‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 33 sur 93 · I. — DIANA, FRANTZ LEWALD, m domestique · texte numérisé non relu

I. — DIANA, FRANTZ LEWALD, m domestique

diana. M. le professeur Millier est-il ici? pouvonsnous le voir?

le domestique. Madame, il est sorti depuis longtemps-, et M. le docteur Léo Burckart Ta accompagné dans sa promenade.

frantz. Nous reviendrons.

diana. Mais madame est chez elle, n'est-ce pas?

le domestique. Madame s'habille pour aller au spectacle ; ces messieurs doivent venir la reprendre, et elle ne recevra personne avant leur retour.

diana. Elle y est pour nous, soyez-en sûr; nous

sommes des voyageurs, el nous en avons les privilèges : avertissez-la, dites-lui que seule je serais entrée chez elle, mais que je lui amène un ancien ami.

frantz. Un ancien ami, dites-vous? Hélas! c'est affaiblir le mot d'ami que de le rattacher au passé! Cet homme ne nous connaît pas : les vieux serviteurs sont morts ou renvoyés. La maison n'est plus la même, voyez-vous ! et si je ne retrouvais là sous les croisées cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait rêver tant de fois ; les montagnes, les eaux, la verdure, les choses de Dieu que l'homme ne peut changer; eh bien! je ne saurais à quoi rattacher ici mes souvenirs... Le salon a pris un air tout moderne, les vieux meubles ont disparu, avec le souvenir des vieux parents peut-être, et des anciens amis, sans doute.

diana. Homme injuste ! Croyez-moi, les femmes n'oublient que ce qu'elles ont besoin d'oublier! Depuis une semaine que je suis à Francfort, j'ai vu Marguerite tous les jours, je l'ai retrouvée ce qu'elle était, ma meilleure amie; et quant à vous, qui avez les mêmes titres que moi à son affection, des souvenirs communs, des relations de famille plus rapprochées encore... je pense que vous ne lui avez donné nulle raison de réserve ou de froideur?...

frantz. Oh! jamais.

diana. Je viens de passer quatre ans en Angleterre, et depuis trois ans vous avez parcouru l'Ita-

lie ; mais vous êtes resté à Francfort une année entière après mon départ... Vous vous êtes quittés sans regrets, sans larmes?...

frantz. Sans larmes, mais non sans regrets! J'avais le cœur serré, madame, je vous jure; et son père pleurait en embrassant un élève chéri, qu'il n'espérait plus revoir! Mais elle, pourquoi eût-elle versé des larmes? nous étions presque enfants tous les deux... et notre attachement n'était que de Thabitude.

diana. Mais Marguerite est bien changée, je vous en préviens ; à son âge, ces transformations-là se font vite 5 ce n?est plus la même femme, en vérité : et moi-même, à la soirée d un sénateur où nous nous sommes retrouvées d'abord, je ne l'ai reconnue que la dernière-, et je me demandais, un moment avant, quelle était donc cette belle personne qui venait à moi. D'ailleurs, si votre cœur est paisible, je réponds aujourd'hui du sien. Celui qu'elle a épousé est un homme fort distingué; noble de cœur, sinon de naissance, jeune encore, et qu'elle paraît aimer beaucoup. Quant à la position qu'il occupe dans le monde...

IL — Les mêmes, MARGUERITE.

le domestique. Voici les deux personnes qui attendent madame.

1Î0 LORELY.

marguerite. Diana! que tu es bonne d être venue!... Monsieur...

diana. Quand je disais que vous auriez peine à vous reconnaître.

marguerite. Frantz Lewald !

frantz. Mademoiselle... madame...

diana. Ne vois-tu pas que monsieur porte les cheveux longs, la barbe, tout le costume romanesque des frères de la Jeune Allemagne?

marguerite. En effet , cela vous change beaucoup, monsieur Lewald. Mon Dieu, que mon père sera heureux de vous revoir, et combien mon mari nous remerciera de vous présenter à lui!... Oh! il vous connaît par vos lettres déjà! Il vous a jugé, monsieur.

frantz. Vraiment?

