‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 88 sur 93 · V. — Théâtres et Palais · texte numérisé non relu

V. — Théâtres et Palais

Bruxelles s'agrandit; cette ville est bâtie, comme on sait, sur le versant peu modéré, pour nous servir d'une expression de Sainte-Beuve, de l'unique montagne du Brabant; c'est Tenter des chevaux bien plus que Paris. Ces animaux auraient plus de plaisir à monter au clocher de Compostelle qu'à gravir

la rue de la Madeleine et la rue de la Montagne. Aussi Bruxelles commence à se diviser en ville haute et en ville basse, lesquelles n'auront bientôt ensemble aucune communication. Il est plus simple pour l'habitant de la place de la Monnaie de se rendre à Anvers que sur la place de la Montagne de la Cour. Aussi, pour que la population croissante trouvât des plaisirs à sa portée et à sa hauteur, a-t-on imaginé d'agrandir le théâtre du Parc, et d'y faire jouer l'opéra-eomique, afin d'épargner aux habitants des hauts lieux le voyage du théâtre de la Monnaie,* et, comme ce dernier gagne des spectateurs en raison de l'agrandissement de la ville basse, on a créé sur le boulevard extérieur un théâtre des Nouveautés, qui est le prodige de l'optique et qui marche à la vapeur.

Ce théâtre laisse bien en arrière nos théâtres parisiens. Tout y est nouveau, l'éclairage, les décorations, le ciel, le jeu des machines. Malheureusement l'homme vient gâter ce séduisant ensemble; il existe sur la scène une illusion que le jeu des acteurs détruit souvent- on pourrait dire qu'au théâtre une décoration trop vraie fait paraître l'acteur plus faux.

Imaginez d'abord une salle ronde couverte d'une coupole de cristal ; il n'y a pas de lustre, mais des becs de gaz nombreux, disposés au delà de verres dépolis, et dont le reflet seul est visible, versent

sur l'assemblée une lumière douce, pareille à celle du jour ^ des guirlandes de fleurs transparentes parcourent ce ciel factice, où les lueurs mobiles imitent l'éclat des nuages pourprés. C'est charmant, c'est idéal , et cela éclaire peu ; mais des girandoles nombreuses sont placées aux premières galeries, et ne diminuent leur lumière que pour les scènes de nuit , où ce système d'éclairage triomphe incontestablement.

Tournez-vous maintenant vers la scène, et vous y verrez d'autres merveilles. Et d'abord, plus de ces affreux morceaux de toile que l'on appelle des bandes d'air, plus de ces nuages tachés et recousus qui sont plus lourds que les arbres et les maisons. Le fond du théâtre est occupé par un ciel invariable, ayant la forme d'une demi-coupole, et où les gradations et dégradations de lumière s'exécutent admirablement. Un vrai soleil, une vraie lune, c'est-à-dire deux globes lumineux, éclairent tour à tour, comme dans la nature, ce ciel magique, au delà duquel on pourrait soupçonner l'infini. Un oiseau s'y briserait les ailes ; des reflets de transparents y projettent les brouillards ou les nuages; le soleil s'y couche ou s'y lève au milieu des vapeurs pourprées 5 on obtient des soleils d'Italie ou des soleils de Flandre, selon le besoin.

Songez maintenant à nos décorations arriérées, à nos portants de coulisses, à nos files de quinquets, à

nos praticables : rien de tout cela n'existe au théâtre des Nouveautés. Le procédé est le plus simple du monde : on a placé autour de la scène une vaste toile sur châssis en hémicycle, découpée pour les toits ou le sommet des arbres, et qui se profile en perspective sur le ciel. La décoration placée, on ouvre comme des portes certaines parties destinées à faire avance ou à fournir un passage aux acteurs \ c'est l'affaire d'un instant. Ces vastes toiles, pliées en trois sur ellesmêmes, descendent des frises toutes seules par l'effet d'une machine à vapeur placée sous le théâtre ; le travail des machinistes se borne à les déployer; le tout se meut sans plus d'embarras qu'à un théâtre de marionnettes. Ainsi, là encore, la machine a détrôné l'homme; quel malheur qu'elle ne puisse pas se substituer aux acteurs!

Ce beau théâtre n'a en ce moment-ci qu'un seul défaut. 11 est fermé.

Il me reste à parler des chambres, conseils et autres éléments de la machine représentative. Mais, avant d'entrer à l'hôtel de ville où se tient le grand conseil communal, arrêtons-nous un peu au carrefour d'une rue écartée, située à quelque distance de ce monument. Là est une bizarre statue servant de fontaine publique, et qui représente un enfant nu ; elle est en bronze noirci par le temps, posée sur une coquille de marbre, et dans une attitude assez triviale. C'est lïllustre Mannekenpis, dit le premier

bourgeois de Bruxelles. On sait que cette figure est le palladium de Bruxelles, enlevé et caché plusieurs fois par des mains ennemies, et toujours miraculeusement rapporté sur son piédestal. Le Mannekenpis a eu toutes les aventures du Bambino de Naples, et ne présente toutefois aucun caractère religieux. Plusieurs souverains se sont plu à combler de faveurs ce personnage symbolique et difficilement définissable. Charles-Quint lui adonné la noblesse; Louis XIV Ta fait chevalier de Saint-Louis- Napoléon Ta créé chambellan. Son costume actuel, qu'il ne revêt que dans les grandes fêtes, est celui d'ofcicr de la garde civique ; le Mannekenpis est partisan de tous les régimes -, pourtant ce symbole de l'esprit bourgeois n'a point cessé d'être populaire.

