‹ LorenzaccioChapitre 25 sur 60 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Vridosio, Maître Jacques; Lucido, contrefaisant les espritz.

àridosio. — Je suis venu devant pour veoir si la dalle est en place, car je ne puis vivre que tousjours je ne luy jette une œillade; mais puisqu’il n’y a icy personne, je veux veoir encore une foys la bourse, ainsi du dehors. O chère dalle! Tu ne me pèses point aux bras. Yoicy ma bourse, justement comme je l’ay mise ; point ne la veux autrement toucher. 0 cher égout, mon doux égoût, garde-la moy encore une heure, jaçoit que nous soyons icy en lieu où je la verray toujours. Mais voicy le prestre, qui m’aura vu courbé ; ma foy, me faut descouvrir une excuse.

Maître Jacques1. — Le Seigneur Aridosio m’a dit que je le trouveroys icy. Et je ne le vois point.

Aridosio. — Ah, ah ! je l’ay trouvée. Maître Jacques, je m’estois courbé par terre pour ramasser un caillou, un sas.

Maître Jacques. — Ah! vous voylàl Je ne vous avois pas veu. Que dictes-vous de sas ?

Aridosio (à part). — Puisqu’il ne m’avoit aperçeu, je vais tourner en pas le sas ; c’est comme le mesme. (A M. Jacques.) Je dis que je suys venu pas à pas.

Maître Jacques. — Vous avez bien faict, afin de ne vous eschauffer. débraillé comme vous voylà.

Aridosio. — Que voulez-vous faire de cette lumière?

1. Larivey remplace le prêtre par un .sorcier, Me Josse, et transforme toute la scène.

Maître Jacques. — Elle est bonne à mille choses.

Aridosio. — Dites à quoy, maître Jacques.

Maître Jacques. — \ éclairer, à allumer le feu, mille choses encore.

Aridosio. — Eh, vous ne m’entendez point. Je dis est-elle bonne pour les espritz?

Maître Jacques. — Pour les espritz, elle est cruelle et douloureuse.

Aridosio. — Oh! pour quoy l’avoir apportée?

Maître Jacques. — Pour leur donner le mauluhec et la malepasque !

Aridosio. — Ah, ah! je vous ay compris. Vous parlez avec trop d’astuce ! Qu’avez-vous en ce seau icy?

Maître Jacques. — t De l’eau beniste.

Aridosio. — Tousjours pour les espritz?

Maître Jacques. — Oh, pour quoy voulez- vous ?

Aridosio. — Est-elle chaude, ou froide?

Maître Jacques. — Vous me demandez là des choses d’importance.

Aridosio. — Ne vous esmerveillez point, car je ne vis jamais conjurer les dyables.

Maître Jacques. — Ne perdons plus de temps; venons ça.

Aridosio. — Faut-il tant nous mettre près de la maison ?

Maître Jacques. — Tout contre la porte.

Aridosio. — Je n'auray garde, pour moy, je ne veux me mettre si près.

Maître Jacques. — Oh! pourquoy ?

( Icy l'on jette en bas des moellons et des tailles.)

Aridosio. — Pour quoy lancent-ils des tuilles, des moellons, ohé, hélas, ils me gastent toute ma maison.

Maître Jacques. — N’ayez pas peur, tandis que vous estes avecque moy, ils ne vous feront nul ennuy.

Aridosio. — Vous me le promettez.

Maître Jacques. — Oy, je vous le promets.

Aridosio. — Levez la main.

Maître Jacques. — Sur cette croix.

Aridosio. — 11 ne faudroit que s’esloigner quatre pas. Or ça, nous sommes bien.

Maître Jacques. — Il faut aller plus en avant; approchons-nous donc ; icy, bien.

Aridosio. — Oh Dieu, ne pourrez-vous faire sans moy P

Maître Jacques. — Il est requis que le maistre de la maison y soit présent, et j’ay besoin que vous m’aydiez en maintes choses ; prenez ceste chandelle en main ; voyez un peu comme il tient les chandelles I on dirayt un lumignon dans un brule-bouts ! Tenez-la un peu plus droicte, je ne veux que meshuy vous me brusliez la barbe I

Aridosio. — Tastez comme le cœur me bat.