marguerite. Et je ne vous cacherai pas que c'est un juge sévère ; mais sa sympathie vous est acquise d'avance. Léo est un homme grave, un esprit sérieux, qui aime l'enthousiasme dans les jeunes âmes, comme nous aimons, nous, la folle gaieté des enfants.

frantz. Allons, vous allez me le faire trop vieux, et me supposer trop jeune.

marguerite. Je ne dis pas cela. 11 a peu d'années de plus que vous 5 mais c'est un philosophe, un politique profond : bien des gens ici l'admirent; moi, je l'aime, voilà tout... Mais je ne vous parle que de

moi, que de lui : pardon-, c'est aux voyageurs qu'il faut demander compte de leur vie, de leurs espérances, et surtout de leur oubli !

diana. Et pourtant nous voici près de toi. Mais n'est-ce que le temps et réloigncment qui séparent les cœurs? nous sommes libres encore, et tu ne l'es plus : je ne puis me faire à cette pensée!

frantz. Ah ! vous serez toujours son amie la plus chère ; mais, quant à moi, je dois me contenter de la savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort, d'ailleurs-, je n'ai voulu que revoir des personnes et des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des choses passées n'est pas sans tristesse et sans danger. Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur m'attendrissait l'âme. Je parcourais dans une agitation fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la ville ; je suivais les bords du fleuve que la brume commençait à couvrir ; je retrouvais nos promenades chéries, les sombres allées, les statues, et cette salle aux blanches colonnes où nous allions danser si souvent; des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à moi comme autrefois, et semblaient s'exhaler au loin des sombres masses de verdure... Un instant même je distinguai la mélodie d'une certaine valse de Weber... qui me rappela tout à coup tant de douces impressions de jeunesse, que je me mis à pleurer comme un enfant.

marguerite. Je suis sûre que notre ami Frantz

Lewald aura laisse ici, quand il fut forcé de partir, quelque passion bien romanesque, bien poétique... et c'est d'une trahison qu'il souffre, c'est une infidèle qu'il pleure.

frantz. Non, madame! personne ne m'a jamais rien promis ! Suis-je capable d'aimer seulement? je n'en sais rien : si j'aimais, je crois que ma passion serait grande comme le monde et vague comme l'infini ! N'est-ce pas dire assez que ce n'est point à des créatures mortelles que s'adresserait mon désir; mais à de saintes idées, à des abstractions mystiques de religion, de gloire, de patrie, qui ont été les premiers germes de mon éducation , et vers lesquelles s'est tourné le premier éveil de mon cœur?

diana. 11 finira sous la robe d'un moine ou sous la toge d'un Romain!

frantz. Hélas! tout cela est bien ridicule à dire, j'en conviens ; je n'aurais pas dû parler ainsi devant des femmes : mais pardonnez-moi, vous si bonnes et si indulgentes toujours ! en vous retrouvant, je n'ai pu résister à cette longue effusion de pensées longtemps contenues-, et je vous le dis, j'ai honte de vous ouvrir ainsi mon cœur froid à l'amour et tout de flamme aux rêveries. Que voulez-vous? c'est à demi la faute de l'éducation, à demi la faute du temps. Ce siècle, qui ne compte pas encore vingt années, s'est levé au milieu de l'orage et de l'incen-

die. La guerre rugissait autour de nos berceaux, et nos pères absents revenaient par instants nous presser sur leur sein, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés ! La passion politique, qui d'ordinaire est une passion de l'âge mûr, nous a pris, nous, même avant l'âge de raison ; et nous lui avons sacrifié tout : les douces joies de l'enfance, les folles ardeurs du premier sang: nous l'avons retrouvée plus tard encore dans l'étude et dans la famille : et le jour où nos bras furent assez forts pour lever un fusil, la patrie nous jeta tout frémissants sous les pieds des chevaux, au milieu du choc des armures. Oh! maintenant qu'un calme plat a succédé à tant d'orageuses tourmentes , étonnez-vous que nous ayons peine à nous remettre de ces efforts prématurés, et que nous n'ayons plus à offrir aux femmes qu'une àme flétrie avant l'âge, et des passions énervées déjà par le doute et par le malheur.

