A IULES JANIN. \J
— A celle-là : — Bonne nuit, madame ! Pendant ce temps l'âne heureux broutait le cytise en fleurs.
« Et comme il avait dit, il devait faire. Tout en souriant à son aise, tout en vagabondant selon sa coutume, et sans quitter les frais sentiers non frayés qu'il savait découvrir , même au milieu des turbulences contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait disposé sa fable d'une main ferme, il avait écrit son dialogue d'un style éloquent et passionné 5 il n'avait reculé devant pas un des mystères du carbonarisme allemand, seulement il les avait expliqués et commentés avec sa bienveillance accoutumée. Voilà tout son drame tout fait. Alors il se met à le lire, il se met à pleurer, il se met à trembler, tout comme fera le parterre plus tard. Il se passionne pour l'héroïne qu'il a faite si belle et si touchante 5 il prend en main la défense de son jeune homme , condamné à l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux fauteuils sans dossiers, ses vieilles tables boiteuses, tous ces vieux lambeaux entassés çà et là avec tant d'amour, et que déjà recouvrait l'araignée de son transparent et frrle
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linceul. Ce ne fut qu'à force de sollicitations et de prières 9 que le théâtre put obtenir ce drame, intitulé Léo Barckart. Il ne voulait pas qu'on le jouât. Il disait que cela lui brisait le cœur de voir les enfants de sa création exposés sur un théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. De l'huile, disaitil, pour remplacer le soleil! Des paravents, pour remplacer la verdure ; la première venue qui usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et pour mon héros un grand gaillard en chapeau gris qu'il faut aller chercher à l'estaminet voisin! Bref, toutes les peines que se donnent les inventeurs ordinaires pour mettre leurs inventions au grand jour, il se les donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le jour de la première représentation de Léo Burckart, il a pleuré. — Au moins, disait-il, si j'avais été sifflé, j'aurais emporté ces pauvres êtres dans mon manteau; eux et moi, nous serions partis à pied pour l'Allemagne, et une fois là, nous aurions récité en chœur le super flumina Babijlonisl II avait ainsi à son service toutes sortes de paraboles et de consolations} il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille discours pleins de grâce et de charme; mais il faudrait avoir dans l'esprit un peu de la poésie qu'il avait dans le cœur, pour vous les raconter.
(de vous demande pardon si je vous écris, un peu au hasard, cette heureuse et modeste biographie ;
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mais je vous l'écris comme elle s'est faite, au jour le jour, sans art, sans préparation aucune, sans une mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou d'envie. Un enfant bien né, et naturellement bien élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des hauteurs de Florence, au milieu des fleurs, et tenant sous ses yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés , n'aurait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints ravissements que le jeune homme dont je vous parle. Seulement il faisait naître les fleurs sur son passage, c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante , il en savait découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur profil imposant dans les nuages, il s'asseyait à leur ombre; il savait si bien les décrire qu'il vous les montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne les eussiez vus de vos yeux. Tel il était ; et si bien que pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à ajouter quelque parole amie à cet éloge. »
Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Allemagne,— jusqu'en cette froide Silésie, où reposent les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée où mon père lutta contre la mort, voyant périr autour de lui les braves soldats ses compagnons, — m'avait rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand j'ai traversé de nouveau les