‹ LorenzaccioChapitre 16 sur 60 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Erminio, jeune homme, Lucido, serviteur.

Erminio. — Quel plus grand mal heur m’eust-il peu advenir, sort cruel? Je ne crois point qu’il arrive en cent années que l’on engrosse une femme du premier coup.

Lucido. — Voyez, s’il parle ou pense jamais sur un autre propos !

Erminio. — Mais ce qui plus m’afflige, c’est la crainte quej’ay que, vaincue d’une honteuse douleur, elle ne se mefface. O Dieu ! vous seul pouvez faire que cecy demeure secret, et qu’elle n’aille d’un seul coup deshonorer et elle-mesme, et moy, et le couvent !

Lucido. — Dieu n’a seulement autre affaire que faire la duègne à Fiammette.

Erminio. — Au moins, si je n'en estois tant amoureux I Mais quoy, il n’est en ma puissance m’en retirer, et quand je le pourrais faire, je ne voudrais, et ne puis vivre si tous les jours je n’ay de ses nom- elles. 11 y a deux heures que j’ay envoyé Lucido par devers elle, mais il ne revient pas encore.

Lucido. — Tant plus je demeure, tant pis pour moy, mentir me faut présentement ou tout à l’heure ; bon jour, Monsieur.

Erminio. — Tu me traistes toujours de ceste façon;

les commissions que tu me sçays désirer tousjours sur toutes les autres, tu tardes à me les faire connoistre plus que toutes les autres.

Lucino. — Vous sçavez comment sont faictes les nonnains; devant que j’aye peu paraître au tour où l’on se parle, et que j’aye fini d’avoir la response, le soir venoit; puis j’ay rencontré vostre père, à mon retour, et Tibère et Ruffo, qui m’ont encore amusé trois heures.

Erminio. — J’ay tousjours tort, et tu as bonne cause; mais attens encore à me dire comment elle va.

Lücido. — Je vous fei'ay dire par Tibère, combien nous avons este à batailler avec Ruffo.

Erminio. — Eli. diantre, dis-moi comment elle se porte !

Lucido. — Eli, comme de coustume.

Erminio. — Ne t a-t-elle rien dict pour moy?

Lucido. — Elle se recommande à vos bonnes grâces.

Erminio. — Et rien autre?

Lucido. — Rien autre.

Erminio. — Comment va-t-elle? mal en train ?

Lucido. — A l’ordinaire.

Erminio. — Voicy de maigres responses.

Lucido. — Je vous les baille telles qu’on me les a baillées.

Erminio. — T’a-t-elle point dict que je l’aile veoir?

Lucido. — Elle ne m’a dict autre chose.

Erminio. — O Dieu ! La pauvrette doit eslrc hors de soy!

Lucido. — C’est vous-mesmes qui l'estes !

Erminio. — Que doy-je faire, Lucido?

Lucido. — Maintenant? disner ! et puis nous y penserons; je vous recorde, que prendre les choses tant à coeur, ne sert qu’à se rendre malade.

Erminio. — .le ne m’en sçaurois garder. Tu en parles bien a ton ayse, toi qui n’as point de passion.

Lucido. — Qui vous l’a dictP Pensez-vous donc que vos tounnens ne soient pas les miens ? Je vous jure que toute la nuict je n’ai pas fermé l’œil, pour penser par quelle voye nous pourrions vous libérer de cet embarras, et vous faire content, et je ne suis hors d’espérance que ne trouvions quelque chose de bon.

Ermimio. — Dieu le vueille!

Lucido. — Allons donc disner, car Tibère nous attend.

Erminio. — Et où est Tibère?

Lucido. — Il est léans avecques sa brassée, et faictes votre compte qu’ils sont maintenant aux fers.

Erminio. — O malheureux que je suys ! il est sans commodité, sans moyens, sans deniers et sans maille, et a un père le plus fascheux du monde; néanmoins il joyt de ses amours, et moy, qui ay toutes ces choses, ne puis espérer pouvoir joyr de ce que j’aime.

Lucido. — Laissez cela, et disnez en paix; puis penserons à quelque moyen ; vous sçavez que la fortune ayde aux amoureux.

Erminio. — Tu as grand poeur que le disner se gaste ; pour Dieu, va faire dresser, je reste là devant la porte; tu m’appelleras.

Lucido. — Voicy qui est plus important.

(Il sort.)

Erminio. — Je vas souvent pensant en moy-mesme quelle de ces deux conditions en amour est la pire : ou aymer sans estre aymé ; ou aymant, et estant aymé, et désirant une mesme chose, estre empesché par des murailles, des grilles de fer, des portes et des gardes, comme ores j’esprouveenmaFiammette, laquelle je sçay

ne désirer autre chose qu'estre avecquesmoy. Mais enfin je me x'ésouls que ma condition est la plus malheureuse. Et, jaçoit que ce soit un grand contentement sçavoir estre aymédequion ayrae, ce m’est néantmoins un extrême desplaisir veoir qu’il n'y a rien qui empesche l’exécution de nos désirs qu’un petit morceau de fer. Je ressemble à Tantalus, qui, estanten l’eau jusques aux lèvres, n’en peut seullement avallerune goutte pour apaiser sa continuelle soif; ainsi j’approche de si près ma Fiammette que le moins du monde d avantage me rendrait content, et toutes fois par ce seul petit empeschement je ne la puis seulement baiser. Hélas ! fussé-je au moins du tout semble à Tantalus, et que, comme il ne peutgouster de l’eau, qu’ainsi je n’eusse jamais gousté la douceur de ma maistresse, car je ne serais maintenant en la peine que je suis. Mais voyez à quoi le malheur me conduit, de souhetter n’avoir faict ce que j’ai plus ayméet désiré que ma propre vie, non pour du tout mettre fin à ma douleur, mais pour aucunement la soulager!

(. Lucido ventre.)

Lucido. — Venez disner, Erminio, si vous voulez rire.

Erminio. — Quoi donc me fera rire ? il faut bien que ce soit chose risible !

Lucido. — Tibère et Livie sont au lict; où ils font les plus grandes bravades du monde; luy veut tuer son père, s’il retourne de la villa, et elle, ltuffo, quand il viendra pour le reste de l’argent. Ainsi, remplis de fureur, disent les plus belles choses du monde. Mais je vous jure qu’ils se donneront du plaisir, s’il font ainsi. Mais entrez dedans, tout est prest.

Erminio. — Eh quoi, sont-ils au lict, et ne se veulentils point lever?

Lucido. — Ils veulent y disner, soupper et dormir. Erminio. — Et eux sages, puisqu’ils le peuvent. O pauvre Erminio, que vas-tu devenir P

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