‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 51 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lorenzino sur le chemin de Turquie. — Ses poésies. — Retour de Constontinople. — Il passe en France. — Lyon, Moulins, Saintes, Paris. — L'Apologie. — Vie de Lorenzino en France. — 11 revient en Italie après la mort de son grand-oncle Soderini. — 11 se fixe à Venise.

Si Lorenzino quittait l'Italie sans grande illusion sur l'avenir politique, il avait au cœur le souci poignant d'assurer un lendemain heureux à tous ceux qu'il laissait loin de lui. Avant de quitter Venise, il avait écrit à Philippe Strozzi, qui était alors dans Bologne, une lettre longue et pressante, pour lui recommander sa mère, pour le prier de surveiller les intérêts du cadet Julien, et aussi pour conclure le mariage de ses deux sœurs Laudomine et Madeleine avec deux des Strozzi.

Philippe Strozzi lui répondit le 4 avril :

Magnifique et très honorable Messire Laurent, \ ous m'écrivîtes lors de votre départ d'ici, longuement ; j'ai différé ma réponse, attendant de pouvoir vous dire quelque chose de plus certain et de plus fixe sur nos agissements et nos espérances : je ne le ferai pourtant point par les présentes, peut-être. Mais nie trouvant ici là Venise) et partant dans deux heures pour Ferrare, j'ai cru expédient de ne manquer point à vous écrire les présentes, lesquelles si elles ne répondent point à tous tes passages essentiels des vôtres, vous me tiendrez pour excusé par ce que je n'ai point ici vos lettres, qui sont demeurées à Bologne avec mes autres papiers.

Quant aux affaires privées, \ous me recommandez avec tout votre cœur votre Julien, qui se trouve ici avec Zeffi : en m'inforni.nil comment il mène sa vie, je trouve qu'il s'occupe de ses études, el vit de façon louahlesous tous les rapports, passant le temps moult doucement en compagnie de mes un les petits. J'ai commis à Zeffi qu'il ne le laisse manquer de rien, el qu'il demande à mon cher François Dini tout ce dont il aurait besoin, sans regardera

aucune chose : et, à Dini, qu'il fasse ce que lui dit Xeiii : pour ce qui esl de se prévaloir du crédit sur les Salviati, ou de la moitié tout au moins, j'en ;ii parlé maintes fois avec ^.verardo, lequel, ensemble Calandro, se tienl à Bologne pour n'être point molesté .1 Florence, el je le trouve pleinemenl disposé à faire pour nous et pour lui loui office dû à un bon el cher parent. Mais c'esl un personnage timide, ainsi que von- savez, el il ne tait rien sans l'avis de Calandro, el comme il lui a été dit verbalemenl par Octavien et Cosme de ne rien payer du crédit qu'il a en main au nom des hoirs Pierre-François de Médicis, il ne se décide point à le diviser, et à payera Julien la moitié qui lui appartient, ainsi que je l'anrais voulu ; pourtant nous en - les demeurés à ceci, que votre

mère prenne la tutelle dudil Julien, laquelle ne lui peut être refusée, el qu'à elle, comme tutrice, soit ensuite payée la part regardant Julien, et quand nous serons là-dessus, nous verrou- à renforcer le plus possible la pari en question, en mettant au compte de votre part ce qui fut dépensé par vous, à cette fin que sa moitié reste la plus grande possible.

11 est nécessaire, pour ces actes faire que votre mère se trans porte à Bologne ou ailleurs, hors du domaine ; et on le lui a fait entendre, et elle ne manquera pas de le faire dès qu'elle aura pris l'eau de Porretta, laquelle, pour un malaise, elle prenait voici quinze ou vingt jours environ, dans ce monastère du Mugello, où elle s'était retirée avec ses filles.

Quand elle aura pris la tutelle dudit, je serais d'avis que Julien prit les ordres ecclésiastiques, et d'envoyer ensuite reconnaître sa moitié des biens patrimoniaux, et que votre mère se fit consigner sa dot, et ainsi de se mettre en possession des choses qui ne peuvent être refusées ; puis de faire à Rome tels actes qui seront jugés nécessaires par les jurisconsultes, pour les questions compétentes à l'hoirie du pape Clément : duquel j'ai remis le testament entre les mains de maître Silvestre Aldobrandini, et pour ce qu'il m'en a t'ait rapport, il croit la cause de Julien bonne. Il se procédera en ces matières sur le conseil du susdit, dont assez connaissez la suffisance et affection. Cependant Averardo aidera de quelque somme chaque mois Julien, en compte des intérêts qu'il tirera du crédit qu'il a en main, en faisant le change avec double commission, comme par le passé.

