III. — Liège
Allons vite au plus pressé, c?est-à-direauplus beau.
La cour du palais de justice de Liège est un vaste carré long, entouré de magnifiques galeries aux colonnes de granit sculptées ; les voûtes et les murs sont en brique rouge, sur laquelle se détache la colonnade noire et polie, ce qui rappelle certains palais de Venise. Des boutiques et des étalages garnissent partout les galeries à l'intérieur, comme dans tous les palais de justice du monde. L'extérieur, du côté de la place, ne répond pas à ces magnificences : c'est l'aspect d'un hôpital ou d'une caserne, et pourtant c'est le plus bel édifice de Liège. Il en est de même à peu près des églises, le dehors en est peu remarquable, et trois ou quatre d'entre elles offrent des intérieurs merveilleux. Je ne me hasarderai pas à les décrire après tant d'autres voyageurs, après Dumas surtout, qui traversa Liège il y a quelques années.
Les habitants de cette bonne cité ne peuvent pardonner à Dumas d'avoir prétendu qu'on ne peut y trouver à dîner qu'à une certaine heure du milieu de la journée, où ces peuples ont l'habitude de prendre leur nourriture-, secondement, que le pain y est inconnu, et qu'on n'y mange que du gâteau et du pain d'épice; ensuite, que les Wallons, habitants de la province de Liège, ne peuvent souffrir leurs compatriotes les Brabançons; enfin, que les draps de lit sont étroits comme des serviettes, les couvertures à l'avenant, et qu'un Français ne peut demeurer cou-
vert dix minutes dans un lit liégeois. Il y a pourtant beaucoup de vrai dans ces quatre remarques d'Alexandre Dumas,
Seulement il aurait pu généraliser son observation pour une grande partie de la Belgique et ménager davantage ces braves Wallons, qui sont pour ainsi dire nos compatriotes , tandis que les Flamands se rapprochent beaucoup plus de la race des peuples du Nord. C'est une chose, en effet, qui frappe vivement le voyageur, qu'à sept ou huit lieues de la frontière prussienne on rencontre toute une province où le français se parle beaucoup mieux que dans la plupart des nôtres; le patois wallon n'est lui-même qu'un français corrompu qui ressemble au picard, tandis que le flamand est une langue de souche germanique.
La journée était superbe, et j'ai pu monter à la citadelle pour juger la ville d'un seul coup d'œil. Une longue rue de faubourg, qui commence derrière le palais de justice, conduit jusqu'aux remparts d'où Ton découvre toute la vallée de la Meuse. Liège s'étale magnifiquement sur les deux rives avec ses quartiers neufs à droite, et ses vieilles maisons aux toits dentelés à gauche de la citadelle et sur l'autre rive du fleuve; plusieurs églises, et notamment Saint-Thomas, appartiennent à cette architecture carlovingienne qu'on admire à Aix-la-Chapelle, à Cologne et dans toutes les villes du Rhin. La Meuse
est large à peu près comme la Seine et se perd à l'horizon en détours lumineux ; la foret des Ardennes garnit le flanc des collines les plus éloignées, et la vue s'anime encore dans la campagne , des vieilles ruines de tours et de châteaux, si fréquentes dans ce pays.
Quant à la citadelle, d'où Ton jouit de ce beau spectacle , elle appartient à ce genre de forteresses tellement imprenables, qu'elles sont invisibles. Aucun touriste n'a jamais su trouver la citadelle d'Anvers, à moins de s'y faire conduire ; mais il faudrait du malheur pour ne pas rencontrer celle de Liège, située au sommet d'une montagne. Eh bien! du rempart où j'étais tout à l'heure, et qui présente l'aspect d'un simple coteau, il faut descendre encore par une foule de sentiers obliques pour arriver par une porte masquée dans l'intérieur de la place, enfoncée dans la montagne comme la gorge du Vésuve.
Les citadelles qu'on bâtissait avant Vauban étaient beaucoup moins terribles, mais plus favorables au coup d'œil. On sait ce qui arriva à celle de Liège, lorsqu'elle dominait la vallée avec des tours majestueuses et de beaux remparts crénelés. Les bourgeois invitèrent un jour toute la garnison aux noces de la fille d'un de leurs bourgmestres, qu'on appelait la belle Aigletine. On était alors en pleine paix, et nul n'avait de méfiance. Pendant la
nuit d'un bal où les belles Liégeoises déployaient leurs séductions dans un but patriotique, tous les ouvriers de la ville réunis parvinrent à démolir le fort de fond en comble, de sorte que les soldats, en y retournant au point du jour, trouvèrent la montagne nue comme la main. Le fort actuel défie toute tentative pareille ; il faudrait non pas le démolir, mais le combler.
