‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 24 sur 64 · I.i cido. — Y rarement, vous en oyiez bien d'autres · texte numérisé non relu

I.i cido. — Y rarement, vous en oyiez bien d'autres

Aridosio. — Et qui L'a endyablée, Lucido?

Llcido. — Je ne sç;i\.

Aridosio. — Hélas, il me desrobberont ce que j'ay là-dedans.

Llcido. — Ouy bien, des toilles d'iragnes.

Aridosio. — Il y a toujours les huys. les fenestres et austre mesnage.

Llcido. — Vous avez raison: je ne me souvenois pas de cela.

Aridosio. — Je m'en souviens, moi. car il me touebe.

César (à pari . — Je ne débrouille pas encore cest escheveau.

Llcido. — Eh. vous tremblez: n'ayez peur: ils ne vous feront autre mal, sinon que ne pourrez joyr de vostre maison.

Aridosio. — N'est-ce donc rien, à ton advys? Et s'ils alloyent aussi venir à la villa?

Lucido. — Il faudroyt avoir patience.

Aridosio. — Ils sont mal apris de s'immiscer es biens d'autruy; au moins, s'ils en payoient les louages 1 Mais par la croix que voilà, je les en feray sortir, y deusséje bouter le feu!

Llcido. — Vous leur ferez plaisir et les enchanterez ; ne vivent ils pas dans le feu par plaisir?

Aridosio. — Tu dys vray: et si, ma maison seroit bruslée, quand j'y pense: mais je les voudroys pourtant tuer.

Llcido. ■ S'il vous entendent, ils vous feront quelque meschant tour: ils jettent des poutres, des

tuilles, des pierres dans la rue, tout ce qu'ils trouvent.

Aridosio. — - Oh ! ils vont me démolir toute la maison.

[Ceux du logis lancent des tuilles.)

Lucido. — Pensez qu'ils ne l'amenderont mie! Voicy une tuille. Esloignons-nous, de peur que nous ne recevions un coup de pierre.

César (« part). — Je commence à entendre la ruse.

Aridosio. — Ho, Lucido, que j'ay peur!

Lucido. — Et certes, vous en avez mille milliasses de raisons !

Aridosio. — Peuvent-ils bien lancer jusques ic> ?

Lucido. — Xon, seigneur, non.

Aridosio. — Combien y a-t-il que commença cette malédiction!' car jamais je n'en ay esté adverty.

Lucido. — Je ne sçay. mais il y a deux nuicts, comme je passois par icy. je les entendis qui faisoient un vacarme à croire que la maison crouloit.

Aridosio. — Ne dys pas cela, tu me fais peur.

Lucido. — Les voisins disent que quelquefois, ils chantent et jouent des instruments, mais plus la nuict que le jour, et que la pluspart du temps ils ne font point de bruict.

César (« part). — Voilà la plus plaisante histoyre dont j'oy jamais parler.

Aridosio. — Que doy-jc faire? seroit-il pas bon que j'envoyasse une troupe, affin de les massacrer tous?

Lucido. — Vertu bieu, parlez bas!

Aridosio. — Tu dis vra> .

Lucido. — Et qui voulez-vous trouver, qui les tue? Il faut plustost faire venir des prestres, des moines, des reliques, et leur faire ordonner de quitter la place.

aridosio. — Et ils s'en iront sans ambaiges?

Lucido. — Ouv. résolument.

Aiudosio. — Et s'ils > reviennent!

Lucido. — Peut-être reviendront-ils. Mais je ne le crois point.

Aiudosio. — Cecy me regarde, et je ne m'exposeray pointa ce péril, car je t'asseure que sitôt qu'ils seront sortis, je la vendray, et La deussé-je bailler pour deux florins moins qu'elle ne m'a cousté.

Lucido. — Voire! et les esprits y auront faict dommage pour plus de vingt-cinq.

Aiudosio. — Ne me rappelle point cela, car tu me fays geler le sang! et les poumons m'en tremblent 1 0 Dieu, onques ne fis pourtant chose qui méritât tel chastiment, et cecy m'advient par les péchés de Tibère. Où est-il, ce ribauld?

Lucido. — Vous le retenez à la villa, et m'en demandez nouvelles, à moi qui suis à Lucques.

Aiudosio. — Tu le doibs bien sçavoir, car toy et Erminio vous me le desbauchez.

Lucido. — Voyez un peu à quoy pense cest homme. 11 luy semble que son logis est plein d'anges, et il est plein de dyables.

Aridosio. — Croy-moy, que la meschanceté de Tibère me fait crever le cœur. (Icy, Lucido se doit mettre à cracher, et ceux du dedans à mener grand bruict.) Hélas, Lucido, de grâce ne me quitte point!

Lucido. — Oh ! vous n'avez que faire de moi, puisque je desbauche vostre fils.

Aridosio. — C'est une manière de dire; je sçay bien qu'on ne le desbaucheroit pas s'il ne se vouloit desbaucher. Mais laissons cela : je veux premièrement chasser ces dyables de ma maison, puis j'iray trouver Marc Antoine, pour me conseiller avec lui de ce que je doibs faire. Mais que feray-icy de ma bourse?

Lucido. — Que dictes-vous de bourse?