Quant à la parenté convenue entre nous, je ne suis pas pour changer jamais de sentiment, et toujours la désire, non moins que vous ; il esl bien vrai que mon Robert étant destiné dès longtemps par lui même et par moi, à l'état ecclésiastique, il ne me reste d'auhes fils à marier, que Pierre et \ Lacent, lesquels sont d'une

profession bien éloignée du mariage, et, qui plus est, tout à fait hors de mon autorité, et dont je ne puis disposer. N'allez pas prendre ceci pour une retraite, car vous vous tromperie/ en ceci, mais je dis cela seulement pour vous montrer comment vont les choses. Si notre cité retrouve sa liberté, l'un et l'autre de ces deux quitteront, je m'assure, l'état des armes et se rapatrieront ensemble avec moi, dans lequel cas je suis certain que je pourrais disposer de l'un d'eux. Mais étant loin de moi, et dans les armées, comme ils sont à présent, et n'étant avec eux guère d'accord, attendu qu'ils dépensent au-delà de leurs facultés, et qu*il ne me parait point honnête de ruiner mes autres enfants à leur profit, je ne sais ce que j'en puis attendre.

Quant à ce qui est de procurer quelque bénéfice à Julien grâce aux ambassadeurs qui sont ici, ou de l'envoyer en France, je ne manquerai pas de m'y employer comme il faut ; mais ce ne sont pas là choses où fonder entièrement ses espérances, et j'en puis parler aussi savamment que pas un. Le séjour bon pour Julien me parait cette ville-ci, ou Padoue, pour la sécurité, les mœurs, et pour vaquer aux études ; et si j'étais de nouveau déclaré rebelle, comme il peut aisément advenir, car je ne regarderai à rien pour aider ma patrie, j'approuverais en ce cas que Julien se séparât de moi, afin qu'il n'eût pas de déboires dans ses biens et revenu-;. pour être un suspect par son commerce avec les rebelles ; et je ne manquerais de lui secrètement tenir telles aides que besoin serait.

11 meresteà dire que, demandant aux ambassadeurs s'ils avaient eu réponse du roi touchant vos affaires, ils nie dirent que la principale lettre où le roi traitait ce sujet avail péri, et que par une deuxième où il renvoie à la première, il en touche un mot bref : d'où ils peuvent inférer que vous êtes en bonne grâce auprès de Sa Majesté, et ils nie l'ont dit de telle manière que je leur prête foi ; nous y reviendrons,et vous serez instruit par d'autre- Ici lie- . et hœc de privatis salis.

Il lui exposait ensuite leur si! nation politique ; promesses de la France, sons deux mois, volte-face du pape, rien de nouveau que du mau\;iis < I du douteux. Cette lettre, écrite deux jours avant l'arrivée de Loren zino sur les quais du Bosphore, dut l'animer encore à l'effort suprême auprès de Soliman ; car il avait, quoi qu'on en ait dit, une mission politique.

Cette mission, c'était de savoir les intentions de

Soliman, de concert avec l'ambassadeur La Forest, et de les rapporter en détail au roi de France. Lorsque Lorenzino se présenta devant François [""quelques mois plus tard.il « rapporta au Roi que le Grand Seigneur était mécontent de lui, parce que. malgré les promisses a lui faites par son ambassadeur, il ne se trouvai! point en personne avec grosse armée dans l'Italie, contre l'empereur, lorsque lui-même avec force gens il était venu par terre à la Velone (Aulone), et. avec une armée plus considérable que jamais, avait assailli les ports de l'Italie, et les Etats du commun ennemi, suivant leurs conventions réciproques. Et pour ce, le Grand Seigneur et tous les Bâchas,' étaient de très mauvais vouloir. Cet aiguillon du Levant, outre le besoin de ne point la i ^ ser perdre ses gens, et les affaires d'Italie, avait poussé le roi à venir en personne. »

Est-ce donc un médiocre effet, pour une mission de trois mois ?

Lorenzino eut trois entrevues, léte à tête, avec le sultan, il fut présenté à force Bâchas, et reçut une paye et un titre équivalents à ceux d'un anspessade. c'est à dire à peu près uniquement honorifiques. Il ne perdit point son temps à Constantinople.