Il est une heure, et je me hâte de descendre vers la ville, suffisamment averti que plus tard il serait impossible d'y dîner convenablement. Les tables d'hôte sont d'ailleurs excellentes 5 le vin ordinaire coûte trois francs la bouteille comme dans toute la Belgique 5 quant à la bière, à Liège, elle cesse d'être forte ; c'est une bière brune qui ressemble à nos bières de Lyon. Le faro, le lambick, la bière môme de Louvain sont considérés là comme des boissons étrangères. Quant au pain, on Ta dit fort justement, il n'y en a pas, et là se trouve réalisé le vœu de cette princesse qui disait : « Si le peuple n'a pas de pain, il faut lui donner du gâteau. »
Je me remets à dévider l'écheveau fort embrouillé des vieilles rues de la ville. C'est l'occupation la la plus amusante que puisse souhaiter un voyageur, et je plains sincèrement ceux qui se font conduire aux endroits curieux. Dans toute ville, les trois centres importants sont l'hôtel de ville, la cathédrale et le théâtre. Chacun de ces quartiers a ,
d'ordinaire, une physionomie spéciale ; mais, dans les villes anciennes, il faut chercher d'abord le quartier où se tiennent les halles; là est le noyau, Talluvion de trois siècles, la population caractéristique. Ce quartier, à Liège, doit à ses rues étroites et tortueuses plutôt qu'à la forme de ses maisons une couleur antique encore prononcée. Un carrefour triangulaire, où aboutissent sept ou huit rues, encombré de marchands, de foule et de voitures, rappelle tout à fait le premier décor de la Juive avec sa porte d'église à droite, à gauche une rue en escalier qui descend vers la Meuse, et au fond, une voie plus large qui conduit au pont des Arches, un vrai pont du moyen âge fortement cambré, et dont les piles énormes ont dû jadis porter des maisons. Il remonte, du reste, à 1100, quoique souvent réparé depuis. Du milieu de ce pont, la vue est magnifique de tous les côtés : les hauteurs de la citadelle et les coteaux qui fuient vers le midi, parés des dernières verdures de la saison, la Meuse qui se perd dans les noires Àrdennes, les tours et les clochers de briques que le soleil rougit encore ; le faubourg d'outre-Meuse coupé par une autre rivière, TOurthe, qui y trace de joyeux îlots : puis, sur le quai de la rive gauche, un vaste emplacement où se tient la foire, où se presse la foule bariolée autour des étalages, des cirques et des bateleurs.
Ayant vu la ville des deux côtés du pont et de la
citadelle, il ne m'était plus difficile de m'y reconnaître. — En redescendant la rue qui conduit au pont des Arches, on se trouve sur une place longue, plantée d'arbres, moitié boulevard, moitié marché, ornée au milieu de trois fontaines dans le goût de la renaissance, construites en forme de pavillon comme celle des Innocents. En face, à gauche, est l'hôtel de ville, qui n'a rien de remarquable, le seul du reste en Belgique qui ne soit pas un chefd'œuvre d'architecture gothique. Cela suffît pour indiquer que Liège n'a jamais été une cité républicaine comme ses sœurs du pays de Brabant.
A cette longue place en succède immédiatement une autre plus carrée, où se trouve le palais de justice, dont nous avons déjà parlé. Ensuite vient la troisième place, encore contiguë aux deux autres, plantée en quinconce et qu'on appelle la place Verte. Après quoi on arrive au théâtre, grand et lourd , bâti sur le modèle de l'Odéon , et dont mademoiselle Mars a posé la première pierre en 1818. Cela ne nous rajeunit pas.
De ce côté s'étend toute la ville neuve, aux larges rues bordées de trottoirs en bitume, aux boutiques parisieunes, offrant derrière leurs vitrages de cuivre et déglaces les étalages les plus splendides; bien plus, un passage, le passage Leinonnier, qui ne fait plus l'envie et le désespoir de Bruxelles, depuis qu'on a ouvert dans cette ville les galeries de Saint-
Hubert. Les rues voisines du passage sont brillantes -, il faut pénétrer assez loin encore, de ce côté, pour retrouver un fragment de l'antique Liège autour de la cathédrale consacrée à saint Paul. En descendant de nouveau vers la Meuse, on traverse un quartier presque entièrement en construction. J'aperçus au fond d'une place un de ces édifices modernes à colonnes, qui servent indifféremment , comme l'a remarqué Victor Hugo, de bourse, d'église, de palais, de temple, d'hôpital, etc. Une porte était ouverte, j'y pénétrai avec toute l'indiscrétion d'un flâneur. Une soixantaine de Liégeois s'y préparaient à l'élection d'un conseiller municipal. Quelqu'un m'ayant demandé si j'étais pour M. Lamaille, et si je votais avec le parti catholique , je compris ma position d'intrus, et je laissai les catholiques, les libéraux et les orangistes , ballotter paisiblement leurs candidats.
