‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 52 sur 64 · LE ROI FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

LE ROI FRANÇOIS I

D'après une intaillc (cabind des médailles, Paris) attribuée

i Matteo de] Nassaro.

A. FOKTEMOING, PARIS

chez ce roi qui entretenait des brocanteurs jusqu'à Florence et Rome.

Lorenzino trouvait la cour sans les dames. On poussait l'avant-garde de l'armée vers les Alpes. Et la princesse, la dauphine, qu'il eut pu craindre, Catherine de Médicis n'était point là. Du reste, la devait-il craindre ? Peu influente alors, stérile, — et plut au ciel qu'elle le fût restée à jamais, et n'eût point gâté le sang- de France ! — étouffée par la toute-puissance de Diane, la dauphine n'avait guère voix dans les conseils; en outre, à l'instigation des Strozzi qu'elle aimait beaucoup, elle considérait Gosme en usurpateur ; et plus tard Cosme. valet de l'Inquisition à Florence, subviendra sous main, en France, aux guerres de religion. La « funeste reine » n'était alors qu'une jouvencelle effacée, plutôt heureuse de revoir Lorenzino pour parler de Cafaggiolo et de la tante Soderini, et des cousines qui lui seront bientôt amenées par le colonel Strozzi et par son autre frère. Mais, en cet automne, le dauphin l'avait laissée au cœur de France, pour mener l'avant-garde, avec Montmorency, par le pas de Suse, à Pignerol et à Turin.

A la fin de novembre, le roi et la cour, ayant gagné le Piémont par Grenoble, Embrun, Briançon, le mont Genèvre, Bussoleno, Giaveno, où les attendait « le seigneur de la Ferté-aux-Oignons », avaient atteint Carmagnole, par Carignan. Le roi était accompagné par le cardinal de Lorraine, le comte de Saint-Pol et « autres plusieurs gros personnages ». On négociait, et la trêve fut signée le 28 novembre.

Le lendemain. G. B. Ricasoli, que Cosme Ier entrete riait comme chargé d'affaires auprès du marquis du Guast. écrivait à son maître :

— -im —

Vs.nii hier au soir, le seigneur marquis résolul d'aller visiter le roi, el de ne mener avec lui que douze de ces seigneurs, et ainsi lui établi... l.i ainsi, hier matin à L'aube, sur nos chevaux romani la poste nous courûmes <li\ milles, et ensuite nous trouvâmes les deux autres <| no l'on avait mandés le soii précédent, qui nous conduisirenl à Carmagnole; Où nous trouvâmes le roi, le dauphin, un grand nombre de cardinaux, celui de Liège, avec tant de seigneurs, que trois feuilles ne seraient bastantes si je voulais \ous en mander la liste : suffit «lue nous trouvâmes foire noblesse, ainsi qu'il se doit penser par Ja qualité des personnes... J'ai \u traverser une -aile, a la dérobée, ce vénérable Laurent de Vfédicis ; je me suis informé ^'il était bien vu du roi et du dauphin : tous unanimement m'ont assuré qu'on ne tenait nul compte de lui, bien que le roi a Lyon lui ai fait don de 400 écus, et selon ce que j'ai su, il est lbrl mal content.

Les espions italiens ont cela de bon, qu'ils flallenl leur patron, mais qu'ils ne peuvent s'empêcher de dire les faits comme ils les trouvent. Donner quatre cents écus à un homme, lui faire suivre une cour aussi brillante et composée avec la fleur du royaume, il faut reconnaître que c'est mellre des formes à la disgrâce !

Lorenzino savait user ici de ce charme et de cette adresse qui lui faisaient, quand il voulait, empaumer Its pens. Et quand on lui parlait de son haut fait : « J'ai, disait-il, tué ce duc parce qu'il voulait que je fisse pour lui le ruffian avec mes propres sœurs. » A Venise, où le grief n'aurait pas semblé sérieux, il dira : « Je l'ai tué pour délivrer ma patrie. » Mais cette dernière raison ne se dit pas devant un roi et un dauphin.

