III. — DIANA, MARGUERITE
marguerite. Diana ! je tremble • tout ce qu'il nous a dit m'étonne et me consterne à la fois. Mon Dieu ! quel est donc ce souffle de révolte et de colère qui ébranle tous les esprits comme un vent d'orange?... Tiens j pendant qu'il nous parlait, sa pensée s'unissait dans mon esprit à celle de mon mari, de Léo. Il a de même de certains moments d'exaltation qui m'effrayent, des idées non moins étranges! Hélas!
qu'allons-nous devenir, nous autres pauvres femmes, qui ne comprenons rien à tout cela, au milieu de ces hommes préoccupés si tristement, à un âge où leurs pères ne pensaient qu'à l'amour et au bonheur?
diana. Rassure-toi, ma bonne Marguerite-, Frantz est un enthousiaste, tu le sais bien. Ces sociétés dont il parle sont d'autant moins dangereuses, que presque tous les Allemands en font partie ; car on ne sort pas d'une université sans avoir fait quelque beau serment à la manière antique sur un innocent poignard... qui ne se plongera jamais dans le cœur d'aucun tyran, attendu que les tyrans eux-mêmes se sont prudemment mis à la tête des conspirateurs. Quand tu viendras à connaître l'intérieur d'une société secrète, tu verras que c'est un spectacle fort public, auquel on assiste aussi aisément qu'à l'Opéra; mais je te préviens que c'est moins amusant.
marguerite. Diana, ta gaieté me fait mal ; vraiment, je souffre, je crains, je ne suis pas heureuse. Mon mari ne se mêle point à toutes ces manifestations, plus fréquentes qu'ailleurs dans notre ville de Francfort ; mais il écrit, Diana-, il voit je ne sais quelles gens, qui parlent vivement des affaires publiques, des proscrits la plupart, qu'il a connus autrefois dans son pays. Certains travaux qu'il envoie à la Gazette germanique font beaucoup de bruit, dit-on-, bien plus... il y a un livre dont il estl'au-
leur : tiens, je vais te le montrer... qui a fait une immense sensation en Allemagne. Les princes l'ont défendu dans plusieurs royaumes de la confédération. Il est certains pays, je ne puis penser à cela sans frémir... où mon mari serait arrêté et mis dans une forteresse pour toujours!
dtana. Marguerite! mais que dis-tu là?... ce livre, qui a paru sous le nom de Cornélius, ce livre, j'en ai entendu parler cent fois • c'est l'œuvre d'un grand écrivain, sais-tu?... Il contient un projet d'alliance entre tous les petits États de l'Allemagne, qui changera, dit-on, tout l'équilibre de la politique actuelle, et ces articles dont tu parles, de la Gazette germanique, sont de brillants commentaires de la pensée contenue ici.
marguerite. Comment sais-tu ces choses-là, Diana?
diana. En Angleterre, où j'étais avec mon frère Henri de Valdeck, qui, tu le sais, est de la suite du prince, on s'occupait de politique bien plus qu'ici même. 11 fallait bien m'en mêler un peu, pour avoir quelque chose à dire. Une femme aime mieux encore parler politique que se taire... Mais sais-tu que tu es heureuse d'être la femme d'un homme qui sera un jour, qui sait?... député... conseiller...
MARGUERITE. Oll proscrit.
diana. Chambellan, peut-Hre... mais il n'est pas noble, je crois?
Marguerite. Non, vois-tu, je n'aime pas tout cela : je suis une femme simple, élevée dans des idées bourgeoises, j'ai toujours rêvé un mari de ma fortune et de ma sphère; un bon et loyal Allemand, qui m'aime, qui me rende heureuse ; je crois avoir rencontré ces qualités dans le mien, et tu m'affligerais en me disant que je suis, sans m'en douter, la compagne d'un homme supérieur, d'un génie inconnu...