On peut revenir vers le centre par un long boulevard qui fait un arc depuis la Meuse, et au delà de la cathédrale, jusqu'à la place du Spectacle } à gauche le faubourg s'échelonne vers les hauteurs et présente deux ou trois églises perchées au plus haut de la côte4, à droite se développent les bâtiments et les jardins de la Sauvenière, riante abbaye aux tours de brique rouge et aux clochers d'élain effilés ; une petite rivière, bordée de peupliers et de longs berceaux de feuillage, entoure ce quartier paisible dont
la physionomie appartient encore à la ville gothique.
Il me reste à dire que toute la ville de Liège est éclairée au gaz, et que la cathédrale n'a pu ellemême échapper à ce progrès des lumières que nos curés parisiens ont repoussé jusqu'ici.
Liège s'honore d'avoir produit Grétry, auquel elle vient d'élever une statue.
On reprend les chemins de fer et l'on laisse Louvain à droite. Cette ville, célèbre par sa bière, n'a guère que trois édifices que l'on puisse signaler : l'hôtel de ville, la cathédrale et la maison des brasseurs. On les voit en passant avec leur frêle architecture, — qui dure depuis plusieurs siècles, et dont les proportions élégantes amusent et séduisent. — Une heure plus tard nous arrivons à Mali nés, puis une heure ensuite à Bruxelles.
IV, — Bruxelles.
Que dire de Bruxelles que l'on n'ait pas dit : c'est une ville qui ne vaut pas Gand comme étendue ni comme situation. Et d'abord, ainsi que je disais l'été dernier à propos de Munich, il n'y a pas de grande illesans fleuve. Qu'est-ce qu'une capitale où l'on n'a pas la faculté de se noyer?... Gand a l'Escaut, Liège a la Meuse 5 Bruxelles n'a qu'un pauvre ruisseau qu'il intitule la Senne , triste contrefaçon. Imaginez
ensuite au centre du pays le plus plat de la terre une ville qui n'est que montagnes : montagne de la Cour, montagne du Parc, montagne des Larmes, montagne aux Herbes potagères, etc.; on y éreinteles chevaux ou les chiens pour une course de dix minutes ; tout flâneur y devient poussif-, des rues embrouillées au point de passer parfois les unes sous les autres; des quartiers plongés dans les abîmes, tandis que d'autres se couronnent de toits neigeux comme les Alpes; le tout offrant du reste un beau spectacle, tant d'en haut que d'en bas. On rencontre dans la rue Royale, qui longe le parc, une vaste trouée, d'où Ton peut voir, à vol d'oiseau, le reste de Bruxelles mieux qu'on ne voit Paris du haut de Notre-Dame, Les couchers de soleil y sont d'un effet prodigieux. Sainte-Gudule s'avance à gauche sur sa montagne escarpée comme une femme agenouillée au bord de la mer et qui lève les bras vers Dieu ; plus loin, du sein des flots tourmentés que figurent les toits, le bâtiment de l'hôtel de ville élève son mât gigantesque ; ensuite vient un amas confus de toits en escaliers, de clochers, de tours, de dômes; à l'horizon brillent les bassins du canal, chargés d'une forêt de mâts; à gauche s'étendent les allées du boulevard de Waterloo, les bâtiments du chemin de fer, le jardin botanique avec sa serre qui semble un palais de féerie, et dont les vitres se teignent des ardentes lueurs du soir. Voilà Bruxelles dans son beau , dans sa parure féodale ,
portant, comme des bijoux d'ancêtres, ses toits sculptés, ses clochetons et ses tourelles. 11 faut redescendre et plonger dans les rues pour s'apercevoir qu'elle a revêtu les oripeaux modernes et n'a gardé du temps passé que sa coiffure étrange et splendide. La rue Royale, garnie de palais et d'hôtels aristocratiques, est éclairée déjà d'un double rang de candélabres à gaz. Les dernières teintes du soir dessinent à gauche les arbres effeuillés du parc, ses blanches statues, ses ravins factices où reposent les soldats hollandais de septembre-, le palais de la Nation, d'architecture classique, avec colonnes et fronton, s'étend encore à gauche du jardin. Six ministères font partie de cette vaste ligne de bâtiments. En se dirigeant le long du parc, vers la place Royale, on rencontre, au milieu d'une trouée de maisons donnant encore sur la ville basse, la statue élevée au général Belliard. — Une terrasse, chargée de balustres et de vases antiques, se profile plus loin sur le ciel jusqu'à la montagne de la Cour, et donne aux bâtiments qui raccompagnent les airs d'une villa romaine. Le pare s'arrête à cet endroit de l'autre côté de la rue , et borde encore de ses gracieux ombrages la place irrégulière du palais Léopold. Ce palais est modeste et contemple humblement celui de la Nation, situé à l'autre extrémité du parc, avec son arbre de liberté planté au milieu de sa cour.