Maître Jacques. — Je vous croy sans que vous juriez, car il en est tousjours ainsi: toutesfois, ne craignez rien, tant que vous avez ceste chandelle en main. Aprochez-vous encores un peu plus de ça, encores, encores un peu: or ça, mettez-vous à genoils : que regardez-vous tant derrière vous? Tenez donc un peu ceste chandelle comme il faut; vous me paroissez un lourdaut, et ne faictes attention à vostre debvoir.

Aridosio. — Et si j’ay peur?

Maître Jacques. — Il n’y a remède à cela. Dites le Pater nostre et l 'Ave Maria, je vas commencer ma conjuration.

Aridosio. — Ave Maria.

Maître Jacques. — Dites-le à voix basse, affin de ne me point incommoder.

Aridosio. — Oh, mais ils ne m’entendront point.

Maître Jacques. — Suffit qu’ils m’entendent. Tarn satis terris mûris atque dire grandinis Misit Pater erubantem \

Aridosio. — Parlez donc en langue vulgaire, ils n’entendront point le latin.

Maître Jacques. — Cela vaudra mieux. Oh, du logis, oh, maudits espritz, je vous requiers, de la part d’Aridosio, que vous deslogiez de léans.

Aridosio. — Parlez-leur donc de vostre part.

Maître Jacques. — Faites attention de dire l 'Ave Maria et Pater nostre, et me laissez faire ma conjuration. Je vous requiers, de ma part, moy qui suys prestre, de sortir de léans.

{Ceux du logis jont du bruict.)

Aridosio. — Assez, assez, assez, maître Jacques!

Maître Jacques. — Voulez-vous qu’ils sortent, ou non? A ceste seconde conjuration je les renvoyé. Je vous commande, par Saint Just, de quitter cette mai son-cy.

Lucido {dudcdans). — Nous ne voulons point partir.

Maître Jacques. — Voyez, comme ils ont respondu !

Aridosio. — Hélas, tous mes cheveux se hérissent.

Maître Jacques. — Ceste chandelle aura fondu, devant que nous ayons fini; tenez-là droite ! — Je vous commande, esprits malins, par ce mesme saincl, de me dire pour quoy vous estes entrés là-dedans.

Lucido. — A cause de la ladrerie d’Aridosio.

1. Est-il besoin de marquer que le cuistre jargonne, en l’estropiant, le début de la deuxième ode d’Horace, livre Ier : « Jam satis terris nivis atque dirae — Grandinis misit Pater et rubente », etc.

àridosio. — Prenez un peu ceste chandelle, j’ay à faire par ailleurs.

Maître Jacques. — Faites attention icy, je vous prye; vous me donnez affaire, vous, plus que tous les dyables.

Aridosio. — Je voudroys faire...

Maître Jacques. — Icy, faictesicy, monsieur! Si vous bougez d’icy, et levez ung peu l'un de vos genoux, je m’en iray à Dieu, et laisseray les espritz en vostre maison jusques à ce qu’ils s’y ennuyent.

Aridosio. — Oh, ne vous faschez pour cela; je resteray tant que vous voudrez.

Maître Jacques. — Je vous requiers, de par Saint Christophe, de sortir d’icy.

Lucido. — Nous sortirons, nous sortirons.

Maître Jacques. — C’est bien, vous venez à comprendre; quel signe nous donnerez-vous, par lequel nous puissions cognoistre que vous en estes sortis?

Lucido. — Nous ruynerons ceste maison.

Aridosio. — Non, non, qu'ils y restent plustost.

Maître Jacques. — Ce signe-là ne nous plaist point, dictes-en un autre.

Lucido. — Nous osterons cet anneau-là du doigt à Aridosio.

Aridosio. — Ah, les maudits ! J’ay mes guandz, et si m’ont-ils vu mon anneau; je ne veux cecy, ils ne me le rendroient jamais.

Maître Jacques — Ce signe non plus ne nous plaist. Il en faut un autre.

Lucido. — Nous entrerons au corps d’Aridosio.

Aridosio. — En mon corps, je m’en esmerveille!

