‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 13 sur 64 · ACTE PRE MIER SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

ACTE PRE MIER SCÈNE PREMIÈRE

Marc Antoine et Madame Lucrèce, sa femme.

Marc. — Ce que je dis est vray, et vous asseure que la plus part des meurs et coustumes de la jeunesse, soient bonnes ou mauvaises, procedde de leurs père et mère, ou de ceux qui en ont la charge au lieu de père ou de mère.

Dame Lucrèce. — Oy bien pour le regard des pères, ou gouverneurs, ou précepteurs, mais non quant aux mères; parce qu'estans femmes, elles ont autant petite part en cecy, comme aux autres choses du monde.

Marc — Et pourtant maintes fois se virent exemples du contraire, et que les femmes ont pu davantage sur les enfans que non pas les pères, et non-seulement sur leurs enfans, mais encore sur leurs mariz. Et pour n'en quérir les exemples plus loin, souvenez-vous comme mon frère Aridosio et moi fumes élevés en mesme temps, et par mesmes père et mère, et en mesme temps prîmes femme, et de la sienne il a eu Tibère, Erminio et Cassandre, et nous pas un encore. Depuis lors il commença de devenir tellement avare, et de sacrifier tout plaisir et honneur pour amasser du bien, tant

1. Je prends, en la complétant des très longs passages supprimés, et en la corrigeant, la traduction de Larivey, à partir d'ici.

qu'il est devenu le fesse-mathieu que vous voyez. Moy, grâce à Dieu, je me suis maintenu en mon anticque façon de a i\ re, qui me fut laissée pur mon père; et de ce prodige ne se peuvent alléguer autres raisons, et ne se peut penser qu'autre cause soit, que sa femme, Laquelle vous savez combien estoit chiche, perfide, et de rien : el onques n'eust Aridosio meilleure fortune, que le jour où elle mourut, combien qu'il luy fust advis avoir fait grand 'perte, d'autant qu'il s'estoit déjà accommodé à ses conditions.

\a crèce. — O malheureuses femmes, puisqu'à vostre compte elles sont cause de tous maux, et seulement alors font sagement et bien heurent une maison, quand à l'improviste elles trépassent!

Marc — Eh, qui voulez- vous qui ait été cause d'un tel changement chez mon frère, et l'ait, de libéral, faict si mécanique? Vous sçavez comme il a vescujusques icy, à raison de quoy je remercie la fortune, laquelle aux choses de ce monde est toute-puissante, qui luy a plustost qu'à moy envoyé cette malencontre, car je me souviens que mon père a plusieurs fois doubté s'il vous devoit donnera mon frère ou à moy. Toutesfois, se tourna si bien que j'ay grandement occasion de m'en louer, et luy asseurément de s'en douloir. Et s'il est vray qu'il a eu trois enfants, qui certes est félicité grande, et m<>\ pas un, ni ne soye pour en avoir, il nous a donné de bon cœur Erminio, son plus jeune, et nous le tenons pourtils très cher, et tout ainsi (pie si l'eussions faict nous l'aimons, et peut-estre d'avantage, pource que vous ny moy n'avons eu de lui les peines et travaux que donnent les enfants petit/..

Lucrèce. — Ne dites pas cela, car ce ne sont peines, mais plustost (comme je pense) gaillars soucys. et bons

à faire passer et esvanouyr les chagrins qui accompagnent la vieillesse; et je rends grâce à Dieu, que, d'autant qu'il ne luy plust point me donner enfans, il a voulu nous adresser ce jeune gars, tel qu'est Erminio, duquel, même si nous avions à laisser nos biens et nous remettre à sa foy et puissance lors qu'ensuite vieux serons, si l'amitié ne me déçoit, il me semble que pouvons attendre tout bien. Toutesfoys. Marc Antoine mon amy, j'ai peur que vous ne luy lâchiez par trop la bride sur le col, et qu'ensuite ne le paissiez retenir à votre gré; car vous le laissez sans soucis, soit d'études, ou soit d'affaires: il n'a soing que de chevaux, de chiens, ou de faire l'amour; et en somme de ces choseslà seulement que l'humeur lui dicte : qui me faict doubter que, passée cette ardeur de jeunesse, il n'ait peut-estre à se repentir d'avoir en vain despendu son temps, et se plaindra, qui sait? de vous, qui n'y avez pourveu, quand en aviez la commodité.