Aridosio. — Rien, rien.

Lucido. — Ceste bourse où il y a deux mille ducatz seroyt-elle bien en ce logis-là? eh, Aridosio?

Aridosio. — Et où prendray-je deux mille ducatz? Deux mille fiasques vides, ouy! Tu a bien trouvé ton homme de deux mille ducatz ! Ya, va-t-en, Lucido,, j 'ira y tout bellement après toy.

César (à part). — Voyez s'il confessera d'avoir de l'argent, le gros avare!

Lucido. — Yenez tout à votre ayse; je ne m'ennuie point d'attendre.

Aridosio. — Ya donc à tes affaires, Lucido.

Lucido. -«- Ma foy. Monsieur, je n'ay que faire, Dieu mercy.

Aridosio. — Je suys empesché. Va-t-en, Lucido, je demeureray un moment.

Lucido. — Je m'en iray, puisque vous voulez estre seul. (^1 part.) J'ay peur que ce grison ne veuil faire céans quelque traistrise ; mais je sçay qu'il n'en a l'esprit. Je vais trouver Erminio, et le faire crever de rire.

Aridosio. — Je me veux retirer de ça, puisque je suys seul. Mon Dieu, que je suys misérable! M'eust-il jamais peu advenir plus grand malheur qu'avoir mon logis plein de dyables, qui sont cause que je ne sçays où mettre cest argent? Que feray-je de ceste bourse? Si je la porte avec moy, et que mon frère Marc Antoine la voye, je suis ruyné. Où la pourrai-je donc laisser en seureté?

César (à part). — Je vous seray bien obligé, si vous la mettez là !

Aridosio. — Mais si on la trou voit, une fois paye pour tousjours : et si je la porte encore avecque moi, ne

risque t-elle plus de m'estre desrobée? celles, si on me la voit, eest toutle mesme. pource que, quand on sçait qu'un de mes pareils a de l'argent, on lu\ desrobbe incontinent.

Césab (à par t). — Les ducatz seront mieux dans le regard d'égoût.

Vrldosio. — Maudits soyez, diables qui m'empeschez mettre ma bourse en ma maison! Tu bieu. que dis je! Et s'ils m'entendent! Que faire. icy, là? Ic\ et là, ce sont rudes partys: mais non. mieux vaut la cacher, et puisque la fortune autresfoys me l'a sauvée, elle me la sauvera bien ceste foys encore; mais ne te laisse point découvrir, bourse ma mye, mon âme. mon espé rance !

César (à part). — Au dyable, s'il ne l'y met point.

Aiudosio. — Que faire? or sus, l'y mettons. Mais d'abord je veux bien reguarder alentour de moy, icy, là, par icy, par là-bas, icy-bas, icy-haut. et me paroist que les pierres mesmes ayent yeux pour me veoir. et langue pour le redire. O trou d'égoût, je me recommande à toy. Or sus, mettons-la dedans, au nom de saint Crcsci 1. In manus luas. Domine, commendo spirUum meum.

César (à part). — C'est si grand'chose, que je n'en puis rien croire si je ne le touche.

Aridosio. — C'est à ceste heure que je veux \<>ir s'il n'y paroist rien ; rien du tout ! Mais si quelqu'un venoit à heurter dessus, il pourroit luy venir fantasye de voir ce qu'il y a dessous; il est besoing que j'y revienne maintes foys, et n'y laisse arrester personne;

1. Vieux saint local, très vénéré, et qui fait augmenter, croître le bien, crescere.

si faut-il que j'aille où j'ay dict, afin de trouver quelque expédient, pour chasser ces dyables de mon logis. Je vais par delà, car je ne veux passer auprès.

(Il sort.) César (seul). — Voylà grand'chose, et ne revé-je point? il me parois t estre éveillé. Yoicylejour qui doit mettre fin à mes misères, Mais qu'atten-je? que quelqu'un vienne pour me donner empeschement? Il faut aussi que je regarde si je ne suis point veu. Et de qui? O saint Egoùt, que tu me fays heureux! Quel beau champignon j'ay trouvé! Vous estes pourtant mieux en ma main, messieurs les ducatz! Peut-estre qu'il les faut trier de la monnoye? tous sont d'or! Oh fortune, c'est icy par trop grant changement, car tandis que j'estois désespéré de ne jamais avoir à moy ma chère Cassandre, Aoicy que d'un coup tu me l'as donnée en main ; et, pour luy faire plus grand despit, je veux remettre dans la bourse des cailloux, à ce qu'elle luy semble pleine jusqu'à ce qu'il y touche; mon Dieu, quen'ay-jc un licol pour luy fourrer dedans! Si ne me veux-je toustesfois tant laisser transporter à l'alégresse, car, comme l'on dit, on doibt mettre mesme prudence à sçavoir supporter un bonheur comme une disgrâce; jaçoit que je sois asseuré qu'un plus grand bien ne me sçauroit advenir, car encore qu'une autre foys je trouvasse dix mille ducatz. je n'en seroys tant aise que de ceux-cy. Mais voie) je ne scuis qui, je ne veux qu'ils me voyent. Voilà, tout est bien racoustré, et ne semble pas que j'y aye touché. ( // sort.)

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