APOLOGIE DE LORENZINO DE MÉDICIS
Si j'avais à justifier mes actes auprès de ceux qui ne savent ce que c'est que liberté ou tyrannie, je m'ingénierais à démontrer et à prouver par des raisons, qui sont nombreuses, comment les hommes ne doivent rien désirer plus que de vivre en citoyens, et en liberté par conséquent, la vie de citoyen se trouvant plus rare et moins durablement assise en toute autre sorte de gouvernement que dans les républiques ; et je démontrerais encore comment, la tyrannie étant totalement contraire à la vie de citoyen, ils la doivent pareillement haïr sur toutes choses et comment autrefois cette opinion a prévalu si fort, que ceux qui ont délivré leur patrie de la tyrannie ont été réputés dignes des seconds honneurs après ceux qui l'avaient fondée : mais, ayant à parler à qui sait et par raison et par expérience que la liberté est un bien et la tyrannie un mal, présupposant ce principe comme admis par tous, je parlerai particulièrement de mon acte, non pour en demander récompense ou louange, mais pour démontrer que non seulement j'ai fait ce à quoi était obligé tout bon citoyen, mais que j'aurais manqué à ma patrie et à moi-même, si je ne l'avais fait.
1. J'ai suivi, pour cette traduction, le texte établi par M. Lisio. On ne s'étonnera pas que l'Apologie soit, en français moderne, VAridosia étant traduite en vieux français. La comédie, en effet, n'est que la traduction de Larivey raccordée, complétée et corrigée, dans le même style, ainsi qu'il le fallait. Ici, la vieille langue était inutile et eût pu sembler affectée.
Et, pour commencer par les choses les plus connues, je dis qu'il n'est personne pour douter que le duc Alexandre, qui se disait des Médicis, ne fut le tyran de notre pairie : sinon ceux-là qui, pour être ses favoris ou ses partisans, devenaient riches grâce à lui ; lesquels pourtant ne pouvaient être ni tellement ignorants ni tellement aveuglés par leurs intérêts, qu'ils ne le reconnussent pour un tyran : mais, parce que leur intérêt particulier s'en trouvait bien, peu soucieux du bien public, ils s'attachaient à sa fortune ; et ceux-là en vérité étaient gens de mince qualité et peu nombreux, si bien qu'ils ne pouvaient en aucune manière former contrepoids au reste du inonde, qui le réputait tyran, ni à la vérité. Car. la cité de Florence appartenant à son peuple, par antique possession, il s'ensuit que tous ceux qui la gouvernent, sans avoir été élus par le peuple pour la gouverner, sont des tyrans ; ainsi * qu'a fait la maison de Médicis, laquelle a obtenu l'autorité sur notre ville durant maintes années avec le consentement et la participation de la moindre partie du peuple ; et malgré cela n'eut jamais qu'une autorité limitée : jusqu'à ce qu'après maintes révolutions et maintes transformations dans le gouvernement, le pape Clément VII en vint à faire cette violence que sait le monde entier, pour priver sa patrie de la liberté et en faire tyran cet Alexandre.
Lequel, une fois arrivé à Florence, afin qu'on ne pût point douter qu'il fut un tyran, ayant détruit toute
1. M. Lisio (p. 161, n. 9) donne un sens que meparaît détruire la suite, et le mot « minima ».
vie civique et tout reste et nom de république, et comme s'il était nécessaire pour être tyran de n'être pas moins impie que Néron, ni moins haïsseur des hommes et luxurieux que Caligula, ni moins cruel que Phalaris *, chercha les moyens de surpasser les crimes de tous ceux-là ; puisque, outre les cruautés dont il usa envers les citoyens, lesquelles ne furent point inférieures à celles de ces tyrans, il surpassa, en faisant mourir sa mère, l'impiété de Néron ; car Néron le fît par crainte de perdre son état et sa vie, et pour prévevenir le crime qu'il redoutait contre lui-même ; mais Alexandre commit ce forfait seulement par pure cruauté et inhumanité, comme je dirai ci-après. Et il ne fut point inférieur à Caligula, pour vilipender, humilier et tourmenter les citoyens par les adultères et les attentats, avec paroles injurieuses et menaces, lesquelles sont, pour les hommes qui font cas de l'honneur, plus dures à supporter que la mort ; avec laquelle à la fin il les persécutait. Il surpassa la cruauté de Phalaris de bien loin ; car, tandis que Phalaris punit par un juste châtiment Périllus 2 de sa cruelle invention pour torturer et faire mourir les gens inévitablement dans le taureau de bronze, on peut croire qu'Alexandre l'aurait récompensé, s'il eût vécu de son temps ; puisque luimême ruminait et inventait nouvelles sortes de tortures et de morts, comme de faire maçonner les gens tout vivants en des lieux si étroits, qu'ils ne pouvaient ai se tourner, ni se mouvoir, mais se pouvaient dire ma-
1. Il est permis de ne pas savoir que Phalaris fut, tyran d'Agrigente en Sicile, de 570 à 564 avant Jésus-Christ (Dict. de biogr. ancienne de Smith, tr. Theil. Paris, 1865, p. 156). M. Lisio dit: en 566.