Maître Jacques. — Tous vos trous ne sont point bouchés, et s’ils vouloient, ils vous entreroyent main-

tenant par toute vostre personne, mais n’ayez crainte, sans mon congé, ils ne partiront de là. Sus, levez vous, reprenez la chandelle, et regardez qu'il faut choisir un de ces trois signes; prenez celuy qui vous plaist le mieux.

Aridosio. — 11 n’en est aucun pour me plaire; faitesleur en donner un autre.

Maître Jacques. — Je ne les puis contraindre en nommer plus de trois.

Aridosio. — Ne s’en sçauroient-ils aller sans faire un signe?

Maître Jacques. — Ils diront bien qu’ils s’en vont, mais ils ne bougeront.

Aridosio. — Qu’ils y demeurent donc! peut-eslre qu’ils s’en lasseront.

Maître Jacques. — Vous estes bien simple, de vouloir perdre une maison de cinq cents escus, pour un anneau de dix.

Aridosio. — Dix escus ! on me l’a faict valoir en mon partage plus de trente; c’est une antiquité de famille!

Maître Jacques. — Allons, je vois que vous ne voulez pas qu'ils sortent.

Aridosio. — Je le veux, mais...

Maître Jacques. — Adonc, laissez-vous oster cest anneau du doigt.

Aridosio. — N’y auroit-il autre moyen?

Maître Jacques. — J’ay eu peine à leur faire prendre cestuy-ci, et je vous asscure que je ne pouvois l’avoir à meilleur compte.

Aridosio. — O Dieu !

Maître Jacques. — On ne sçauroit faire autrement, vous dis-je.

Aridosio. — Va bien; mais je veux donc qu'ils

s'obligent à me refaire toutes les ruynes qu’ils ont faictes en ma maison.

Maître Jacques. — Cela est raisonnable; laissezm’en la charge.

Aridosio. — Me feront-ils du mal en me l’ostant du doigt ?

Maître Jacques. — Nullement.

Aridosio. — Ne pourroit-on le mettre à vostre doigt à vous?

Maître Jacques. — Non, il faut qu’il soit tiré d'un des doigts de vostre main.

Aridosio. — Je ne voudroys qu’ils s’approchassent; comment faire ?

Maître Jacques. — On vous pourroitcoupper la main et la jeter-là; ils prendront après l’anneau à leur ayse.

Aridosio. — Je ne feray ceste folie; mais je clorrai bien fort mes yeux, afïin de ne les voir.

Maître Jacques. — Attendez; je vous lieray si bien ce bonnet-ci devant les yeux, que vous ne verrez ny n’entendrez rien.

Aridosio. — Ils m’esgratigneront les mains?

Maître Jacques. — Point du tout. Estes-vous à votre ayse?

Aridosio. — Ouy, maître!

Maître Jacques. — Tenez la chandelle de vostre autre main.

Aridosio. — Or bien.

Maître Jacques. — Les appellerai-je?

Aridosio. — Faictes.

Maître Jacques. — Or sus, nous sommes contents que preniez l’anneau du doigt d’ Aridosio, moyennant que vous promettez, sur vostre foy, de restablir tous les dommages que vous avez faicts là-dedans.

Lucido. — Nous le promettons.

Maître Jacques. — Sortez donc, sans lui faire mal n'y desplaisir. Ne bougez, Àridosio, et ne craignez rien, je suis avec vous; dictes seulement le qui habitai et prenez bon courage ; esprit, prends vite et va-t-en au dyable. ( Aridosio tombe par terre.)

Aridosio. — J ay, j'ay peur que nous ne fassions comme Gonnella 1.

Maître Jacques. — Vous avez bien raison. Allons, relevez-vous, et entrons dans la maison pour la rebénir avec ceste eau, mais ne vous ostez le bonnet de devant les yeux, pource qu'ils sont encores iey alentour.

Aridosio. — Dites-leur qu'ils s’en allent de tout point.

Maître Jacques. — Ils s’en iront bien. Venez, venez dedans.

Aridosio. — Menez-moy, que je ne heurte quelque part.

Maître Jacques. — Tenez-moy darrière.

Page 1