Mais il employa mieux encore celui de la traversée, sur le brigantin qui voguait de conserve avec celui de l'ambassadeur turc. Il fit des vers, plus précieux encore par le sentiment que par la forme, car ils remplacent un peu celle lettre perdue, où il expliquait à Strozzi ses désirs et ses affections pour les siens.

Tant plus je fends les ondes salées de l'Adriatique, et plus je m'approche des pays où le soleil se lève, tant plus semble que mon désir revole en arrière, et raccompagne l'astre aux [>a\s où il se couche ; aussi, pour peu qu'il advienne qu'à ma route Celui-

là concède des souffles propices, cpie nul ici-bas n'adore ainsi qu'il le doit, et mon âme sera vite où elle veut être, et je toucherai les rives ultimes de la mer. Et ce n'est point pour changer de terre, ou de printemps, ou d'été, que s'échappe ainsi mon juste et ardent désir ; mais mon âme reste offensée de ceci, et lors de mon départ elle me Ta dit, à savoir que c'était vilenie, de fuir vers une nation si lointaine, laissant là sa magnanime emprise.

Lorsque je vois surgir vers l'Orient le soleil avec le jour, et avec la belle aurore, je dis en moi-même qu'il vient pourtant de voir nies doux frères et sœurs, et ma sainte mère ; alors une folle et pieuse pensée me vient à l'esprit : que puissé-je être dans le beau char, alors que de son rayon immortel il dore les rives du vil Arno, jadis si puissant. Une vraie flamme d'amour m'embrase le cœur ; onques ne me séparai de vous rassasié, ni n'espère loin de vous vivre (ô ma mère, ô mes frères) ! Il est faux, cet autre (amour) que le monde appelle l'amour, et qui, changeant ses sentiments en peu de temps, fait repentir enfin d'une si folle idée.

Il y a, dans ces vers, dans ces sonnets écrits peutêtre sur le tillac, en face du soleil qui se levait sur la tumultueuse Adriatique, un sentiment vrai, qui se débat au milieu de la friperie à la mode, et dans une langue empoisonnée par l'époque et empêtrée par les oripeaux classiques. Les deux pièces forment un ensemble, et les détails réels qui transparaissent sous la forme conventionnelle, permettent de les rapporter au temps de la traversée de mars-avril 15:57.

Il existe encore un autre sonnet, parodie faite, sur les mêmes rimes, d'une pièce écrite par Annibal Caro à la louange de Charles-Quint. La louange était plate, la réplique ne vaut guère mieux.

Apres de >i infâmes et scélérates entreprises, César rapacc, et, dans ces entreprises-la, tant de peuples lointains, amis et ennemis, tant de fois volés et conquis; l'Afrique mise à sac, et vos armes poussées jusque vers le couchant, après que vous eûtes fait votre proie de la belle Europe, je ne sais ce qui reste pour ruiner tous h's pays du inonde, sinon d'assaillir l'Orient, et pousser si avant

à rencontre du soleil, en larronnanl toujours, qui-. L'aigle revenue par l'autre côté jusqu'aux Lacs d'où elle est sortie, vous puissiez dire après avoir mis à mal el la terre el l'onde, tel qu'un brigand sans foi qui ne révère poinl Dieu : «Seigneur, autanl le soleil voit de terre, autant j'en ai volé ! »

L'excuse de la piètre riposte serait le patron -ur lequel on l'a taillée; mais qui forçait Lorenzino à ramasser les rimes du «commandeur» Ànnibal Caro? Voici encore, entre deux épigrammes ou épitaphes, la meilleure, adressée au triste écrivain Jean-Baptiste Slroz/i ( 1" ancien) :

Gy-git Strozzi, bonne personne.

Il fut, un temps, poète, el mérita jadis

Le laurier «le Phébus ; mais il prit femme ! et puis

Sur sa tête on ne put faire entrer la couronne !

I n madrigal, enfin, dans ce siècle à madrigaux :

.Mon cœur est un \j.\i enfer, el je suis vraiment un damné, et le feu qui me brûle est infernal vraiment. Je me consume suis répit, et je n'ai point d'espérance, et de l'objet aimé j'ai perdu La vue divine, sous sa forme charnelle : et je vis, obstiné en mon désir ; en ceci seulement mon destin diffère de celui de la race maudite, qu'elle brûle à raison, et que je brûle, à tort ; qu'elle maudit souvent et déteste le Dieu son créateur : et moi, je loue, aime el désire qui me brûle !

