‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 14 sur 64 · SCÈNE II l.i i ii»D. serviteur, ei Marc Antoine · texte numérisé non relu

SCÈNE II l.i i ii»D. serviteur, ei Marc Antoine

Lucido. — Il semble que la fortune prenne tousjours plaisir à inciter les espritz des hommes à vouloir ce qui est le plus difficile à obtenir. Je ne croys pas qu'il soyt à Lucques une femme qui ne fust bien ayse de faire plaisir à Erminio, et il est allé s'amouracher d'une, dont non seulement il ne peut jouir, mais ;i qui parler lui faut avec mille regards, et il en est gasté, mort, éperdu; il ne pense à rien autre, ne parle de rien autre, que Fiammette.

Marc — Il parle à soy-mesme de cecy.

Lucido. — Il m'envoye à ceste heure luy présenter ses recommandations, sçavoir qu'elle faict. qu'elle dict, et comme elle se porte : voylà mes commissions ordinaires, et à quoy tous les jours j'employe mon temps pour l'amour de Dieu et de ses serviteurs.

Marc. — Je le veux appeler devant qu'il prenne une autre voye. Lucido! oh! Lucido!

Lucido. — Qui m'appelle! c'est Marc Antoine. Qu'ordonnez-vous, Monsieur?

Marc — Que devient Erminio, qu'hier il ne rentra soupper?

Lucido. — Il souppa et dormit avec Tibère, chez le seigneur Âridosio.

Marc. — Et toy, où vas-tu? porter quelque message aux monastères?

Lucido. — Quels monastères?

Marc — Oh! fais le naïf avec moy, bélître!

Lucido. — Qui vous a parlé de monastères?

Marc. — J'en sçays autant que toy.

Lucido. — A vous dire vray, il m'envoyoit voir si la donzelle n'a besoin de rien.

Marc. — En vérité. Erminio me fait tort en cecy. car tu sçays si je lui complays et favorise en ses volontez et amours, pourveu qu'il y ait de la raison; mais quant à cecy, il n'y a point d'ordre, et devroit pour le moins avoir quelque égard à son honneur et au mien; car à moy l'on donne la charge, moy qui le laisse faire; il luy est donc advis qu'il manque de femmes dans Lucques, pour faire à son plaisir, qu'il doive aller jusque dans les moustiers?

Lucido. — Je le luy ay dict assez souvent, et luy en quelque manière le recognoist. Mais vous sçavez, Seigneur Marc Antoine, que l'amour n'a point de loy, et voicy longtemps qu'il a commencé d'en estre amoureux, et, ma fi. c'est une très-belle garse, noble, honneste, et gaige que, si vous l'aviez veûe, qu'en auriez plus de compassion que vous n'avez. Aussi je vous promets qu'il seroit plus possible faire transformer Erminio en un autre homme que luy faire oublier cest amour, et vous veux dire bien davantage : il délibère de l'espouser.

Marc. — Voire! et qui oyt jamais dire que les religieuses se mariassent?

Lucido. — Ho ! elle n'est mie religieuse, et ne le voudrait pas estre, aussi n'a-t-elle faict profession ; mais elle le doit estre, deust-elle crever, parce qu'elle a un gros bien par héritage, etles nonnains ont mis l'œil surelle. et quand ores elle auroit des ailes, il ne luy seroit possible de sortir du couvent, tant elles lui font étroite garde.

Marc — Bon, si elle n'est point professe, cela est plus excusable. Mais dis-moy, de qui est-elle fille? que parles -tu de bon bien?

Lucmo. — Elle est de la famille des Cenammi, et elle n'a plus ny père ny mère, et les religieuses ont sa tutelle, et son bien est fort grand, à ce qu'on dit, mais je n'en sçays autre chose.

Marc. — Il suffit. Conseille pourtant Erminio quitter cette emprise, qui n'est ni utile ni honorable, et s'il veut se marier, les belles femmes et les riches ne sont pas pour luy manquer.

Lucmo. — Si feront bien, s'il n'a ceste-ci. qu'il désire sur toutes autres.

Marc. — Je verray si tu as faict avec luy ton devoir.

Lucmo. — Pour vous obéyr, je le feray. mais je n'en espère aucun fruict.

Marc. — Je veux aller jusqu'à la Grand'Place; fay qu'à mon retour le disner soit près t.

Lucido. — Aussi feray-je. (Seul.) 0 ! quel bon père estce là ! Je pense que, s'il pouvoit, il la retireroit de sa propre main hors du couvent pour la mettre aux costez d'Erminio. Ah! s'il sçavoit le tourment qu'il souffre pour elle, il en seroit marry plus que luy. Aussi, pour dire vray, le pauvre jeune homme craint scandaliser la fille, le couvent et luy-mesme tout en un coup, d'autant qu'elle est grosse de son faict et si preste d'enfanter qu'elle n'attend que le jour et l'heure: et, qui pis est, nepeult trouver moyen la tirer de là-dedans ou la faire secrettement accoucher, ni voye pour se plus pouvoir trouver avecque elle, et, somme, il faut boyre le vin, et Erminio me dicttousjours que j 'y pense et repense, mais c'est luy qui devoyt penser à faire à telle mode qu'il n'eust à s'en repentir; mais on apprend en gâchant l'ouvrage, et Dieu soit loué qu'il n'a affaire à un père comme Aridosio. Mais, à propos de luy. Tibère doit estre encore icy après Ruflb, il ne se souvient de retour

ner à la villa; si son père s'en aperçoit, il fera une telle tempeste, qu'il estourdira toute la paroisse. Mais voicy justement Tibère qui vient léans, il a l'air de penser à toute autre chose qu'à s'en retourner à la villa.

Page 1