marguerite. Pauvre Lewald ! ce sont les peines les plus vraies celles-là que l'imagination agrandit, mais aussi les plus faciles à combattre, car le remède est tout près du mal. Mon mari fut longtemps ce que vous êtes. Il m'a confié ses chagrins d'une époque qui n'est pas encore éloignée ; et quand il s'animait à me faire ses confidences, il me causait l'impression que vous venez d'éveiller en moi tout à l'heure. Vous le verrez, Frantz, vous serez un jour son ami peut-être, et il vous dira comment il a fait

pour devenir un homme sage, et j'ose dire, un homme heureux.

frantz. Mais il ne pourra me donner que des conseils, et l'ange secourable qui Ta guéri ne peut avoir pour moi les mêmes consolations.

marguerite. Tenez, lejour tombe tout à fait ^ mon père et mon mari vont rentrer dans un instant... ils marchent toujours gravement, en discutant quelque point de politique ou d'histoire-, nous les apercevrons de loin, et il faudra bien qu'ils pressent le pas en me voyant leur faire signe. Ah ! quelle heureuse soirée nous allons passer!... une de nos bonnes réunions de famille d'autrefois!

frantz. Madame...

marguerite. Point d'importuns ; toute la ville est à la représentation du nouvel opéra... Moi, j'avais une loge; tenez, voilà le coupon déchiré.

frantz. Oh! mille pardons, madame : si j'étais pour quelque chose dans ce sacrifice, je vais le reconnaître bien mal. Je suis forcé de me rendre à une assemblée... où j'ai été convoqué par une lettre pressante.

marguerite. Eh bien ! faites de votre lettre ce que je viens de faire de mon billet.

frantz. Je suis honteux en vérité; je n'aurais pas dû vous rendre visite, ayant si peu de liberté ce soir.

marguerite. Mais cela est impossible ainsi; et je

SCÈNES l> i: LA VIE ALLEMANDE. Ilô

ne saurais que dire à mon mari. Un jeune homme est venu me voir moi seule, et n'a pas attendu que je pusse le lui présenter.

diaxa. Vous nous compromettez toutes deux à la fois, et moi d'abord qui vous ai amené.

fraxtz. Diana! dites seulement mon nom à mon vieux professeur-, et vous, madame, soyez assez bonne pour m'excuser auprès de M. Burckart, auquel j'aurai l'honneur de rendre visite demain. Et faut-il tout vous dire?... c'est à une réunion politique que je suis convoqué. Si j'y manque, je suis coupable, et je puis être soupçonné de trahison.

marguerite. Grand Dieu! vous, Frantz, vous vous mêlez à ces sombres entreprises?

frantz. Nos projets iront rien d'obscur 5 et les princes n'oseraient dissoudre ces associations puissantes, qu'ils ont eux-mêmes convoquées jadis. Tous les jours à cette heure, dans cette ville comme par toute l'Allemagne, nos frères, étudiants, vieux soldats ou proscrits, soit dans leurs lieux de réunion des villes, soit le long des chemins, ou bien sur les collines, où ils montent pour voir coucher le soleil, s'abordent, se serrent les mains, et demandent où est la lumière. Alors, l'un d'eux fait un signe, et les frères s'agenouillent, le front tourné vers l'Orient qui s'assombrit! Puis, quand, selon la formule de notre langue mystique, l'heure des confidences a sonné, alors on discute les intérêts de la patrie, on

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se rend compte des espérances de l'avenir, et chacun apporte sa flamme au foyer qui doit tout régénérer un jour!

diana. Mais cela doit être fort intéressant et fort solennel : et Ton m'a tant parlé de ces assemblées de la Jeune Allemagne, que me voilà fort heureuse de connaître un des aftidés, ou des voyants... c'est là le terme, je crois...

frantz. Ne riez pas, Diana! et dites plutôt aux nobles personnages dont vous êtes la parente ou l'amie, qu'il est temps pour eux de se rallier à nous -, car les indifférents seront nos ennemis quand le grand jour sera venu. Adieu, mesdames, adieu... Pardonnez-moi si je vous ai apparu tout autre que je n'étais jadis... Oh! Dieu sait si nous retrouverons encore une heure pareille de confiance et d'abandon !

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