Enfin, une faible ballade.

Ces vers, de beaucoup inférieurs à ceux du Magnifique, meilleurs que ceux de Laurent de Pierre-François l'Ancien, ne vaudraient pas la peine qu'on troublât pour eux la poudre des bibliothèques, s'ils n'étaient de Lorenzino, et s'il n'en avait fait 1res peu. Remarquable en ceci du moins, qu'il ne gâta guère de papier, et, prince amateur, dédaigna de grossir davantage l'amas, le ramas de rimailles qui ont déshonoré ce siècle littéraire, en Italie.

Quelques jours après son arrivée à Constantinople, Lorenzino, logé au quartier de Péra, siège des comptoirs francs, écrivait à Philippe Strozzi :

Magnifique \l. Philippe,

J'arrivai ici le <î du présent, et j'y lus reçu par Mgr de la Foresl avec la plus extrême courtoisie, tant, que je resterai avec Sa Seigneurie jusqu'à ce qu'on apprenne quelque bonne issue de nos affaires, dont il n'y a nulle nouvelle depuis mon départ d'Italie.

On m'a remis une lettre de V. S. du 16 février, où vous me croyez à Venise, à laquelle il n'est point séant de faire réponse, car entre temps maintes cliosesontdù se passer conformes à celles qui étaient alors en suspens.

Et bien des choses d'ici se feront plus tard que ne pensais, car à mon avis l'armée ne se mettra pas en marche avant la mi-mai, et dans l'espace d'un mois gagnera Aulone, et le Grand Seigneur ne quittera point Constanlinople avant l'armée, si bien que l'affaire se prolongera vers la mi-juin ; il est bien vrai que ses forces seront liés grandes, car il aura, tant de palandres que galères, bâtardes ei légères, plus de quatre cent cinquante bâtiments à rame, et environ cinquante nefs et galions, cl avec sa personne viendront deux cent mille hommes. On ne pense plus qu'il passe en personne dans l'Italie, encore que cela se dise; niais qu'il aille à Aulone, cela est >ùr, el déjà la rumeur s'en esl répandue, et sa garde se pourvoit de chevaux, si bien qu'il n'y a point à en douter, et les affaires du Sophi ne vont pas si bien qu'elles puissent le retarder dans l'entreprise. Voilà ce qui se peul dire ici là-dessus.

Des choses de là bas, nous ne savons rien depuis deux mois, si bien que nous sommes dans un désir extrême d'avoir \os lettres.

J'ai eu grand plaisir à savoir que M. Pierre venait, lequel doit être arrivé depuis un boni de temps. Je prie "S . S. de me recommander à lui. El moi, je lui recommande ma famille, dont je n'ai nulle nouvelle, et je ne leur vois poinl d'autre protecteur que S . s. El moi, d'ailleurs, je me recommande à vous, aussi Mgr de

là boresl.

|)e Péra, le 17 avril de .'57.

comme votre fils, Laurent de Médicis.

\ agnifique M. Philippe Strozzi, mon 1res vénérable, à Bologne ou loui autrepart qu'il puisse être.

Quatre jours après, La sentence publique et officielle

qui bannissait Lorenzino et mettail sa tête à prix, étail proclamée pur les Huit, à Florence, dans les termes qui suivent :

Sentence de bannissement.

Les spectables et très clignes Seigneurs l<'s Huit de Garde el Pouvoir de la Cité de Florence,

attendu l'horrible, impie el détestable crime el trahison d'homicide commis par Laurent de Pierre-François de Laurenl iir Pierre François de Médicis sur La personne el par la mort du j;idis Illustrissime Seigneur Duc Uexandre de Médicis, en date du vj de janvier dernier passé ; cas vraiment exécrable et péché scélératissime, tel que pareil ne fui onques ouï de mémoire humaine : Et désirant les susdits spectables Seigneurs Huit punir un tel délit et crime d'une peine autant que possible continente, considérant de quel triste exemple il serait <piil n'en fût point fait très-manifeste démonstration de sévérissime justice et de châtiment très cruel, moyennant laquelle chacun prendrait exem pic, et non seulement n'oserait commettre à l'avenir rien de tel, mais ne pourrait même penser à prendre jamais pari à si insolente scélératesse et si pernicieuse et abominable trahison;

Pour ce, font publiquement publier et notifier à quiconque, de quelque état, grade, qualité ou condition qu'il puisse être, comment les susdits spectables Seigneurs Huit ont délibéré cl déclaré ledit Laurent de Pierre-François de Laurent de Pierre- François proditeur et traître à son Seigneur ; coupable du péché et délit de Lèse-Majesté, rebelle aux lois de la Commune florentine , et perturbateur de la paix de la République florentine.

