SCÈNE V
Marc Antoine, Erminio.
Marc. — Il meparoit mille années, tant j’ai hâte de trouver Erminio.
Erminio. — Cecy ressemble, et ne ressemble pas à mon père.
Marc. — Je ne sçay si je luy dois dire premièrement que la chose est accommodée, ou qu’elle est accouchée.
Erminio. — C’est luy-mesme. Eh, Domine, qu’a-t-il faict là?
Marc. — Où le pourray-je trouver?
Erminio. — Je veux sçavoir qu’en est.
Marc. — Je vas veoir s’il est au logis.
Erminio. — Dieu vous donne le bon soir, mon père.
Marc. — Oh. Erminio, je te cherchois : j’ay àte donner de très bonnes nouvelles.
Erminio. — Plaise à Dieu !
Marc. — Et peut-estre les meilleures que tu puisses recevoir, si naguère tu m’as dict vray.
Erminio. — Quoy, Fiammette a-t-elle eu congé sortir hors du couvent ?
Marc. — Mieux encores !
Erminio. — Qu’elle n’est point grosse?
Marc. — Mieux, mieux encores!
Erminio. — Et quoy, mieux? Mon père, je ne puis rien imaginer de meilleur.
Marc. — Fiammette a faict un beau petit garçon.
Erminio. — O chétif que je suys ! Mais voilà la pire nouvelle quej’eusse pu recevoir.
Marc. — Laisse-moy finir; et parce qu’elle n’est encore religieuse, comme tu sçais, et n’a point fait profession, la Prieure veut que tu l’espouses.
Ermimo. — Oh ! vous vous moquez de moy !
Marc. — Il est vray ce que je te dis, à ceste condition, que la moitié de son hoirie sera pour toy, et la moitié pour le couvent ;tu auras en toute façon cinq mille escus.
Ermimo. — Cecy me semble si grand’chose que j’ay peine à le croire.
Marc. — Haa, penses-tu que je me veulle mocquer de toy en choses de si grande conséquence? Je te dis davantage que, quand tu ne la voudrois espouser, on t’y contraindroit, car tu ne t’en pourrois sauver, de par les loys !
Ermimo. — Je crois aux loys ! O Dieu, mon père, est-il hommeheureux plus que moy? \ a-t-elle bien, au moins ?
Marc. — Très bien.
Ermimo. — Et qui a moyenné ce parentage.
Marc. — Moy-mesme. Car sitost que j’ay estéadverty qu’elle estoit accouchée, je suis allé soudain parler à la Prieure, que j’ay trouvée du commancement plus hère qu’un toreau; mais je l’av faict devenir comme un agneau, et avons conclud ceste affaire.
Ermimo. — Oh, mon père, combien vous en suis-je obligé! plus que si m’aviez derechef adopté !
Marc. — Demain nous l’envoirons quérir, car elle est veue d’un mauvais œil là-dedans.
Erminio. — O Dieu! quel changement soudain! J’estoys le plus malheureux du monde, et craignois d’heure en heure l’estre encor davantage; et en un moment je suis devenu tant heureux que je ne changerois mon heur à un royaume !
Marc. — Il se faut contenir, et regarder de ne plus faire ces folies; car, si ceste-cy a réussi selon ton intention, c’est par hazard.
Erminio. — Par hazard? Non, mais par vostre prudence et bon advis, qui doublement me rendent vostre obligé : premièrement pour m’avoir délivré de la plus grande douleur et angoisse que j’euz onques, secondement pour m’avoir faict un tel plaisir qu’autre que Dieu ne m’en sçauroit faire un plus grand.
Marc. — C’est trop parlé: il faut seulement que tu penses à te resjouyr avec Fiammette, puisqu’elle te plaist tant, et faire en sorte que ma bonté ne t’entretienne en desbauches, mais qu’elle serve à augmenter ton honneur, ton bien et le mien.
Erminio. — Je m’y efforcerai de tout mon cueur; je sçay bien que la jeunesse m’esgarera comme elle a faict autres foys, mais j’ay ferme et bonne intention de me bien gouverner, et vous obeyr.
Marc. — Tu cognois si je sçay excuser la jeunesse.
Erminio. — Je n’en ignore, pour l’avoir éprouvé assez souvent. Mais, mon père, je ne veux faire comme beaucoup du jourd’huy, qui en leur prospérité ne se souviennent de leurs parens et amys; ains ores que j’ay ce que je veux, et que je suys heureux, tant plus me veux-je souvenir de ce que j’ay promis à César, lequel m’a gracieusement prié vous prier faire en sorte que, par le moyen des escus qu’il a trouvez, il puisse espouser cette sœur que j’ay là-bas; et vrayment, son désir n’est qu’honneste.
Marc. — S’il veult me mettre les deniers entre les mains, je m’oblige les marier ensemble.
Erminio. — Il en veut rendre la moitié, et l’autre partie fera leur dot.
Marc. — Oh! voilà un autre langage. Je ne pense pas qu’Aridosio veuille donner des mille escus.
Erminio. — Le père de César ne veut qu’il l’espouse avec une moindre dot.
Marc. — Voilà le point! Tu sçais qu'il est plus malaisé tirer escus des mains d’Aridosio, que d’oster la massue à Hercules. Toutesfoys, j’essayerai, ce jourd’huy que j’ay la main heureuse à faire accordailles.