XIV A JULES JANIN
vieilles forêts de pins et de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur persuader que j'étais moi-même. On disait : « II est mort, quel dommage! une vive intelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne, comme à une seconde mère, — et que nous apprécions seulement depuis son dernier instant illustré par Jules Janin... Et vous qui passez parmi nous, pourquoi dérobezvous la seule chose qu'il ait laissée après lui, un peu de gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop ces aventuriers de France, qui se font passer pour des poètes vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos salons! » Voilà ce que m'avaient valu les douze colonnes du Journal des Débat s ,seul toléré par les chancelleries; — et dans les villes où j'étais connu personnellement, on ne m'accueillait pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires et de morts-fiancés. Vous jugez s'il était possible que, là même, quelque bourgeois m'accordât sa fille borgne ou bossue. C'est la conviction de cette impossibilité qui m'a poussé vers l'Orient.
Je serais toutefois plus Allemand encore que vous ne pensez si j'avais intitulé la présente épître : Lettre d'un mort, ou Extrait des papiers d'un déjunt, d'après l'exemple du prince Puckler Muskau.
C'est pourtant ce prince fantasque et désormais
A IULES JAXIX. W
médiatise, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et l'Asie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne, dans une calèche que le monde suivait. Lui, aussi, avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques et commença sa réputation ; — par le fait , il avait traversé deux fois le lac funeste de Karon, dans la province égyptienne du Fayoum. 11 ramenait d'Egypte une Abyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le siège de sa voiture à côté du cocher. La pauvre enfant frissonnait sous son habbarah quadrillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis et les boulevards de la porte de Carinthie, et contemplait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazons et les longues allées d'ormes poudrés à blanc.
Cette promenade a été un des grands divertissements de la société viennoise , et je ne sais si le regard éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse Lorely. Depuis ce jour je ne fis que rêver à l'Orient, comme vous Lavez dit dans la suite de votre article, et je me promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube orageux qui touche au Rhin par ses sources et par ses bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.
Alors j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette société qui vivait encore en plein dix-huitième siècle, et qui ne prévoyait ni sa révolution san-
XVJ A JULES JAX1X.
glante, — ni les révoltes de ces magyars chamarrés de velours et d'or, avec leurs boutons d'opale et leurs ordres de diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, artistes ou poètes, — adorant madame Pleyel, admirant Lislz et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines considérations sur le Toka-y et le Johannisberg, qui vous ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article biographique. J'ai rencontré bien des fois ce diplomate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez lui. Peut-être mVt-il adressé quelque phrase polie, peut-être Tai-je complimenté sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. 11 est des instants où les extrêmes se rapprochent sur le terrain banal des convenances....
Finissons ce bavardage, et louons encore une fois ce joyeux Rhin, qui touche maintenant à Paris, et qui sépare en les embrassant ses deux rives amies. Oublions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions pas désormais de cette belle aux regards irrésistibles que nous n'admirons plus avec les yeux de la première jeunesse!