‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 42 sur 93 · Les mêmes, le chevalier PAULUS · texte numérisé non relu

Les mêmes, le chevalier PAULUS

hermann. Est-ce là le grand seigneur?

l'hôte. Non, messieurs, c'est son ami.

Diego. J'ai déjà vu cette figure.

le chevalier. Monsieur l'hôte, je vous demanderai la carte des vins. Je voudrais tremper un biscuit dans quelque chose d'un peu... cordial, en attendant le dîner.

l'hôte. Voici la carte, monsieur le chevalier. Vins du Rhin, vins du Palatinat, vins de France... Trentedeux articles.

le chevalier. Il suffît d'un seul, s'il est bon. (Il lui indique un vin sur la carte.)

roller (à Thôte). Ce seigneur vient de se lever?

l'hôte. Ils sont arrivés dans la nuit.

diégo. Mettez deux verres.

le chevalier. Qu'est-ce que c'est?... un étudiant?

diégo. Qu'est-ce que c'est? un...

le chevalier. Tais-toi!... Diégo ?

diégo. Paulus ! (Ils se serrent la main en croisant les pouces à la façon des carbonari.)

le chevalier. Tu viens de l'autre monde?

diégo. Du nouveau monde, s'entend. Je ne suis pas un revenant, je suis un voyageur.

le chevalier. Tu tiens toujours le même article?

i 42 LORELY.

diégo. Toujours des révolutions. Les rois s'en vont, je les pousse.

le chevalier. Ceux de ce monde-ci sont plus solides.

diégo. Aussi, j'y vais posément : j'étudie; je fais partie de l'université de Leipsick pour l'instant, tu vois.

le chevalier. Et qu'est-ce que tu y apprends ?

diégo. Les sciences abstraites.

le chevalier. Et qu'est-ce que tu y enseignes?

diégo. Le maniement de la canne à deux bouts, l'usage du stylet et quelques jeux de hasard de mon invention.

le chevalier. Brave Mexicain!... descendant de Fernand Cortez !... tu as bien descendu.

diégo. N'est-ce pas? Moi! un ancien membre du gouvernement provisoire de Tampico !... un ex-ambassadeur de Bolivar à la république du Pérou.

le chevalier. Tu es bien vieux, aujourd'hui, pour un étudiant !

diégo. On est toujours jeune pour apprendre. Une autre bouteille... Et puis, sais-tu?... me voilà parmi ces bons jeunes gens allemands : on me respecte, on me paye à boire, et les marchands me font crédit. Quand arrivera le grand jour, je me lèverai comme un seul homme!... Et toi, es-tu toujours fidèle ?

le chevalier. Fidèle à nos serments, le même

dans les deux mondes... la charbonnerie couvre la terre : voici ma pièce de crédit. (ïl lui montre une médaille au bout d'un ruban caché sous ses habits.)

diégo. Fort bien. T'occupes-tu toujours de sciences ? te livres-tu toujours à la recherche des antiquités mexicaines ?

le chevalier. Cela était bon sur l'autre continent. Depuis, j'ai fouillé Pompéi, Herculanum, Aquilée... Hélas ! les choses antiques y sont de fabrique moderne, on n'y découvre que ce qu'on y enterre.

diégo. Mais ici?

le chevalier. Je suis secrétaire d'un ministre futur.

diégo. Le nouveau conseiller intime ?

le chevalier. Léo Burckart. J'écrivais dans le même journal que lui... On nous a saisis, proscrits, ruinés !

diégo. Mais, sous le nouveau prince, vous voilà rétablis, décorés, subventionnés !

le chevalier. Aussi, tu vois, je me débarrasse de 1er du pouvoir le plus que je puis.

diego. Enfin, tu sers la tyrannie.

le chevalier. N'est-ce pas un de nos règlements? ne devons-nous pas accepter les places qui nous sont offertes, afin d'aider, au besoin, nos amis, et de nous... retourner dans l'occasion?

diégo. C'est possible; mais moi, ce n'est pas ma

manière de voir. Je suis un pauvre diable; j'ai usé mes souliers et mes pieds encore plus souvent sur tous les chemins de la terre ; voyageur de la liberté, depuis deux ans seulement, j'ai couru toutes les universités d'Allemagne, pour transmettre la lumière de Tune à l'autre... Mais, à chacun sa spécialité... C'est bien.

le chevalier. Et aujourd'hui tu te remets en route ?