Marc — Je m'esmerveille fort, et de vous, et de tous ceux qui pensent les enfans se pouvoir retirer de leurs naturelles inclinations, ou par coups ou par menaces, car je vous donne pour certain que, si je voulois interdire à Erminio tous ses plaisirs, bien pis ferois-je ; mais il faut que, luy permettant une légère chose où il a son cueur. je lui en deffende une autre, qui soit de conséquence, et ainsi l'accoustume à m'obéir, non par peur, mais par amour ; car quiconques fait bien par crainte, le continue autant longuement qu'il pense qu'il sera sçeu, cl faict secrettement le mal quand il en peut avoir la commodité : voyez Tibère, contre lequel son père a tousjours le poing levé, le tenant ordinairement aux champs avec une sienne sœur, affin qu'il ne despende et hante en la ville, où il dict que sont les compagnies

desbauchées et la licence de mal faire : néantmoins, il ne se passe guères de nuicts qu'il ne vienne à Lucques, et celte nuict même j'ay sçeu qu'il y a fréquenté, et mis en rumeur la moytié de ceste ville, pour avoir une esclave de Ruffo, noire \oisin d'icy-près, el il faicl as&és d'autres choses, pires beaucoup que ce (pie laid Erminio, d'autant qu'il est nécessaire que la jeunesse a>l son cours. Si donc c'est une nécessité, combien est-il meilleur les accoustumer à craindre d'offenser leurs pères, et rougir en eux-mesmes s'ils font choses vilaines et deshonnestes, que autrement!» Toutesfois, Ari dosio pense que, pour le tenir à la villa aux champs, il perdra l'envye de despendre et faire les folies de jeunesse. Et moy, je sçays qu'il faict l'un et l'autre sans nul regard, tandis que son bonhomme de père, poussé d'une extrême avarice, se tue le cœur et le corps pour amasser ; labourant ses terres luy-mesme de ses propres mains. Mais s'il sçavoitque de nuict il vient à Lucques, ou qu'il despendist un rouge liard, il se donneroit au dyable! et voilà comme ils vivent tous mal contans. jusques à ceste pauvre fdle, laquelle, desjà grande et preste à marier, se desespère, voyant la sanglante avarice de son père, qui, pour ne despendre un denier. n\ se tirer la dot des mains, ne tient compte de luy donner party, jaçoit qu'il ayt plus de deux mille écus contans en une bource qu'il porte ordinairement sur lin. et a tant peur que je la voye, que c'est merveille, pour ce que je le tanse à toute heure de ce qu'il laisse ainsi en une maison champestre envielir ma pauvre niepee; mais je n'y gagne rien, car il me respond toujours une mesme chanson, qu'il est pauvre, et n'a point de dot à luy donner; je crois qu'il voudroit que je la lui donnasse sur le mien. Et s'il advient, lorsqu'il se plaint à

moy de Tibère, et qu'Erminio le desbauche, que je luy dise qu'il le devroit marier, il me respond qu'aujourd'huy le mesnage a trop grandes dentz, et que ce n'est peu de chose augmenter sa maison d'une bouche qu'il faut nourrir. Bref, il ne songe à autre chose qu'à l'avarice, et luy semblerait alors avoir bien élevé son fils, s'il l'eust réduit à ses propres coustumes.

Lucrèce. — Je ne voudroys jà que vous vous montrassiez fascheux envers Erminio comme Aridosio l'est à l'esgard de Tibère, mais je serais bien ayse que luy deffendissiez certaines choses; ainsi, par exemple, j'ay ouy dire, et ne sais si c'est vray. qu'il est devenu amoureux d'une nonnain d'icy, du couvent de Sainte- Susanne. Est-ce bien faict. à vostre advis, veu que cela est desplaisant à Dieu et aux hommes? Sçachez que ce luy est grand 'honte, et à vous -mesme, qui l'endurez!

Marc. — Je n'en ai jamais oy parler, et s'il estoyt ainsi je n'en serais pas trop content, ains mettroys toute peine à l'en détourner, combien qu'on soutire à la jeunesse plus de choses que peut-estre vous ne pensez; et suis bien aise que m'en ayez adverty, pour ce que j'en veux sçavoir la vérité, et puis je prendray le party qui me paraîtra le meilleur: et voicy tout justement Lucido, son serviteur, qui sçait et ce qu'il pense et ce qu'il songe. Il m'en pourra informer mieux que pas un.

Lucrèce. — A ous le feriez plustost dire à cette porte que voilà; vous ne connoissez donc pas Lucido, hein :'

Marc. — Je tenteray pourtant, mais allez-vous-en chez nous, car il se donne garde plus de vous que de moy; après, je vous en donnera} advis.

Lucrèce. — Ainsi feray-je.

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