dépendant, Marie Soderini, inquiète, appauvrie, écrivait, de Bologne, à Yarchi réfugié dans Padoue : «Lorsque les afflictions sont telles, qu'elles torturent cruellement, elles ôtenl tous les moyens de les adoucir: c'esl notre état meshuy, <l nous nous trouvons tous dispersés, en proie aux angoisses. » Bon pourCosme Ier

de recevoir en hommage les cimeterres conquis sur Barberousse, et que lui envoie Mgr Jove. Tout ce qui touche à Lorenzino est maudit en Italie. En vain sa mère saisit l'espérance de le voir en secret. Les nouvelles sont rares. « Je ne parlerai que du peu dont je puis parler, écrit Marie Soderini : je veux dire de mon fils, dont je n'ai plus eu d'autres lettres que celles dont je vous donnai avis, ce qui me tourmente beaucoup, car depuis qu'ils ont quitté le territoire Italien je n'étais onques demeurée si longtemps sans rien recevoir de lui. Et je ne sais rien de lui, sinon que, par la voie de Rome, dans un passage d'une lettre de M. Louis Alamanni, du 14 (janvier) dernier, il est affirmé avoir reçu des lettres de crédit pour lui-même, et pour mon fils : et il dit comment il ne se trouvait point avec lui à Montpellier, mais qu'il n'en était pas loin, et qu'il allait bien. »

Lorenzino avait écrit en effet, de Montpellier, le 28 décembre 1537, qu'il venait d'y voir Robert Strozzi. Mais au commencement de 1538, il avait regagné L>on.

A la fin de janvier, il partait, avec la cour, et pour le Bourbonnais : on allait à Moulins. Son jeune frère Julien lui avait fait passer, de Venise, par les agents des Strozzi, ses jaques de mailles et celles de Scoronconcolo, plus une « cassette de papiers extrêmement importants, enveloppés dans de la toile cirée ». Cottes de mailles et paperasses, Lorenzino est là tout entier !

Il écrivait beaucoup aux siens, et à ces Strozzi qui allaient devenir ses frères :

J'ai reçu meshuy, dit le jeune Julien à Pierre Strozzi, trois paquets de lettres de mon frère aîné, à savoir du 10 (janvier), du 2i. et du 30 du mois passé, et avec [celles, entre autres, il y eu a

une adressée ;i n . S. qui se trouvera ci-incluse, el comme je ne sais de quel jour date la vôtre, Laurent me «lit par la dernière qu'il a su votre arrivée ici, et pour cela s'est mi~ à voua écrire; mais il dit qu'il n'esl pas certain, et pour celle raison m'a adressé votre lettre, et me recommande que m \ . S. n'est point arrivée, je la brûle.

Dans lu blanche Moulins, où François l Taisait le nouveau seigneur. Lorenzino s'initiait à une autre

France. Le roi se plaisait à Moulins, fief perdu par Bourbon, et Lorenzino trouvait une ville où le dernier due avait été Italien plus qu'à demi, puisque sa mère était Gonzague. Il y avait quinze ans (1523) que la couronne de France avait réuni le duebé de Bourbonnais au domaine royal, comme suite à la trahison du due Charles. La ville, dominée par le formidable château, était encore féodale, mais belle et bien peuplée: elle avait une Faculté de médecine. La cour se logeait au château des ducs, dans l'immense et somptueuse suite de bâtiments aux vastes cours, égayées par des fontaines et qu'environnaient les jardins et les viviers « si grands qu'ils paraissaient des lacs ». Ilots dans les bassins, manèges en plein air, enclos pour les joutes, jardins ,-i labyrinthe, à logettes et à treillages, plantés de cédrats. d'orangers, tout y rappelait l'Italie. Il y avait des jeux de paume et des ménageries dans les fossés, et l'on \ lançait le pallone comme à Florence, on s'y divertissait avec ces mômes lions qui ont baptisé de leur nom une rue derrière le Palais-Vieux.

Mais les événements marchaient. Le 8 février, César, délivré d'inquiétudes pour un moment, en ce qui regardait la France, s'alliait avec le pape et Venise contre le Turc. Le 10 juin, Charles-Quint et François Ier concluaienl la trêve de Nice : elle devait durer dix ans, elle en dura quatre. A Milan, le cardinal Caracciolo mon

rait, et avec lui le plus vigilant ennemi de Lorenzino. Et Cybo répétait sans cesse à Cosme Ier de « bien prendre garde à sa vie ».

Marie Soderini allait connaître une vraie consolation, sortir de misère et trouver le premier fruit de l'action que son fils aine avait faite. Le 16 février 1539, le subtil dataire Giberti, écrivant à Guichardin. le priait encore de recommander à Marie Salviati sa malheureuse parente Soderini, « laquelle avec son second fils et ses deux tilles se trouve présentement à Bologne, et mène, à ce que je puis savoir, une vie d'infortune, et en extrême pénurie ». On retenait à Florence jusqu'aux intérêts de sa dot et de celle qu'avait sa fille veuve, Laudomine. Mais, avant la fin de l'automne, on écrivait à Cosme \ ' : « La femme de feu Pierre François de Médicis est. dit-on, partie de Bologne avec ses fdles, et allée à Venise, pour les marier, l'une à Pierre Strozzi, et l'autre à Robert son frère. » Lorenzino voyait le sort de ses deux sœurs bien assuré. Et ces mariages promis par le pauvre Philippe Strozzi. ses fils, en tenant la parole, les accomplissaient sans effort. Voici ce que nous dit Brantôme, en une page savoureuse, sur les noces de la première. Laudomine. la belle et régalante veuve, aux appas copieux et drus :