En entrant dans l'hôtel de ville on se trouve au milieu d'une belle cour carrée ornée de groupes de sculpture en bronze et en marbre, dans le goût du xvne siècle. Au premier étage sont les vastes salles où régna tant de siècles cette fière bourgeoisie des Flandres, souvent asservie, rarement domptée. Que de révoltes, que de supplices sur cette place du Grand-Marché, si belle encore aujourd'hui! que de drames républicains dans ces salles dorées comme le vieux Versailles, et que Louis XIV, Marie-Thérèse et Napoléon ont vues tour à tour telles qu'elles sont aujourd'hui. Les plafonds et les tapisseries présentent une foule de sujets historiques et allégoriques,

qui rappellent la gloire des Provinces-Unies. Les panneaux et les frises, splendidement dorés, ont conservé tout leur éclat ; les hautes cheminées chargées de glaces, d'attributs et derocailles, n'ont subi aucune altération -, le goût misérable, l'économie de notre époque, ne paraît que dans la forme des chaises et dans l'étoffe des rideaux de calicot rouge à bordure imprimée. Ensuite imaginez une trentaine de messieurs fort laids, en habits, redingotes et paletots, assis autour d'une grande table verte et discutant sur la nécessité de rebâtir un palais de justice à colonnes et à frontons triangulaires, construit depuis vingt ans selon les règles de Yignole, et qui déjà menace ruine, discutant cela dans un édifice du douzième siècle et se querellant sur des centimes devant ces grands portraits qui les regardent en pitié. Voilà une séance de ce conseil municipal. Le public, rangé sur des chaises le long des murs, ne voit que le dos et les toupets divers de ces illustres citoyens, qui lisent des discours fort longs ou se livrent à des improvisations fort lentes. Le buste d'un nommé Rouppe, qui a été l'avant dernier bourgmestre de Bruxelles, jette sur l'assemblée des regards paternels.

Pour en finir avec les institutions politiques du pays, remontons la rue de la Madeleine et la Montagne de la Cour, traversons le parc dont les vieux arbresfirent partie de l'antique foret de Soignes, qui

jadis couvrait le paySj nous trouverons, dans Tintérieur du palais dit de la Nation, les deux autres machines à lois fonctionnant vers la même heure : la chambre des sénateurs et la chambre des représentants.

Par un vestibule bien chauffé et tapissé on monte à une tribune drapée de calicot rouge, et pavoisée de trois étendards tricolores belges, c'est-à-dire jaune, noir et rouge. Il faut avouer que ces trois couleurs s'harmonisent mieux, au point de vue de l'ornementation, que nos couleurs françaises, bien qu'elles offrent presque la combinaison des nuances de l'arlequin. De la tribune où nous sommes, l'œil plonge sur une salle de médiocre grandeur, décorée dans le style de l'empire et autour de laquelle règne une table verte en fer à cheval. Une cinquantaine d'hommes mûrs sont rangés autour de cette table dont le milieu reste vide; ils lisent, causent et discutent entre eux. Là les discours sont rares et les questions doivent se résoudre plus aisément qu'ailleurs. Cette assemblée, n'étant du reste remarquable que par une profusion de calicot rouge fatigante pour l'œil, nous allons traverser le palais pour passer à la chambre des représentants.

C'est notre chambre des députés, un peu moins riche, un peu moins dorée, avec ses divisions, son président, ses questeurs, avec moins de députés et plus de places pour le public. Les orateurs parlent

de leur place, bien qu'il y ait une fort belle tribune d'acajou : et, quand la nuit arrive, on distribue partout des bougies, qui font ressembler l'amphithéâtre à un ciel étoile. Le banc des ministres est garni de personnages assez majestueux. Il est souvent d'autant plus difficile à ces représentants de s'entendre, que beaucoup viennent de certaines provinces où Ton parle peu le français. J'ai été témoin de la colère d'un député wallon, qui se croyait insulté par le mot susceptible. — Est-ce que vous me croyez susceptible d'une mauvaise action ? criait-il au ministre. Il fallut lui prouver parle dictionnaire de l'Académie qu'il y avait des susceptibilités louables. Ce fut l'expression du ministre en lui donnant cette leçon de français.

Les représentants de Bruxelles ne sont point obligés de payer un cens, ils reçoivent une indemnité de 500 fr. par mois. Aussi ne manque-t-on pas de le leur rappeler souvent dans les journaux. Chaque fois que la chambre est moins nombreuse qu'à l'ordinaire, on leur reproche leurs 500 fr. de la façon la plus humiliante : — Allez donc à votre devoir, puisque vous êtes payés !... Quand on paye un domestique, il faut qu'il fasse son service !... Gagnez donc votre pain ! etc. — Telles sont les aménités qui se lisent dans les journaux belges. Il faut avouer aussi qu'elles sont fréquemment méritées, toute convenance à part.

tî.

La chambre des représentants de Bruxelles est un excellent chauffoir public. Le peu de gens inoccupés que possède cette capitale profite avec ardeur de rétendue des magnifiques tribunes, de la mollesse des banquettes et du confort des lapis et vient sommeiller, trois heures de la journée, au murmure doux et régulier de l'éloquence flamande. Parfois seulement quelque député au sang méridional (wallon ou luxembourgeois) interrompt cette quiétude et se met à jeter des brandons imprévus dans ces graves conférences \ mais de telles surprises sont rares sous le ministère actuel, qui a su dompter la gauche et réduire le parti radical à un silence bienveillant.

Page 1