‹ LorenzaccioChapitre 76 sur 95 · ras à dés · texte numérisé non relu

ras à dés

LORENZO, — Que diantre voulez-vous que j’explique? croyez-vous que j’eusse une heure à perdre avec chacun d’eux? Je leur ai dit : Préparez-vous; et j’ai fait mon coup.

PHILIPPE. — Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu'en sais-tu? Tu n’as pas de nouvelles depuis ton départ, et il y a plusieurs jours que tu es en route. |

LORENZO. — Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu’ils font des armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à autre, quand ils ont le gosier sec.

PHILIPPE. — Tu soutiens ta gageure; ne m’as-tu pas voulu parier ce que tu me dis là? Sois tranquille; j’ai meilleure espérance.

LORENZO. — Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.

PHILIPPE. — Pourquoi n'es-tu pas sorti la tête du duc à la main? Le peuple t’aurait suivi comme son sauveur et son chef.

LORENZO. — J’ai laissé le cerf aux chiens; qu’ils fassent eux-mêmes la curée.

PHILIPPE. — Tu aurais déifié les hommes, si tu ne les méÉprisais.

LORENZO. — Je ne les méprise point; je les connais; je suis très persuadé qu’il y en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre d’indifiérents. Il y en a aussi de féroces, comme les habitants de Pistoie!, qui ont trouvé dans cette affaire une petite occasion d’égorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues. J'ai appris cela il n’y a pas une heure.

PHILIPPE. — Je suis plein de joie et d’espoir; le cœur me bat malgré moi.

LORENZO. — ‘Tant mieux pour vous.

PHILIPPE. — Puisque tu n’en sais rien, pourquoi en parlestu ainsi? Assurément tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont sensibles aux grandes choses : nies-tu l’histoire du monde entier? Il faut sans doute une étincelle pour allumer une forêt; mais l’étincelle

1. Pistoie. Cette ville était souvent sous la domination florentine, mais = avait été hoc libre et restait difficile à gouverner.

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ge ACTE V. ScÈNE II — ros peut sortir d’un caillou, et la forêt prend feu. C’est ainsi que l'éclair d’une seule épée peut illuminer tout un siècle. LORENZO. — Je ne nie pas l’histoire, mais je n’y étais pas. PHILIPPE. — Laisse-moi t’appeler Brutust, si je suis un

rêveur, laisse-moi ce rêve-là, O mes amis, mes compatriotes ! . vous pouvez faire un beau lit de mort au vieux Strozzi, si

vous voulez ?

LORENZO. — Pourquoi ouvrez-vous la fenêtre?

PHILIPPE. — Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo! la liberté est dans le ciel; je la sens, je la respire.

LORENZO. — Philippe! Philippe! point de cela; fermez

votre fenêtre; toutes ces paroles me font mal.

PHILIPPE. — Il me semble qu’il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une proclamation. Holà, Jean!

- Allez acheter le papier de ce crieur.

LORENZO. — O Dieu! 6 Dieu!

PHILIPPE, — Tu deviens pâle comme un mort. Qu’as-tu

donc?

LORENZO. — N’as-tu rien entendu? (Entre un domestique apportant la proclamation.)

PHILIPPE. — Non; lis donc un peu ce papier, qu’on criait dans la rue.

LORENZO, lisant?. — « À tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis, traître à la patrie et assassin

de son maître, en quelque lieu et de quelque manière que

ce soît, sur toute la surface de l'Italie, il est promis par le conseil des Huit à Florence : 1° quatre mille florins d’or sans aucune retenue; 2° une rente de cent florins d’or par an, pour lui durant sa vie et ses héritiers en ligne directe après sa mort; 3° la permission d’exercer toutes les magis-

1. Brutus. Philippe Strozzi écrit en ces termes dithyrambiques à Catherine de Médicis au sujet de Lorenzo : « Si votre Seigneurie veut me faire plaisir, qu'elle me recommande cent mille fois au glorieux Laurent de Médicis, dont l'acte magnanime dépasse Brutus et tous ses pareils qui furent après»; 2. C'est le résumé incomplet, mais exact en gros, d'un document beaucoup plus long qui-fut promulgué le 24 avril 1537. Il commençait par ces mots : « Attendu l'horrible,

… impie et détestable crime et trahison d'homicide commis par Laurent de Médicis sur la personne et par la mort du jadis illustrissime seigneur duc Alexandre de Médicis, en date du

6 janvier dernier passé; car vraiment exécrable et péché scélératissime, tel que pareil ne fut oncques oui de mémoire humaine... ».

tratures, de posséder tous les bénéfios et privilèges de l’État, malgré sa naissance s’il est roturier; 4° grâces perpétuelles pour toutes ses fautes, passées et futures, ordinaires et extraordinaires. »

Signé de la main des Huit.

Eh bien, Philippe! vous ne vouliez pas croire tout à l’heure que j'avais tué Alexandre? Vous voyez bien que je l’ai tué.

PHILIPPE. — Silence! quelqu’un monte l'escalier. Cachetoi dans cette chambre. (1/5 sortent.) |

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