Le boa seigneur (Pierre Strozzi), encor qu'il semblast, par son visage rubarbaratif, furieux et austère, si estoit-il à l'amour subject aussi bien qu'un autre... Sur quoy j'ai ouy faire ce conte à son filz, que quand il espousa la sienne, qui estoit fort belle. aymable, sage et bonneste dame, de la maison des Médicis, fort proche de la reyne-mère, il lui portoit, avant, telle ardeur d'amour que l'espace d'un mois il ne bougea d'avecqu'elle. à la caresser, l'accoller et coucher avecqu'elle si ordinairement et sans en bouger d'auprès ny desmonter, que par petites et courtes pauses, que lu v, s'en rassasiant son benoist saoul pour un coup, se partit de là, et il n'en fit plus jamais tant de cas, ny lui fit tant

do caresses n> d'accollades ordinaires comme <mi L'espace de ce

mois, ci s'en rcfTi oidil bien loi i après, M. d'Estrozze me l'a dit ainsi ; à quoy il avoil loi) : car, quand ce seroit la meilleure et la plus délicate viande du monde, en la mangeant et prenant de telle satiété jusqu'à crever, l'on en a puis après en très grand'horreur, el toujours sur le cœur. 11 en devoit tousjours gouster en appétit, et faire comme l'on l'ail aux dogues en Angleterre, lesquelz leurs maîtres ne laissent jamais encharner sur la beste qu'il/, ont attaquée, mais les en retirent aussitôt i|u'ils les voyent acharne/ cl par trop aspres.

Pour nous, Français et nés Lorrains, nous ne sn lirions oublier que Pierre Strozzi fut un grand soldat de la France. C'est un des noms italiens que le cœur de la France adopte et conserve entre ses héros. Celui qui mourut en prenant Thionville, et dont le modeste tombeau, « sans aucune mon tic, ny de pierre ni d'armoirye ni d'epitaphe », se plaça vis-à-vis du maîtreaulel à Notre-Dame d'Epernay, ce fut le dernier défenseur des libertés florentines et siennoises, et ce fut aussi le vaillant maréchal de France que nos vieilles chansons proclament :

Le Seigneur Pierre Estrosse, Vaillant comme un César, Jour et nuit aux approches, Faisant faire rampais !

C'est le héros de noire Met/. Metz l'Inviolée en ce temps, où l'on voyait durant le siège :

Le Seigneur Strosse sans cesse

Se promenant sur les rampars, Nuict et jour plain de grand adresse, Faisant Met/ fort de toutes parts.

Ces mariages affermissaient Lorenzino en France. La dauphine elle-même, si elle gardait la moindre rancune envers lui, protégeait toujours les Strozzi; elle ne

pouvait oublier que le père de Pierre avait été l'ambassadeur auprès du roi, lors de son mariage avec le duc d'Orléans ; et les Italiens ne s'y trompaient pas ; lorsque Catherine devint reine, ils félicitaient Pierre Strozzi comme « du principe d'une plus grande élévation pour lui ».

Lorenzino, content de ce côté, vivait pour lui-même. Il avait enfin connu Paris. « On ne sait rien, en ce pays, sur Laurent de Pierre-François, écrivait de Fontainebleau, le 24 février, l'évêque de Saluées, Alphonse Tornabuoni, au duc Gosme. On pense qu'il s'est renfermé dans un collège à Paris, et qu'il y étudie. Scoronconcolo et les siens sont allés, avec le prieur de Gapoue (Léon Strozzi) sur les galères que le roi lui a octroyées ; et l'on tient pour assuré que Laurent s'en est débarrassé parce que leurs insolences lui devenaient insupportables. »

Lorenzino, seul, menacé, se musse dans un collège, sous un faux nom peut-être, jusqu'au moment où, serré de plus près par les affidés de Gosme, il se mettra chez le trésorier Buonaccorsi.

Dans un collège 1 — sur-le-champ, un professeur italien, auteur d'un livre méritoire, va supposer que ce collège était... le Collège... de France. Et vous voyez les belles suites d'une aussi brillante hypothèse. Demander, suivant la légende, en visitant notre Collège de France, « où sont donc les dortoirs ? » cela n'est rien encore ; voici qui vaut mieux : Lorenzino s'enferme, « rinchiuslo (sic) », dans un collège. Et où serait-ce, je vous prie, sinon dans le seul « collège » qui n'a de collège que le nom, et où personne n'a jamais eu le moyen de « s'enfermer » ?

