il est donc inutile de chercher un éloge ou un blâme des associations de la Jeune Allemagne dans le simple tableau historique que j'ai voulu présenter.

Lorsque la pièce fut jouée à Paris, s'échappant avec peine des griffes du ministère, et mutilée dans certaines parties, la critique, très bienveillante d'ailleurs, lui reprocha de n'offrir à l'esprit qu'une conclusion empreinte de scepticisme. — Le même reproche pourrait être adressé aux drames historiques de Shakespeare, à Wallenstein ou à Goëtz de Berlichingen. — En Espagne, la traduction eut, vers cette époque, un succès immense sur les théâtres, parce qu'on voulait retrouver dans le type de Léo Burckart le caractère d'Espartero, alors disgracié.

Certains écrivains se sont isolés assez des passions humaines pour que l'on ait pu voir défiler dans leurs œuvres les figures changeai! tes que l'imagination d'Hamlet dessinait dans les nuages. Il ne m'appartient pas de monter si haut. Et d'abord ce n'est ni Kotzebue, ni Sand, que j'ai voulu peindre, ni aucun personnage défini. Seulement j'ai toujours

haï l'assassinat politique, qui n'amène jamais que le contraire du résultat qu'on en attend.

Le fanatisme qui a guidé la main de Cari Sancl ou celle de Charlotte Corday, glorieux peut-être au point de vue individuel, est d'une influence funeste quand il est prêché par des associations. Tenant compte de la facilité des erreurs humaines, j'ai supposé un honnête homme, ami de la justice et du progrès, qui essaie, d'un côté, de modérer les esprits trop impatients, et qui, de l'autre, refuse de s'associer à une réaction aveugle. — La politique n'étant pas un motif suffisant d'émotion quand on ne l'emploie pas à servir les passions d'un parti, j'ai cherché principalement à porter l'intérêt sur la situation respective du mari, de la femme et de l'amant. Là est la moralité, qui se trouvait encore assez neuve à l'époque où la pièce a été représentée.

Voici le trait qui m'a fourni le dénoûment et qui me permet d'échapper au reproche d'avoir travesti l'affaire de Sand, L'événement qu'on va lire eut lieu deux mois plus tard.

Francfort. « Le 1er juillet un jeune homme d'environ vingt-huit ans, nommé Lœning, se présenta à Schwalbach chez M. Ibell, président de la régence et qui jouit de la confiance du duc. Après avoir conversé quelque temps avec lui , Lœning tira un poignard et chercha à en percer la poitrine du président. Celui-ci esquiva le coup, qui se perdit

dans son habit , et s'élança sur le meurtrier en appelant du secours. La première personne qui entra dans la chambre fut madame Ibell , qui trouva son mari luttant avec son assassin. Celui-ci, tirant alors un pistolet de sa poche, essaya de le faire partir sur madame Ibell, ou sur son mari, ou peut-être sur lui-même : quoi qu'il en soit de cette dernière version (que son suicide postérieur rend plus vraisemblable), l'amorce prit, mais le coup ne partit pas. Plusieurs personnes arrivèrent, et l'on parvint à se rendre maître de ce furieux. »

Je dois reconnaître ici tout ce que j'ai dû aux conseils de mon compagnon de voyage pour la composition de Léo Burckart. — Les choses ont tellement changé depuis l'époque où ces scènes ont été écrites, que je viens peut-être de me préoccuper beaucoup trop d'en justifier l'invention.

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