Et dans les modes el formes précitées, a été par lesdits specta blés Seigneurs Huit constitué et mis ledit Laurent sous le coup de toutes peines, châtiments el punitions introduits et disposés aussi bien par le droit commun, que selon les lois, statuts, réformes et ordonnances de la Commune florentine introduits, faits et délibérés .contre tels traîtres, rebelles, coupables de Lèse-Majesté et perturbateurs du Pacifique Etat de la République florentine jusqu'à ce présent jour.

Et en outre ils font publier et notifier connue dessus que, quiconque tuera et privera de vie le dit Laurent de Pierre-François, et en fera foi par devant le magistrat du lieu, de l'avoir dûment mis à mort, celui-là sera récompensé ainsi qu'il suit : savoir, qu'il devra recevoir, et ainsi lui sera en effet donné, octroyé et payé par iceux magistrats les Huit (cinq effacé) quatre mille

ducats d'or ; et sera tenue et obligée ladite magistrature qui sera lors en exercice, de donner et paver, à qui l'aura ainsi tué, soit à un seul, soit à plusieurs, soit à leurs héritiers, s'il en est, ou tout autre leur légitime mandataire, pour leur récompense, la susdite somme de quatre mille ducats : laquelle s'entend devoir être à qui ou quels, un ou plusieurs en principal, ou leurs hoirs quels qu'ils fussent, libéralement donnée en telle occurrence ; et qu'il sera concédé aux susnommés pouvoir rétablir, dans la cité de Florence ou son territoire, dix exilés par chaque personne qui aura pris part à cet homicide soit qu'ils soient banni- pour homicide ou tout autre crime ; et ce librement et sans nulle vengeance, à leur choix, en une ou plusieurs fois, à son ou à leur plaisir ; et, déplus, que, si l'auteur du fait est rebelle pour quelque raison que ce soit, que lui soit concédé de rentrer, et l'absolution de son délit, ainsi que dès à présent on l'accorde et absout ; et que quiconque aura pu tuer ledit Laurent, outre les susdits bénéfices des quatre mille ducats, et grâces autres précitées, puisse à perpétuité durant sa vie porter des armes dans la cité et territoire, outre deux personnes encore à son choix ; et s'il n'est point citoyen, s'entend qu'il recevra le droit de cité et l'accession à tous autres grades et qualités, et la jouissance des privilèges et bénéfices d'iceluy droit, ensemble tous ses héritiers légitimes et naturels, avec cent ducats de revenus pour lui et ses héritiers, comme il est dit, à payer par notre office, en temps et lieu, sans nulle réserve et dilation, année par année, dans les termes et modes qu'il leur plaira mieux, et de plu< l'exemption de tout impôt, tant ordinaire qu'extraordinaire, qui pourrait en temps et lieu être imposé aux autres habitants et citoyens de la cité de Florence. Et à qui le donnerait \il', veuillent que soit donné et décernent lesdits spectables seigneurs Huit, s'obligeant eux-mêmes e1 leurs successeurs dans la charge, en temps el lieu, le double de la somme dite el <le toute autre faveur dessus énoncée, en toute meilleure foi nie el unie ([ue leurs pouvoirs s'y étendront.

Publiéparmoi Dominique Barlacchia, héraut, ce jour 24e d'avril

Cependant Gosme s'affermissait, puisque l'Arétin se décidait, le 5 mai. à le féliciter de son élection, et <|u«' son oncle Jean Jérôme de' Rossi lui proposai! ses services pour ses affaires ù la Curie romaine, en lui demandant un pourboire.