La raison donnée est bizarre ; c'est, dit le professeur,

que Lorenzino touchait à ses vingt-six uns, cl qu'il n'était pas supposable qu'il dût se retirer ù pareil âge dans un autre collège. Mais est-ce que l'on n*a pas \ u. pour citer un héros du même siècle, Ignace de Loyola s'asseoir sur les bancs du collège Sainte-Barbe lorsqu'il comptait trente-six ans plus que sonnés!» Et Gai- Ain, qui vint à Fortet, dans cette masure qu'on voil encore auprès de Sainte -Barbe, c'est en l'an 1533 qu'il s'installe rue des Sept-Voies, et il a vingt-quatre ans. Au commencement du siècle suivant, un Allemand fugitif, qui était au ban de l'Empire et se savait recherché, placardé partout, ne trouvait point meilleure cachette que d'offrir « à un homme qui tenait des pensionnaires à l'Université, tout ce qu'il voudrait pour un trou de chambre ». \u milieu des trente mille écoliers, dans cette l niversité sans égale en Europe, on n'était guère en vue, et c'est ce que voulait Lorenzino. « Les écoliers, disait alors un Italien, ne sont point à comparer pour la politesse et les mœurs aux nôtres d'Italie, mais quant au savoir, il en est force très-excellents. »

Lorenzino s'abrita sans doute en ce collège des Lombards, fondé jadis par le Florentin André Ghini, évêque d'Arras, « près Saint-Hilaire » ; il y fut probablement un camériste. comme on disait alors, un élève en chambre, nourri et servi à ses frais. Là, il pouvait vivre tranquille. Tout le monde se connaissait, et les portiers, les « Polyphème » étaient vigilants à la porte unique : là, si le cœur lui en disait, il pouvait faire jouer son Aridosia, — tirée de la fameuse caisse aux écritures très importantes, — devant le public scolastique, le 25 août, jour de la Saint-Louis ; il était là dans le quartier de Villon et de Rabelais, sur le clos Bruneau, entre la Gouraux-Bœufs et les vieux murs de Philippe-Auguste ; avec

des arêtes plus fines aux monuments, une plus curieuse ardeur d'esprit, et la saveur incomparable de l'air parisien dans un pareil lieu, c'était pourtant un peu Florence, avec les odeurs des venelles, les maisons noires où riait parfois une sculpture précieuse, des grands espaces vides auprès des baraques entassées, les cloîtres pour rêver, les églises pourvoir les dames, des hordes bruyantes et assez brutales sur les pentes de la montagne, une rue des Chartes (Chartière) pleine de parchemins et de vieilles paperasses, tant de libraires qu'ils dévalaient jusqu'à la rivière, et, si l'on veut, le Collège de France, alors dans sa jeunesse, et qui pouvait accueillir, après la Sorbonne, l'auditeur toujours avide et prêt à se farcir la cervelle.

Lorenzino connut peut-être, en cette illustre école, fondée neuf ans auparavant (1530) par le

Prince excellent, plus beau que le Dieu Pan, Franc, libéral, comme le pellican.

ces leçons mirifiques où assistait, avec le roi. Marguerite de Navarre. Il vit les lecteurs, affublés de la cornette, large bande en soie qui tombait de leur col jusqu'à terre, et pouvait rappeler à Lorenzino les fresques du Carmel et de Sainte-Marie-Nouvelle. Ces cours, il fallait les suivre tantôt dans un collège et tantôt dans un autre, à Cambrai, aux Trois-Evêques, à Tréguier, au Cardinal-Lemoine, à Fortet, d'où Calvin venait de sortir, aux Lombards même, où Lorenzino demeurait peut-être. On se mettait où l'on pouvait. Les querelles dos harengères, les cris, les puanteurs de la rue, suspendaient les leçons. Ou bien il y avait trop de monde, et alors, s'il faisait beau, le maître parlait en plein air.

On s'engouait des étrangers. Voulté disait : Contemnit (rallia Gallos.

« La Gaule méprise les Gaulois. » Ce stupide viee, qui n'est ni nouveau ni curable chez nous, avait assis en Sorbonne Robert de' Bardi, et, dans le Collège de Fiance, en 1531, Paul Paradis, juif de Venise et qui se nommait Canossa de son vrai nom.

Cette vie scolaslique, parmi ces gens d'encre et de livres, que Rabelais tenait pour « masques hors du sens », réveilla chez Lorenzino son amour pour les « paperasses très-importantes », et lui banda sa rhétorique. C'est sans doute en ce temps qu'il écrivit son Apologie.

Demeuré classique, loué par des hommes tels que Giordani. Leopardi, le morceau reste digne d'èln traduit.

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