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LE ROI FRANÇOIS I

D'après une intaillc (cabinet des médailles, Taris) attribuée u Matteo del Nassaro,

A. FOHTEMOING, PARIS

ducats d'or ; et sera tenue et obligée ladite magistrature qui sera lors en exercice, de donner et payer, à qui l’aura ainsi tué, soit à un seul, soit à plusieurs, soit à leurs héritiers, s’il en est, ou tout autre leur légitime mandataire, pour leur récompense, la susdite somme de quatre mille ducats ; laquelle s’entend devoir être à qui ou quels, un ou plusieurs en principal, ou leurs hoirs quels qu'ils fussent, libéralement donnée en telle occurrence ; et qu’il sera concédé aux susnommés pouvoir rétablir, dans la cité de Florence ou son territoire, dix exilés (par chaque personne qui aura pris part à cet homicide) soit qu’ils soient bannis pour homicide ou tout autre crime ; et ce librement et sans nulle vengeance, à leur choix, en une ou plusieurs lois, à son ou à leur plaisir ; et, de plus, que, si l’auteur du fait est rebelle pour quelque raison que ce soit, que lui soit concédé de rentrer, etl’ab solution de son délit, ainsi que dès à présent on l’accorde et absout ; et que quiconque aura pu tuer ledit Laurent, outre les susdits bénéfices des quatre mille ducats, et grâces autres précitées, puisse à perpétuité durant sa vie porter des armes dans la cité et territoire outre deux personnes encore à son choix ; et s’il n’est point citoyen, s’entend qu’il recevra le droit de cité et l'accession à tous autres grades et qualités, et la jouissance des privilèges et bénéfices d’iceluy di’oit, ensemble tous ses héritiers légitimes et naturels, avec cent ducats de revenus pour lui et ses héritiers, comme il est dit, à payer par notre office, en temps et lieu, sans nulle réserve et dilation, année par année, dans les termes et modes qu’il leur plaira mieux, et de plus l’exemption de tout impôt, tant ordinaire qu’extraordinaire, qui pourrait en temps et lieu être imposé aux autres habitants et citoyens de la cité de Florence.

Et à qui le donnerait vif, veuillent que soit donné et décernent lesdits spectables seigneurs Huit, s’obligeant eux-mêmes et leurs successeurs dans la charge, en temps et lieu, le double de la somme dite et de toute autre faveur dessus énoncée, en toute meilleure forme et mode que leurs pouvoirs s’y étendront.

Publié par moi Dominique Barlacchia, héraut , ce jour 24' d’avril

Cependant Cosme s’affermissait, puisque l’Arétin se décidait, le 5 mai, à le féliciter de son élection, et que son oncle Jean-Jérôme de’ Rossi lui proposait ses ser vices pour ses affaires à la Curie romaine, en lui demandant un pourboire.

La pauvre Marie Soderini, réfugiée à Bologne, écrivait une lettre triste à Philippe Strozzi, qui posait pour l'heure à Ferrare ; les affaires ne s’arrangeaient guère vite, elle se sentait importune, on ne savait où se loger; elle avait peur que les tracas ne vinssent à réveiller sa maladie. Elle voyait publier le décret impérial qui consacrait Cosme. Aucune amertume ne lui manquait. Laurent, « pour cause de parricide sur la personne de l’illustre duc Alexandre de Médicis, son parent », était déclaré, par l’édit impérial, « coupable de lèse-majesté, et condamné de fait, et ipso jure exclu de toute grâce, et sa postérité inhabile au pouvoir, et d’iceluy légitimement privée ». Le comte de Cifuentès, agissant au nom de César, sacrait Cosme, accablait Lorenzino. La pièce officielle était datée de « la maison et palais de l’illustre famille des Médicis, dans le rez-de-chaussée, en la chambre de notre habituelle résidence ».

En vain les ambassadeurs de France multipliaient, pour masquer le médiocre état des affaires, leurs dépêches rassurantes, en vain Julien Soderini s'agitait, et les plans volumineux s’amassaient. Entre les Yalori trop ardents, et les Strozzi trop lâches, les exilés mal conseillés, mal dirigés, pouvaient répéter à la France maladroite et incertaine, tirée à hue et à dia, le mot du vieux chroniqueur :

Va, fie-toi meshuy aux Français!

