IV. —L'OFFICIER, DIEGO, Soldats
le concierge. Peut-on fermer la porte, mon lieutenant?
l'officier. Oui, sans doute. On relèvera les sentinelles au dehors, sans ouvrir les grilles, afin que les invités puissent se promener dans les allées. (On amène Diego entre deux soldats.)
diégo. Lâchez-moi! je vous le dis, lâchez-moi, ou j'ameute contre vous toute l'université !
l'officier. Qu'est-ce? un promeneur en retard, un bourgeois de la ville? Laissez sortir.
diégo (un peu ivre). Un bourgeois... pour qui me prenez-vous? je ne suis pas un bourgeois, je suis un brave étudiant!
l'officier. Qu'est-ce qu'il a fait?
premier soldat. Au moment où tout le monde sortait, il se cachait derrière une statue.
diégo. Je ne me cachais pas : je méditais.
deuxième soldat. Il dégradait les monuments publics.
l'officier. Qu'est-ce enfin, et de quoi s'agit-il?
premier soldat. Vous savez bien, mon commandant, ce guerrier d'autrefois, habillé en Romain, sur la terrasse du midi : cet homme s'en est approché en faisant de grands gestes, comme s'il jouait la tragédie. J'étais en faction- je n'ai rien dit; la consigne ne défend pas aux bourgeois de causer avec les statues.
diégo. Eh! je ne suis pas un bourgeois!
l'officier. Est-ce tout?
premier soldat. Non, mon commandant : alors j'ai fait semblant de tourner le dos, alors le bourgeois s'est mis à graver quelque chose sur le piédestal.
l'officier. Qu*a-t-il écrit?
premier soldat. Rien : des mots sans suite. 11 a gâté le marbre, voilà tout; d'ailleurs, je ne sais pas lire.
l'officier (à l'autre). Qu'a-t-il écrit.
deuxième soldat. Il a écrit : k Tu dors, Brute. »
premier soldat. Voyez-vous? mon commandant, des injures à un factionnaire! Oh! que non, je ne dormais pas, bourgeois.
diego. Ignorant! qui prend pour lui un souvenir de l'antiquité, une citation latine... Mais vous con~ naissez cela, vous, commandant?
l'officier. Je ne connais que mon service, monsieur; et tout ceci commence à me devenir suspect. Avec quoi avez-vous gravé ces mots?
premier soldat. Avec un poignard.
diégo. Avec quoi donc? avec le tuyau de ma pipe... et cela vous est-il suspect aussi, un poignard d'étudiant?
l'officier. C'est selon les circonstances.
premier soldat. Hum !... un étudiant de cet âge-là...
diégo. On apprend à tout âge.
deuxième soldat. C'est un bourgeois, mon commandant!
diégo, furieux. Un bourgeois?... Tiens, connaistu cela? (Il tire un ruban caché sous ses habits.)
l'officier. C'est le cordon où ils inscrivent leurs duels... c'est la médaille qu'ils portent en souvenir de 1813. C'est bien, emmenez cet homme au corps de garde-, il y passera la nuit, et demain il se fera réclamer par le doyen des études.
diégo. Au corps de garde?... un étudiant au corps de garde!