ACTE III. SCÈNE III
prendre l’exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j'ai été le jour où J’ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus.
PHILIPPE. — Tu m'’étonnes de plus en plus.
LORENZO. — J'ai voulu d’abord tuer Clément VII!:,!
je n'ai pu le faire parce qu’on m’a banni de Rome avant le!
temps. J'ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d’aucun homme. Je : travaillais pour l’humanité; mais mon orgueil restait soli-
taire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d’un paralytique comme Cicéron?; je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.
PHILIPPE. — Quelle tête de fer as-tu, ami! quelle tête de fer!
LORENZO. — La tâche que je m’imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher*. Pour plaire à mon cousin, 1l fallait arriver à lui porté par les larmes des familles; pour devenir son ami et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses{ tous les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis, et cependant je n’ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n’en parlons pas. Tu dois comprendre ce que j’ai souffert, et 1l y a des blessures dont on ne lève pas l’appareil impunément. Je
1. Clément VII, pape de 1523 à 1534, avait, comme Alexandre, soulevé l'indignation publique. Lorenzo s'était attaché à lui (plus par ambition personnelle, semble-t-il, que par désir de meurtre), mais il fut barini de Rome en 1534. Cf. p.28, note 1; 2. Cicéron avait soulevé, sinon les masses, du moins le Sénat romain contre la conjuration de Catilina. Son action ne s'était d'ailleurs pas bornée à des discours, comme Lorenzo le prétend en l'appelant paralytique;
3. Boucher, Allusion au physique brutal d'Alexandre que ses portraitistes n'arrivent pas à cacher: 4, Epaisses. Autre détail exact, On le disait mulâtre,
suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d’opprobre; qu'importe? ce n’est pas de cela qu'il s’agit.
PHILIPPE. — Tu baisses la tête; tes yeux sont humides.
LORENZO. — Non, je ne rougis point; les masques de lâtre n’ont point de rougeur au service de la honte. J'ai. ait ce que j'ai fait. Tu sauras seulement que j’ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d’où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l’abat sur l’herbe, n’est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants que je n’en ai tissu autour de mon bâtard. Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main; je n'ai qu'à laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t’avertir ?
PHILIPPE. — Tu es notre Brutus si tu dis vrai.
LORENZO. — Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du bâton d’or couvert d’écorce:. Maintenant, je connais les hommes, et je te conseille de ne pas t’en mêler. |
PHILIPPE. — Pourquoi ?
. LORENZO. — Ah! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l’océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière; du fond de votre solitude, vous trouviez l’océan magnifique sous le dais splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l’ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j’ai plongé; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie; j’en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre?; tandis que vous admiriez la surface, j’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans®,
1. Le trait est historique (Tite-Live, 1, 56) : « Brutus contrefaisait la folie... il fut emmené à Delphes par les enfants de Tarquin, plutôt pour les faire rire que pour les accompagner, et présenta, dit-on, comme offrande à Apollon,un bâton d'or dans une branche évidée de cornouiller, qui représentait métaphoriquement son esprit.» Lorenzo veut dire que, comme Brutus, il vaut mieux que son apparence extérieure: 2. Verre. La comparaison entre une grande pensée et la cloche du plongeur se trouve dans Fantasio (I, 11) avec l'indication de sa source les Pensées du poète aïlemand Jean-Paul Richter (1763-1821); 3. Leviathan. Monstre dont:il est question dans la Bible au livre de Job, | AR