Le mois d’août s’ouvrait à peine, que la défaite tragicomique de Montemurlo anéantissait toutes les espérances des bannis, confirmait à jamais Cosme Ier, et livrait aux vainqueurs les prisonniers de choix, parmi lesquels Philippe Strozzi, dont les incertitudes et les graves défaillances allaient s’expier dans un martyre

d'une année et plus, en celte même citadelle construite avec ses propres deniers.

Lorenzino, qui espérait trouver les affaires en meilleur point lors de son retour, retrouvait cela, quand le brigantin le ramena, vers la fin d'août, à Ragüse ! Il ne pouvait plus compter sur rien, et sa main tourmen tait sans doute cette pilule empoisonnée qu’il portait toujours avec lui, depuis sa fuite de Florence, afin d’éviter les supplices au cas où il serait pris.

Pendant que Pierre Strozzi se retirait à Andrinople ou à Aulone, pour agir auprès du sultan et le lancer sur la Hongrie, Lorenzino ne fit que toucher barres en Italie; il ne s'arrêta que peu de jours à Bologne, pour voir sa mère. Tout y était bouleversé par le désastre des exilés ; plus d'espoir, nulle sûreté, l’Italie entière livrée à ceux qui voudraient exécuter la sentence des Huit, Cosme tout-puissant à Florence. Le seul asile, et le seul pays où l’on pouvait tenter encore de vivre et de nuire aux ennemis, c’était la France.

Lorenzino passe les Alpes ; le roi arrive à Lyon le b octobre. 11 y trouve Lorenzino, qui est, là, parmi les marchands et banquiers ses compatriotes, établi comme en pleine Toscane. Les Italiens, en ce temps-là, qui dura extrêmement tard, se répétaient à Fenvi le vers d’Annibal Caro, l’heureux courtisan :

Venez à l’ombre des grands lys d'or.

Et l’or n’était pas métaphore de blason. La France était bonne à les nourrir, comme elle sera plus tard la proie d'une autre race. Et c’est sa faute : n’allait-ellc pas, à tout propos, belliqueuse et niaise, envahir ses voisins ? et, comme dira Manzoni,

Toujours repentante, et jamais guérie,

leur montrer le chemin ? S'ils lui font payer ses vantardises et ses guerres à la Fierabras, c’est bien fait.

Malgré la résistance que mettait la belle société à comprendre la langue étrangère, lesétrangers affluaient. El peu à peu, surtout à Lyon, ils formaient une cité dans la cité, reprenant leurs mœurs, jouant leurs comédies, invoquant les anciennes lois « baillées par Mgr Saint Charlemagne », affirmant la fraternité de langue et d’esprit. Au reste, qu’est-ce que la France avait à dire ? si la Toscane était soumise à Cosme Ier, tout au moins était-elle gouvernée par un prince de sa race. Mais la France, elle, va connaître, avant qu’il soit longtemps, la honte d’être gouvernée par une Catherine de Médicis, par un Concini, par un Mazarin, en attendant le jour où ce sera la Saxe, l’Autriche ou la Corse qui la foulera sous ses pieds.

A Lyon, Lorenzino trouvait, non seulement la métropole de la Renaissance française, et le centre des marchands, banquiers, et artisans italiens, mais aussi le centre des études, le foyer de l’imprimerie, où Rabelais, Dolet, maint autre humaniste de premier génie, s’ils n’était patron, était au moins correcteur chez un excellent maître comme Sébastien Gryphe. Combien pourraient dire, avec Fauteur de Pantagruel : « C’est ici le siège de mes études ! Sedes studiorum meoruml »

Dans cette ville opulente, animée par la cour, sans cesse en éveil depuis les guerres d’Italie, le quartier italien était le plus riche et le plus somptueux. C’est là que s’étalait ce luxe dans les vêtements, tel, que « les tailleurs y estoient princes et petits roys ». Il y avait un an que la première manufacture de soieries s’était fondée. Les comptoirs des Pazzi, des Capponi,

des Strozzi, des Gaddi, profitaient aux guerres, et le trésorier de France s’appelait Julien Buonaccorsi. De Tournes et Gryphe, Roville, et Frellon,et Rigaud, tous les imprimeurs s’encombraient de latin ou d’italien ; la langue française émigrait chez François Juste et chez Nourry. Moins surveillé que Paris, où les dogues de Sorbonne montraient les dents, Lyon connaissait mieux la liberté. On y écrivait et on y vivait sans contrainte.

