‹ LorenzaccioChapitre 53 sur 95 · ACTE III. ScÈNE VI — gr · texte numérisé non relu

ACTE III. ScÈNE VI — gr

Eh! parbleu! quand tu aurais raison, de qui veux-tu que j'aie peur ? :

LA MARQUISE. — Tu n’as pas peur de ton peuple, — mais tu as peur de l’empereur; tu as tué ou déshonoré des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit!

LE DUC. — Paix! point de ceci.

LA MARQUISE. — Ah! je m’emporte, je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne sait pas que tu es brave? Tu es brave comme tu es beau; ce que tu as fait de mal, c’est ta jeunesse, c’est ta tête, — que sais-je, moi? c’est le sang qui coule violemment dans ces veines brûlantes, c’est le soleil étouffant qui nous pèse. — Je t’en supplie, que je ne Sois pas perdue sans ressource; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne soit pas inscrit sur une liste infâme, Je suis une femme, c’est vrai, et si la beauté est tout pour les femmes, bien d’autres valent mieux que moi. Mais n’as-tu rien, dis-moi, — dis-moi donc, toi! voyons! n’as-tu donc rien, rien là ? (Elle lui frappe le cœur.)

LE DUC. — Quel démon! Assois-toi donc là, ma petite.

LA MARQUISE. “— Eh bien! oui, je veux bien l’avouer; oui, j'ai de l’ambition, non pas pour moi; — mais pour toi! toi et ma chère Florence! O Dieu! tu m’es témoin de ce que je souffre.

LE DUC. — Tu souffres! qu'est-ce que tu as?

LA MARQUISE. — Non, je ne souffre pas. Écoute! écoute! Je vois que tu t’ennuies auprès de moi. Tu comptes les moments, tu détournes la tête; ne t’en va pas encore : c’est peut-être la dernière fois que je te vois. Écoute! je te dis que Florence t’appelle sa peste nouvelle, et qu’il n’y a pas une chaumière où ton portrait ne soit collé sur les murailles avec un coup de couteau dans le cœur’. Que je sois folle,

que tu me haïsses demain, que m'importe? tu sauras cela!

LE DUC. — Malheur à toi si tu joues avec ma colère!

LA MARQUISE. — Oui, malheur à moi! malheur à moi!

LE DUC. — Une autre fois, — demain matin, si tu veux, — nous pourrons nous revoir et parler de cela. Ne te fâche pas si je te quitte à présent : il faut que j'aille à la chasse.

1. Cœur. Pratique voisine de l'envoûtement. La superstition populaire considérait que c'était un moyen efficace d'appeler la mort sur Alexandre,

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LA MARQUISE. — Oui, malheur à moi! malheur à moi!

LE DUC. — Pourquoi? Tu as l’air sombre comme l’enfer. Pourquoi diable aussi te mêles-tu de politique? Allons, allons! ton petit rôle de femme, et de vraie femme te va si bien! Tu es trop dévote; cela se formera. Aide-moi donc à remettre mon habit; je suis tout débraillé.

LA MARQUISE. — Adieu, Alexandre. (Le duc lembrasse. — Entre le cardinal Cibo.)

LE CARDINAL. — Ah! — Pardon, Altesse, je croyais ma sœur toute seule. Je suis un maladroit; c’est à moi d’en porter la peine. Je vous supplie de m’excuser. |

LE DUC. — Comment l’entendez-vous? Allons donc! Malaspina, voilà qui sent le prêtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-là? Venez donc, venez donc; que diable est-ce que cela vous fait ? (Z/s sortent ensemble.)

LA MARQUISE, seule, tenant le portrait de son mari. — Où es-tu maintenant, Laurent? Il est midi passé; tu te promènes sur la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes génisses grasses; tes garçons de ferme dînent à l’ombre; la pelouse soulève son manteau blanchâtre aux rayons du soleil'; les arbres, entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tête de leur vieux maître, tandis que l’écho de nos longues arcades répète avec respect le bruit de ton pas tranquille. O mon Laurent! j'ai perdu le trésor de ton honneur; j’ai voué au ridicule et au doute les dernières années de ta noble vie; tu ne presseras plus sur ta cuirasse un cœur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t’apportera ton repas du soir quan tu rentreras de la chasse.

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