ACTE IV. SCcÈNE IX — 97 SCÈNE IX Une place : il est nuit
LORENZO, entrant. — Te voilà, toi, face livide! (La lune paraît.) Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent quelque chose. — Ah! les mots, les mots, les éternelles paroles! S’il y a quelqu'un là-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est très comique, vrai-
ment. — O bavardage humain! 6 grand tueur de corps morts! grand défonceur de portes ouvertes! 6 homme sans bras! Non! non! je n’emporterai pas la lumière. — J'irai
droit au cœur; il se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra
… demain aux fenêtres. Pourvu qu'il n’ait pas imaginé quelque - cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles. Maudite inven-
tion! Lutter avec Dieu et le diable, cela n’est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d’un armurier! — Je passerai le second pour entrer; il posera son épée là, — ou là, oui, sur le canapé. — Quant à l’affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé. S’il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen. Couché, assis, ou debout? Assis plutôt. Je commencerai par sortir. Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons! Je ne voudrais pourtant pas qu’il tournât
; le dos. J'irai à lui tout droit. Allons! la paix, la paix! l’heure
va venir. — Il faut que j’aille dans quelque cabaret; je ne m'aperçois pas que je prends du froid; je boirai une bou-
teille. — Non, je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc?
les cabarets sont fermés. — Pauvre Catherine! — Que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu’aurais-je pu y faire ? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire : « Crime, crime! » jusqu’à son dernier soupir. Je ne sais pourquoi je marche, je tombe
. de lassitude. (J7 s’assoit.) Pauvre Philippe! une fille belle
comme le jour! Une seule fois, je me suis assis près d’elle sous le marronnier; ces petites mains blanches, comme cela travaillait: ! Que de journées j’ai passées, moi, assis sous les
1. Travaillait. Encore une confidence. Les femmes que Musset met en scène vers cette époque
(Marianne, Barberine, Cécile de Mantes) montrent bien celles qui plaisent alors à son ima- gination.
arbres! Ah! quelle tranquillité! quel horizon à Cafaggiuolo! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon! la chèvre blanche revenait toujours avec ses grandes pattes menues. (Une horloge sonne.) Ah! ah! il faut que j’aille là-bas. — Bonsoir, mignon; eh! trinque donc avec Giomo. — Bon vin! Cela serait plaisant qu’il lui vint à l’idée de me dire : « Ta chambre est-elle retirée ? entendra-t-on quelque chose du voisinage? » Cela sera plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu’il lui vint cette idée. Je me trompe d'heure; ce n’est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l’église ? on taille, on remue les pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent, comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d’un coup à la gorge. Eh bien! eh bien! quoi donc? J’ai des envies de danser qui sont incroyables. Je crois, si je m’y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela; tra la la! faitesvous beau, la mariée est belle. Mais, je vous le dis à l’oreille, prenez garde à son petit couteau, (Z7 sort en courant.)