2. Inventeur du taureau d'airain à brûler les victimes, et qui 1 étrcnna, fort équitablement (Smith, ibid.).
çonnés ensemble avec les pierres H les moellons; el dans un loi état il les faisail nourrir chétivemenl et prolonger leur infortune le plus possible, en monstre que n'assouvissail point 1;> simple mort de ses concitoyens.
Tellement que les si\ années où il vécut prince, et pour la luxure, et pour l'avidité, et pour l'extorsion, et pour la cruauté, et pour l'impiété, se peuvent comparer avec six autres années de >,éron, deCaligula et de Phalaris, en choisissant dans toute leur vie les plus scélérates, à proportion toutefois de la ville et de l'empire où ils régnaient : car on trouvera qu'en si bref espace de temps il y eut tant de citoyens chassés de leur patrie, et puis persécutés et assassinés jusque dans l'exil, tant qui ont été décapités sans procès et sans cause, et seulement sur de vains soupçons ondes propos sans nulle importance, d'autres qui ont été empoisonnés et tués de sa propre main ou de celle de ses satellites, seulement afin qu'il n'eût pas à rougir devant tels qui l'avaient vu dans le rang où il était né et avait été éle\é : et l'on découvrira en outre tant d'extorsions el de rapines, tant d'adultères commis, tant de violences faites non seulement dans les choses profanes, mais dans les sacrées même, qu'il semblera malaisé de juger si c'est le tyran qui fut plus scélérat et impie, ou le peuple florentin plus patient et vil, pour avoir supporté tant d'années des fléaux si graves, surtout qu'alors il y avait plus sûr péril à se croiser les bras qu'à tenter avec quelque espérance de délivrer sa patrie et d'assurer sa propre vie dans l'avenir.
\insi donc, ceux qui pouvaient penser qu'Alexandre ne dût point être nommé tyran parce qu'il avait été mis à Florence par l'empereur, auquel on attribue l'autorité
d'investir des Etats qui bon lui semble, ceux-là se trompent ; car. quand même l'empereur aurait cette autorité, il n'en saurait user sans juste cause ; et dans le cas particulier de Florence il ne le pouvait faire en aucune façon, puisque, dans les conventions qu'il fit avec le peuple florentin, à la fin du siège, en 1530, il est expressément déclaré qu'il ne pouvait remettre cette ville dans la servitude des Médicis : outre que, quand bien même l'empereur aurait eu l'autorité de le faire, et l'aurait fait avec toutes les raisons et justifications du monde, tellement qu'Alexandre eût été prince plus légitime que n'est le roi de France, toutefois sa vie dissolue, sa rapacité, sa cruauté, en auraient fait un tyran.
Cela se peut manifestement voir par l'exemple d'Hiéron i et d'Hiéronyme de Syracuse, que l'on nomma, l'un roi, et l'autre, tyran ; parce que, Hiéron étant le saint homme qu'attestent unanimement les écrivains, il fut aimé, durant toute sa vie, et regretté après sa mort, par ses concitoyens ; mais Hiéronyme. son fils, qui pouvait sembler plus solide dans son état et plus légitime, puisqu'il lui succédait, fut à cause de sa vie criminelle haï par ces mêmes concitoyens, car il vécut et mourut en tyran ; et ceux qui le tuèrent furent loués et célébrés ; alors que, s'ils avaient tué le père, ils auraient été blâmés et réputés parricides. Si bien que ce sont leurs mœurs qui font devenir les princes des tyrans, en dépit de toutes les investitures, raisons et successions du monde.
1. Le jeune, dernier roi de Syracuse, dit M. Lisio, contrairement à Smith (ibid., p. 314), qui met sur le même pied Hiéronyme. C'est assez indifférent, je pense.