— 2im —

La pauvre Marie Soderini, réfugiée à Bologne, écri vail une Lettre triste à Philippe Strozzi, qui posait pour riieure à Ferra re ; les affaires ne s'arrangeaient guère vite, elle se sentait importune, on ne savait où se loger: elle a\ait peur que les tracas ne vinssent à réveiller sa maladie. Elle voyait publier le décret impérial qui consacrait Gosme. Aucune amertume ne lui manquait. Laurent. « pour cause de parricide sur la personne de l'illustre duc Alexandre de Médicis, son parent », était déclaré, par Ledit impérial, « coupable de lèse-majesté, et condamné de fait, et ipso jure exclu de toute grâce, et sa postérité inhabile au pouvoir, et d'icehrj légitimement privée" )>. Le comte de Cimentes, agissant au nom de César, sacrait Cosme, accablait Lorenzino. La pièce officielle était datée de « la maison et palais de J'illustre famille des Médicis, dans le rez-de-chaussée, en la chambre de notre habituelle résidence ».

En vain les ambassadeurs de France multipliaient, pour masquer le médiocre état des affaires, leurs dépêches rassurantes, en vain Julien Soderini s'agitait, et les plans volumineux s'amassaient. Entre les Valori trop ardents, et les Strozzi trop lâches, les exilés mal conseillés, mal dirigés, pouvaient répéter à la France maladroite et incertaine, tirée à hue et à dia, le mot du vieux chroniqueur :

Va, fie-toi meshuy aux Français :

Le mois d'août s'ouvrait à peine, que la défaite tragicomique de Montemurlo anéantissait toutes les espérances des bannis, confirmait à jamais Cosme Ir, et livrait aux vainqueurs les prisonniers de choix, parmi lesquels Philippe Strozzi, dont les incertitudes et les graves défaillances allaient s'expier dans un martyre

dune année et plus, en cette même citadelle construite avec ses propres deniers.

Lorenzino, qui espérait trouver les affaires en meilleur point lors de son retour, retrouvait cela, quand le brigantin le ramena, vers la fin d'août, à Raguse ! Il ne pouvait plus compter sur rien, et sa main tourmentait sans doute celte pilule empoisonnée qu'il portait toujours avec lui, depuis sa fuite de Florence, afin d'éviter les supplices au cas où il serait pris.

Pendant que Pierre Strozzi se retirait à Andrinople ou à Aulone, pour agir auprès du sultan et le lancer sur la Hongrie. Lorenzino ne fil que toucher barres en Italie : il ne s'arrêta que peu de jours à Bologne, pour voir sa mère. Tout y était bouleversé par le désastre des exilés ; plus d'espoir, nulle sûreté. l'Italie entière livrée à ceux qui voudraient exécuter la sentence des Huit, Cosme tout-puissant à Florence. Le seul asile, et le seul pays où l'on pouvait tenter encore de vivre et de nuire aux ennemis, c'était la France.

Lorenzino passe les Alpes : le roi arrive à Lyon le li octobre. Il y trouve Lorenzino. qui est là, parmi les marchands et banquiers ses compatrioJes, établi comme en pleine Toscane. Les Italiens, en ce temps-là, qui dura extrêmement tard, se répétaient à l'envi le vers d'Annibal Caro, l'heureux courtisan :

Venez à L'ombre des grands lys d*or.

E1 l'or n'était pas métaphore de blason. La France étail lionne à les nourrir, comme elle scia plus tard la proie d'une autre race. Et c'est sa faute : n'allait-elle pas, à tout propos, belliqueuse el niaise, envahir ses voisins ? et, comme dira Manzoni,

Toujours repentante, el jamais guérie,

leur montrer le chemin ? Sils lui font payer ses vantar-

dises et ses guerres à la Fierabras, e'est bien fait.

Malgré la résistance que mettait la belle société ;i comprendre la langue étrangère, les étrangers afiluaient. El peu à peu, surtout à Lyon, ils formaient une cité dans la cité, reprenant leurs mœurs, jouant leurs comédies, invoquant les anciennes lois « baillées par Mgr Saint Charlemagne », affirmant la fraternité de langue et d'esprit. Au reste, qu'est-ce que la France avait à dire? si la Toscane était soumise à Cosme Ier, tout au moins était-elle gouvernée par un prince de sa race. Mais la France, elle, va connaître, avant qu'il soit longtemps, la honte d'être gouvernée par une Catherine de Médicis, par un Concini, par un Mazarin. en attendant le jour où ce sera la Saxe, L'Autriche ou la Corse qui la foulera sous ses pieds.

