‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 4 sur 93 · V] A JULES JAN1N · texte numérisé non relu

V] A JULES JAN1N

mures, toutes les imprécations, toutes les prières, venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté du Rhin.

a Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices. Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et dans la mansarde, tous les joyeuxpetitsdramesdugrenier où Ton est si bien à vingt ans, et encore c'eût été vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce qui était jeune et beau et poétique; l'amitié lui poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouffées ; il s'enivrait du génie de ses amis comme en s'enivre de la beauté de sa maîtresse ! Silence ! ne l'interrogez pas! où va-t-il? Dieu le sait. A quoi rêve-t-il? que veut-il? quelle est la grande idée qui l'occupe à cette heure? Respectez sa méditation, je vous prie, il est tout occupé du roman ou du poëme et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans sa tête ces turbulentes amours; il dispose tous ces événements amoncelés ; il donne à chacun son rêve, son langage, sa joie ou sa douleur. — Eh bien ! Ernest, qu'as-tu fait? Moi j'ai tué cette nuit cette pauvre enfant de quinze ans, dont tu m'as conté Thistoire. Mon cœur saigne encore, mon ami, mais il le fallait- cette enfant n'avait plus qu'à mourir ! — Et toi, cher Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune

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héros que nous avons laissé clans la bataille philosophique? Si j'étais à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui donnerais une maîtresse. Telles étaient les grandes occupations de sa vie : marier, élever, accorder entre eux toutes sortes de beaux jeunes gens, tout frais éclos de l'imagination de ses voisins 5 il se passionnait pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres livres ; quoi quïl fit, il était tout prêt à tout quitter pour vous suivre. — Tu as une fantaisie, je vais me promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant que tu resteras à la maison à te réjouir- et quand il avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les sentiers que lui seul il connaissait, au bout de huit jours, il vous la ramenait calme, reposée, la tête couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil de midi. Ceci fait, il revenait tranquillement à sa propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien de la prose et des vers ! admirable vagabond dans le royaume de la poésie! braconnier sur les terres d'autrui! Mais il abandonnait à qui les voulait prendre les beaux faisans dorés qu'il avait tués !

a Une fois il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours été son grand rêve. 11 part* il arrive à Vienne par un beau jour pour la science, par le carnaval

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officiel et gigantesque qui se fait là-bas. Lui alors il fut tout étonné et tout émerveillé de sa découverle. Quoi ! une ville en Europe où Ton danse toute la nuit, où Ton boit tout le jour, où Ton fume le reste du temps de l'excellent tabac. Quoi! une ville que rien n'agite, ni les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, ni les inquiétudes du lendemain! une ville où les femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent comme des poètes, où les poètes pensent comme des philosophes, où personne n'est insulté, pas même l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire, où rien n'est bruyant, excepté la joie et le bonheur ! Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne chercha pas autre chose. Il disait que son voyage avait assez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et si calme qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de Metternich voulut le voir et le fit inviter à sa maison pour tel jour. 11 répondit à l'envoyé de son altesse qu'il était bien fâché, mais que justement ce jour-là il allait entendre Strauss qui jouait avec tout son orchestre une valse formidable de Liszt, et que le lendemain il devait se trouver au concert de madame Pleyel , qu'il devait conduire lui-même au piano, mais que le surlendemain il serait tout entier aux ordres de son altesse. En conséquence , il ne fut qu'au bout d'un mois chez le prince. Il entra doucement sans se faire annoncer; il se plaça dans un angle obscur,

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regardant toutes choses et surtout les belles dames; il prêta l'oreille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conversation qui se faisait autour de lui; il n'eut de contradiction pour personne, — il ne se vanta ni des chevaux quïl n'avait pas, — ni de ses maisons imaginaires, — ni de son blason, — ni de ses amitiés illustres*, — il se donna bien de garde de mal parler des quelques hommes d'élite dont la France s'honore encore à bon droit. — Bref, il en dit si peu et il écouta si bien, que M. de Metternich demandait à la fin de la soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé, si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à la fois, et quand on lui eut répondu : — C'est un homme de lettres français, monseigneur! M. de Metternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une admiration qui allait jusqu'à la stupeur.

« Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peutêtre, mais les circonstances changèrent, et il revint après quelques mois de l'Allemagne en donnant toutes sortes de louanges à cette vie paisible, studieuse et cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait partagée. Le sentiment de Tordre, uni à la passion, lui était venu en voyant réunis tout à la fois tant de calme et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de découvrir dans la poussière des bibliothèques quelques vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne; il avait découvert comment la jeune Al-

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lemagne, si fougueuse et si terrible, initiée à toutes Jes sociétés secrètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand, quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue révolutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance, à l'autorité, à la famille. — Double phénomène qui a sauvé l'Allemagne et qui la sauve encore aujourd'hui.

Toujours est -il que notre ami se mit à songer sérieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation moderne ne lui offrait l'analogie , à toute cette turbulence et à tout ce sang-froid, et que de cette pensée-là, longtemps méditée, résulta un drame, un beau drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez croire quel fut l'étonnement universel quand on apprit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amoureux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame! lui un drame, un drame où l'on parle tout haut, où l'on aime tout haut, un drame tout rempli de trahisons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvre homme. Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré Gérard dans la forêt de Saint-Germain, à cheval sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère à arranger des coups de théâtre, je vous jure ; il regardait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui se levait, et il disait à celui-là : — Bonjour, monsieur!

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