diégo. Non. Cette fois, je suis comme cet homme des légendes, derrière lequel marchait toute une forêt. L'université vient ici en masse.

le chevalier. Ah ! ah ! c'est une révolte !

diégo. Non . C'est une folie, une équipée d'enfants ; l'avenir seul peut en faire quelque chose de présentable. Nous mettons la ville en rumeur pour venger la mort d'un chien, comme dans les Brigands de Schiller, pure imitation 5 mais pour des têtes allemandes...

le chevalier. Dis-moi tout.

diégo. Un jour...

le chevalier. Cela commence comme un conte.

diégo. Et cela deviendra peut-être de l'histoire, et de l'histoire sanglante.

LE CHEVALIER. J'écOUte.

diégo. Tu sais que dans chaque université les étudiants élisent un roi.

le chevalier. Partout de la servitude.

DIEGO. Donc, il y a huit jours, Sa Majesté Max Ier, roi des Renards, tyran des Pinsons ' et protecteur des associations provinciales, passait avec ton serviteur devant la porte d'un boucher. Le chien royal (tu sais que tout étudiant a un chien) se crut en droit de prélever un impôt sur l'étalage du marchand. Le boucher, au lieu de s'en prendre à nous, lance sur le caniche un dogue corse, qui ne lui a donné qu'un coup de dent, mais qui lui a cassé les reins.

le chevalier. Eh bien !

diégo. Eh bien! tu ne comprends pas!... Nous avons rossé le boucher et ses garçons au moyen des cannes ferrées dont tu vois un échantillon. Les bourgeois sont sortis avec des fusils, des épées... Quelques camarades qui passaient se sont rangés derrière nous... Une bataille superbe ! Deux chiens et trois marchands un peu éreintés, un peu tués!... Voilà toute la ville en révolution... On nous arrête... L'université sort en bon ordre, et nous délivre en démolissant la prison où nous étions, à n'en pas laisser une pierre sur l'autre... L'affaire va devant les juges ^ on nous condamne et nous, nous condamnons la ville ! nous l'abandonnons. La ville ne vit presque que de notre séjour, de notre dépense... nous la prenons par la famine... nous nous reti-

1 Termes usités chez les ctucliunls pour qualifier les anciens ou les nouveaux.

rons sur le Mont-Sacré, comme le peuple romain,

le chevalier. Cela peut aller loin...

diégo. N'est-ce pas?... et le tout pour un chien estropié -, mais c'était un beau chien !

le chevalier. Ah ça ! je ne vous vois là encore que six ou sept.

diégo. Va regarder un peu sur la route, la vallée est toute noire d'étudiants en marche. Dans une demi-heure ils se seront abattus sur ce village comme une nuée de sauterelles. Tiens, les Renomistes en tête... ensuite les Renards, les Pinsons; après, les voitures de bagages, les chiens, les femmes... et les créanciers qui ne nous perdent pas de vue. Pauvres gens! qui sait où nous les conduirons ?

le chevalier. Ce ne sera pas à la fortune !

diégo. Adieu. Nous allons rejoindre le gros de l'armée... Sois toujours fidèle comme autrefois, toujours un bon frère... incorruptible! nous aurons quelque chose à faire bientôt.

le chevalier. Dans le bavardage de ce fou, il y a des choses bonnes à savoir. Merci, monsieur le représentant de la propagande américaine; conspirateur d'enfance, étudiant dans vos vieux jours !...

III. — L'HOTE: LE CHEVALIER, puis LÉO BURCKART. l'hôte. Les voilà partis; mais tout à Phenre...

(Léo entre.) Je vous demande encore mille fois pardon, monsieur : ne jugez pas ma maison par ce qui vient de se passer... C'est un hôtel, le plus bel hôtel de l'endroit, et non une taverne d'étudiants. Je suis déshonoré, monsieur !

leo. Rassurez-vous. Je voulais aujourd'hui même vous quitter pour me rendre à la ville, où des affaires m'appellent sans retard. Nous partirons plus tôt, voilà tout... mais, pourvous-même, soyez tranquille, je connais les étudiants : c'est une noble race, un peu turbulente, un peu folle : mais là est l'honneur et l'avenir de l'Allemagne !

i/HÔte. Ils vont tout briser ici, monsieur 5 tout manger, tout boire !

léo. Ils payeront... Tout sera payé, quoi qu'il arrive, croyez-en ma parole. Faites porter cette lettre, monsieur.

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