A Lyon, Lorenzino trouvait, non seulement la métropole de la Renaissance française, et le centre des marchands, banquiers, et artisans italiens, mais aussi le centre des études, le foyer de l'imprimerie, où Rabelais, Dolet, maint autre humaniste de premier génie, s'ils n'était patron, était au moins collecteur chez un excellent maître comme Sébastien Gryphe. Combien pourraient dire, avec l'auteur de Pantagruel: « C'est ici le siège de mes études ! Sedes studinrum

meorum : »

Dans cette ville opulente, animée par la cour, sans cesse en éveil depuis les guerres d'Italie, le quartier italien était le plus riche et le plus somptueux. C'esl là que s'étalait ce luxe dans les vêtements, tel, que « les tailleurs y estoient princes et petits roys ». Il y avait un an que la première manufacture de soieries s'était fondée. Les comptoirs des Pazzi, des Capponi,

des Strozzi, des Gaddi, profitaient aux guerres, et le trésorier de France s'appelait Julien Buonaccorsi. De Tournes et Gryphe, Roville, et Frellon.et Rigaud, tous les imprimeurs s'encombraient de latin ou d'italien ; la langue française émigrait chez François Juste et chez Nourry. Moins surveillé que Paris, où les dogues de Sorbonne montraient les dents, Lyon connaissait mieux la liberté. On y écrivait et on y vivait sans contrainte.

Aussi, quelques années plus tard, un voyageur italien écrivait : « Passé le pont sur la Saône, il semble entrer à l'improviste en une cité d'Italie, et pour l'aspect des bâtiments, et pour la manière dont les habitants sont vêtus et parlent; attendu que. comme je l'ai dit. il y a là grandissime concours de gentilshommes et marchands des premières villes d'Italie, lesquels ont établi en ce lieu une place de change et autres faciendes, qui esl outre les premières d'Europe, et y font de grands gains, tout en vivant à l'ayse. Avec les dames il y a familiarité grande. »

Sur la valeur de la colonie littéraire qui s'abattait chez nous, je ne hasarde pas un mot. Je sais par expé i ience (une expérience qui me fut un peu plus qu'indifférente) avec quelle aigreur certaines écoles reprochent, au delà dos monts, et même aux amis les plus francs, la plus légère parole qui n'est point un éloge. C'est donc chez un Italien, un professeur italien, que j'emprunterai le jugement sur les intangibles auteurs du seizième siècle italien !

« Il n'\ ;i pus à dire, écril M. François Flamini, il n'y a pas à dire : la qualité des hommes de lettres réunis. sous le règne de François I . ù la cour du roi Très- Chrétien, répondit mal au bon vouloir d'un prince qui

(pour parler comme Sainte-Beuve) prodiguait avec tant de charme « les sourires et les rayons ». Ils continuent en pire, en bien pire, la tradition des Moncetti il des Quinziani. Aventuriers, ils oui pour but de gagner des sous ; leur moyen, c'esl une renommée éphémère acquise à son d' autoapothéose : leur modèle à tous. le divin Pierre (TArélin)... l'auréole de divinité qui entourait la tête de l'Arétin !

« Ce sont tous des charlatans! Sur le seuil de leur baraque, devant un public qui applaudit ou qui gausse, tantôt ils montrent, à grand renfort de tambours, les ligures extravagantes de leurs placards, tantôt ils gonflent des vessies. Sans métaphore, ils représentent dignement la science et les lettres dans cette troupe — hélas, trop nombreuse ! — d'intrigants et de brouillons italiens, émigrés en France à la suite des Médicis, et contre qui la Muse populaire ou semi-populaire d'outre-monts chantera plus tard ces imprécations :

Ils ont par leur ruze et cautelle Deceu l'àme de maint fidelle, Pippé le Roy, trompé les princes, Kt pillé toutes les provinces. »

Comment ces bateleurs des lettres' ou de l'art n'en auraient-ils pas fait accroire à un roi rimeur, bel esprit de Cognac, dont la bibliothèque est celle de don Quichotte? Tandis que Charles-Quint lisait sans cesse Machiavel et Comines, François Ier lisait les AiikkHs. le Chevalier délibéré,! Romuléon historié, le Jardin d'honneur, Boccace, Pétrarque, et le Rommant des déduit:. Et Rabelais lui plut sans doute parce qu'il ne le comprit point et le prit pour un gros roman gausseur. L'Italie avait laissé des souvenirs ineffaçables

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