I.arivey supprime Livie et abrège toute la scène
Tibère. — Je me pourvois des deniers qui restent.
Ruffo. — Oh, oh, me voylà frais, s’il faut encore se pourvoir des deniers ; demain malin viendra pour celle-cy quelqu'un qui m’a baillé les arrhes.
Lucido. — Je ne sçauroys plus endurer cest assassin : oses-tu bien, jarni Dieu, parler avec telle arrogance à un jeune homme de bien?
Ruffo. — Et que dirois-tu, si je ne luy vouloys vendre?
Lucido. — Prends garde, Ruffo, qu’il ne nous vienne voulonté de l’avoir par force et sans argent, car tu sçays bien que tes pareils n’ont point raison contre les honnestes gens.
Tibère. — Escoute, Lucido ; si je vouloys faire ainsi, (et le pourroys, certes), il se pourroyt douloir, mais je le veux payer, jusques au damier lyard.
Ruffo. — En ce cas, nous n’aurons rien à contester.
Tibère. — Il te faut de moy cinquante escus, n’est-il pas vray ?
Ruffo. — Ouy, si tu veux Livie.
Tibère. — Moytié je t’en donne à présent, et le reste demain.
Ruffo. — Je veux le tout présentement, j’en ay besoin.
Tibère. — Onques ne croys que fust au monde plus arrogant coquin que cettuy-cy.
Ruffo. — Tibère, aye patience, qui a besoin faict ainsi.
Lucido. — Attends jusques à ce soir.
Ruffo. — Je ne puys.
Livie. — Ah! Ruffo, pour l’amour de moy.
Ruffo. — Tu l'as trouvé, justement, c’est pour l’amour de toy.
Tibère. — Or ça. Ruflo, je te promets, de vray gentilhomme, que ce soir, à vingt-quatre heures, tu auras ton argent.
Ruffo. — Qui m’asseure?
Tibère. — Ne t’ay-je pas dict que moytié te donneray présentement, et moytié ce soir?
Ruffo. — Ceux de maintenant, j’en serai seur, quand vous me les aurez baillés, mais ces autres?
Tibère. — Et ma foy?
Ruffo. — Pour tout autre chose, je suys prest à tenir compte de vostre foy, mais non quant s’agit de l’argent.
Tibère. — Et si je ne puys te les donner?
Ruffo. — Point ne vous dys de me les donner, mais de me laisser aller.
Lucido. — Eh quoi? ne pas se fyer à un honneste homme, pour quatre heures, de vingt et cinq ducats?
Ruffo. — Non. baste, ce n’est point ma coustume.
Tibère. — Escoute, en voici vingt-cinq que je te donne à présent; si je ne te donne le reste ce soir, vat-en trouver mon père, qui est à la villa, et dis-luy la chose comme elle est, et, si cela te convient, dis-luy que je l’ay enlevée par force (et pourtant, la fiebvre quartaine si je ne voudroys avant tout qu’il ne sçeul onques un seul mot de cecy); redemande-lui Eivie: luy soubdain viendra icy-has, à te la rendre; tu le connois assez; si tu la reprends, les vingt-cinq escus seront pour tov; et certes ce n’est pas grand chose, et ne serat-elle empirée pour la valeur de vingt-cinq escus, et ainsi tu seras seur ou d’estre payé en tout, ou d’avoir Eivie et vingt-cinq escus de bénéfice.
Ruffo. — Je me tiens content de cecy, mais ne veux point attendre au-delà de vingt heures.
Tibère — Quand tu voudras, mais sors de devant moy. Prends cecy. Je tes ay comptez frescliement.
Ruefo. — Y a bien. Mais ne m’en veuille point, si, les deniers ne venant point, je fais avec ton père ce dont nous demeurons d’accord.
Tibère. — Au dyable, va-t-en, à la male heure 1 Fais ce que tu veux.
Ri ffo. — Où te trouveray-je ?
Tibère. — - Sur la Grand’Place.
Ruffo. — - Or czà, adyeu.
Livie. — Oli! J’ay une meule de moulin ostée de dessus le cueur !
Tibère. — Et moy, de dessus l’âme! Or, je te puys reguarder et toucher, sans que Ruffo me tire de l’autre costé.
Lucido. — C’est à trouver l'argent que je vous attends.
Tibère. — Il adviendra quelque chose, Lucido. Si l’on pensoyt tant aux choses, on ne feroyt jamais rien. Je sçays que tu m’ayderas, et penseras à quelque moyen pour en trouver.
Lucido. — Je n’y ay que trop pensé, mais le faict seroyt de penser à un moyen qui réussît ; mais ditesmoy, Monsieur, vous n’avez plus souvenance de retourner à la villa : comment pensez-vous faire avec vostre père, s’il s’avise que vous estes venu à Lucques pour telles faciendes ? il nous manqueroit d’avoir à apaiser ceste beste-là, et en même temps trouver vingtcinq escus, chose aussi faysable l’une comme l’autre, et comme aussi détenir enlaysse ce Ruffo, qui, passé vingt heures, s’en ira crier chez vostre père, et dyreque l’avez forcé, et enlevé celle-cy; et la première chose que fera