SCÈNE VI
Lucido, Erminio, Marc Antoine.
Lucido. — Il semble que le mal’hcur veulle que, quand on a affaire de quelcun, on ne le puisse jamais trouver.
Erminio. — Qui domine est-ce que cettuy-ci, qui vous cherche?
Lucido. — Il n’est ny au logis ni sur la place?
Marc. — Appelle-le donc. C’est Lucido!
Erminio. — Oh! Lucido!
Lucido. — C’est Erminio.
Erminio. — Où regardes-tu? Par icy.
Lucido. — Ha, cher seigneur Erminio, ha, seigneur Marc Antoine; je vous cherchois, Messeigneurs.
Erminio. — Quoi de bon?
Lucido. — Très-bonnes nouvelles; cettuy-là qui est venu de Tortone, Messire Anfolso, est le père de Livie, et ils se sont recogneus et fait mille caresses, avec tant de tendresse, que non seulement ils n’ont pu eux mesmes retenir leurs larmes, mais non pas ceux-là qui estoient alentour d’eux, et enfin messire Anfolso a pryé Tibère, puisqu’il a pris la virginité delà fille, la vouloir encor espouser; et il lui a promis en dot six mille escus, et est Tibère quasi fol d’allégresse, et il ne craint sinon que la coquinerie de son père ne s’y veulle accorder. Toutesfois, afin de l’y faire consentir, il délibère lui
donner deux mille ducats de cette dot, et à ceste cause il m’a envoyé par devers vous, pour vous prier en porter la parole à son père et le convertir à cela.
Marc. — S'il est ainsi, il ne le faudra guère prier, car deux mille escutz le feroient marier luy-mesme.
Lucido. — Il est comme je vous le dy.
Marc. — Qu'il ne se mette point en peine; il ne faut qu'il s’eslargisse tant en promesses; je lui ferai faire à moins. Mais Tibère devoit au moins venir jusques icy.
Lucido. — 11 voudroit que ce fust vous qui déterminast son père.
Erminio. — C’est, me semble, le jour pour les accordailles !
Marc. — Cecy fera que nous pourrons servir César; car il suffira pour Aridosio trouver ses deux mille ducatz, et sera bastant que Tibère lui en baille mille, lesquels serviront pour la dot de César, et ainsi l’un et l’autre seront contens.
Erminio. — C'est bien advisé; envoyons, s'il vous plaist, quérir César, et parlons-luy de ceste affaire d’Aridosio, à ce que d’un train nous puissions faire trois paires de nopces.
Marc. — Lucido, va dire à César qu’il vienne parler à moy, et qu'il m'apporte les deux mille ducatz.
Erminio. — Va-t-en, il sera au logis.
Lucido. — J’y vas.
Marc. — C’est une fière chance, de retrouver sa fille après tant d’années.
Erminio. — L’adventure de Tibère a esté bien grande, quand, après qu’il a eu jouy d'une fille, il a trouvé qui luy donne six mille ducats. Mais quelle adventure a esté plus grande que la mienne? Bref, il vaut mieux une once de fortune qu’une livre de sagesse.
Marc. — 'l ibère craint que son père n’en soit pas content; mais, quand il entendra parler des six mille ducatz, il luy tardera tant, qu’une heure luy durera mille années.
Erminio. — Je croy, pour moy, que bien qu’ils ne doivent retourner en ses mains à luy, si les ayme-t-il fort; mais il faut avant toutes choses parler de César.
Marc. — Aussi feray-je.