‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 22 sur 64 · scène m · texte numérisé non relu

scène m

Tibère, Lucido, Erminio, César, caché.

Tibère. — Qui appelle?

Lucido. — Vous avois-je pas bien dict que votre père viendrait?

Tibère. — Mon père ?

Lucido. — Oy ! vostre père, il vient; il sera tout à ceste heure icy.

Tibère. - Mon père?

Lucido. — Vostre père. <>\.

Tibère. — Et qui l'a veu?

Lucido. — Moy, avecque ces yeux-ci.

Tibère. — Et luy. t'a-il veu?

Lucino. — Non, car je me dissimuloys.

Tibère. — Ha, Lucido, je suys perdu.

Erminio. — Comment faire?

Tibère. — Je dis que je suys perdu, Lucido, si tu ne m'aydes.

Lucido. — Que voulez-vous que je face pour vous?

Tibère. — Quelque chose de bon, Lucido mon amy.

Lucido. — Il faut oster ce lict, ceste table et tout ce qui est céans, et surtout destourner ceste femme.

Tibère. — Ceste femme, hélas! Et pourquoy?

Lucido. — Voulez- vous donc que vostre père la trouve \c} ?

Tibère. — Où veux-tu que je l'envoyé ainsi seule?

Lucido. — Où elle aaccoustumé de demeurer, et que par un autre chemin vous retourniez à la villa.

Tibère. — Quo\ . sans chaussures, en chemise,

comme je suis là!» Eh, mon cher Lucido, trouve moyen que je ne sois séparé de ma Livie.

Lucido. — Je le feray, si vous trouvez vous-mesme un moyen, que vostre père ne vienne icy. Si nous avions loisir et estions tous d'accord, à peine pourrionsnous trouver remède à ce désordre; or devinez donc ce qu'on pourra faire, estant mal d'accord, et point de temps pour y penser.

Ermimo. — Tu le prends sur toy.

César [à part). — Voilà une belle victoire!

Ermimo. — Si ton père te trouve icy, comment pensestu que la chose ayt à tourner?

Llcido. — Je m'esmerveille comme il tarde tant, car il estoit desjà bien avant dedans la ville ; il est bien vray qu'il va pas à pas appuyé sur son bâton, et semble qu'il porte des fagots.

Tibère. — Ne seroit il point meilleur que je m'enfermasse en l'une des chambres avec Livie, sans jamais respondre?

Ermimo. — Voilà bien rencontré; voudra-t-il pas voir qui est là-dedans.

Tibère. — Il craindra peut-estre d'y entrer.

Lucido. — Or sus, je vous entend. Prenez courage, j'ay trouvé de quoy remédier à tous ces maux. Entrez léans avec Livie ; et vous, Erminio, demeurez icy dehors.

Ermimo. — Et quelle bonne idée as-tu?

Lucido. — Fermez cette porte au verrou et à la barre, et comptez qu'il estcensé n'\ avoir personne là dedans, et si l'on vient à frapper, quand on romproil la porte, ne respondez aucunement. Cependant, gardez-vous de faire tant soit peu de bruict, ny mesme que le lie! craquette, sinon quand vous m'entendrez cracher; alors faictes le plus grand tintamarre qu'il nous sera

possible, avec le banc, avec le lict, avec tout ce qui est là-dedans ; et qu'un de vous aille sur le toit, et jette en bas quelques tuillcs, quand il entendra que l'on est après l'huys, mais ne vous écartez en cecy d'un iota, autrement ce seroit faict de vous et de moy.

Tibère. — Ne te soucye, ainsi ferons.

Erminio. — Que diable veux-tu faire, Lucido?

Lucido. — Vous le verrez; mais cependant il faut aller tout raconter à Marc Antoine, affin que, si nous avions besoin de luy, nous le puissions employer. Despeschez, voicy justement Aridosio ; gare, qu'il ne vous voye alentour de l'huys. Je veux me retirer aussi.

Erminio. — A Dieu donc.

César (à part). — Par Dieu, voicy Aridosio. Que veult dire cecy? Je suis délibéré en veoir la fin, mais en lieu où je ne puisse estre veu.

Page 1