La p!a:e Royale commence en retour d'équerre de celte longue ligne de bâtiments } c'est là le centre aristocratique de Bruxelles, comme la place du Marché en est le centre populaire , comme la place de la Monnaie en est le centre industriel et bourgeois. Une église, en forme de temple, occupe le fond de ce carré régulier d'hôtels et de palais modernes, et fait face à la rue de la Montagne, qui, prolongée de celle de la Madeleine, est devenue la grande artère de la circulation et du commerce bruxellois. Cette voie lumineuse et toujours frémissante de foule et de voitures, serpente longuement de la ville haute à la ville basse, avec ses tournants, ses places étroiles, ses descentes rapides, le luxe antique de ses maisons sculptées, Téclat moderne de ses boutiques parisiennes, dont la double ligne, rayonnante de gaz, de marbre et de dorures, ne s'interrompt pas un seul instant. Ce long bazar a plusieurs appendices encore qui s'en vont animer les quartiers voisins* Hors de là, tout est calme et sombre; le gaz des réverbères et des estaminets n'éclaire plus que de longs quartiers solitaires, ou des faisceaux de ruelles inextricables-, des bassins, des bras de rivière obstrués de masures, les longs boulevards qui donnent sur la campagne, les quais multipliés qui bordent les canaux, les estaminets même, sont paisibles, quoique remplis de monde. Quelquefois seulement une rue en kermesse étale ses transparents, ses illumi-
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nations et ses images de héros saints ou profanes , et fourmille de danseurs, de musiciens et de chanteurs, sans que sa joie et son enthousiasme se répandent plus loin.
Le jour, la physionomie de la ville n'offre rien de plus remarquable; c'est la vie de Paris dans un cercle étroit. Seulement le peuple dîne vers une heure, les bourgeois de trois à quatre, les gens riches de cinq à six. Le soir, les estaminets, les cercles et les théâtres, se disputent ces divers éléments de la population. On sait qu'à l'époque des combats de septembre , les Hollandais et les Belges suspendaient d'un commun accord les hostilités, vers une heure, pour aller dîner, et vers sept heures du soir pour aller passer leur soirée à l'estaminet. Ces peuples se comprenaient du moins dans ces habitudes régulières de la vie flamande. Le Parc et le boulevard de Waterloo sont le rendez-vous du beau monde vers le milieu du jour. Là circulent les brillants équipages qui, pour de plus longues promenades, se dirigent vers Laeken ou vers les campagnes charmantes situées hors de la porte de Louvain. Là sont les maisons de plaisance, les villas, les châteaux princiers.
On sait combien la religion est toujours puissante en Belgique-, aussi les églises présentent partout un air de vie qui satisfait. Les sonneries retentissent souvent -, mais les carillons ont disparu de Bruxelles,
et, dans les autres villes même, n'exécutent plus guère que des airs d'opéras. Je ne parlerai pas de Sainte- Gudule, de sa chaire bizarrement sculptée, de ses magnifiques vitraux de la renaissance qui vous font rêver en plein Brabant l'horizon bleu de l'Italie, traversé de figures divines. Le musée s'est bien appauvri par la restitution des tableaux du prince d'Orange. Il offre encore quelques Rubens, quelques Van Dyck et un Jordaens célèbre. Tout cela a été décrit bien des fois. La bibliothèque, située dans le bâtiment du musée qui communique à la place Royale, est connue surtout par une magnifique collection de manuscrits. Dans une autre aile se trouvent le musée de l'industrie et une collection d'armures antiques assez pauvre pour un tel pays. Ajoutez à cela des Instituts, des Conservatoires, des écoles de Beaux-Arts, aussi nombreux qu'à Paris et aussi utiles, et répondant surtout à la prétention qu'ont les Belges de ne nous être inférieurs en rien !