Aussi, quelques années plus tard, un voyageur italien écrivait : « Passé le pont sur la Saône, il semble entrer à l'improviste en une cité d’Italie, et pour l ’aspect des bâtiments, et pour la manière dont les habitants sont vêtus et parlent; attendu que, comme je l’ai dit, il y a là grandissime concours de gentilshommes et marchands des premières villes d’Italie, lesquels ont établi en ce lieu une place de change et autres faciendes, qui est entre les premières d’Europe, et y font de grands gains, tout en vivant à l’ayse. Avec les dames il y a familiarité grande. »

Sur la valeur de la colonie littéraire qui s’abattait chez nous, je ne hasarde pas un mot. Je sais par expérience ( une expérience qui me lut un peu plus qu'indifférente) avec quelle aigreur certaines écoles reprochent. au delà des monts, et même aux amis les plus francs, la plus légère parole qui n’est point un éloge. C’est donc chez un Italien, un professeur italien, que j’emprunterai le jugement sur les intangibles auteurs du seizième siècle italien !

« Il n’v a pas à dire, écrit M. François Flamini, il n’y a pas à dire : la qualité des hommes de lettres réunis, sous le règne de François P1, à la cour du roi Très- Chrétien. répondit mal au bon vouloir d’un prince qui

(pour parler comme Sainte-Beuve) prodiguait avec lant de charme « les sourires et les rayons ». Ils continuent en pire, en bien pire, la tradition des Moncetti et des Quinziani. Aventuriers, ils ont pour but de gagner des sous ; leur moyen, c’est une renommée éphémère acquise à son d 'autoapothéose ; leur modèle à tous, le divin Pierre (l’Arétin)... l’auréole de divinité qui entourait la tête de l’Arétin !

« Ce sont tous des charlatans ! Sur le seuil de leur baraque, devant un public qui applaudit ou qui gausse, tantôt ils montrent, à grand renfort de tambours, les ligures extravagantes de leurs placards, tantôt ils gonllent des vessies. Sans métaphore, ils représentent dignement la science et les lettres dans cette troupe — hélas, trop nombreuse ! — - d’intrigants et de brouillons italiens, émigrés en France à la suite des Médicis, et contre qui la Muse populaire ou semi-populaire d’outre-monts chantera plus tard ces imprécations :

Ils ont par leur ruze et cautelle Deceu l’âme de maint fidelle,

Pippé le Roy, trompé les princes.

Et pillé toutes les provinces. »

Comment ces bateleurs des lettres ou de l’art n’en auraient-ils pas fait accroire à un roi rimeur, bel esprit de Cognac, dont la bibliothèque est celle de don Quichotte ? Tandis que Cliarles-Quint lisait sans cesse Machiavel et Comines, François Ier lisait les Amadis, le Chevalier délibéré,' Romuléon historié, le Jardin d’honneur, Boccace, Pétrarque, et le Rommant des déduitz. Et Rabelais lui plut sans doute parce qu’il ne le comprit point et le prit pour un gros roman gausseur. L’Italie avait laissé des souvenirs ineffaçables

chez ce roi qui entretenait des brocanteurs jusqu’à Florence et Rome.

Lorenzino trouvait la cour sans les dames. On poussait l’avant-garde de l’armée vers les Alpes. Et la princesse, la dauphine, qu’il eût pu craindre, Catherine de Médicis n’était point là. Du reste, la devait-il craindre ? Peu influente alors, stérile, — et plût au ciel qu’elle le fût restée à jamais, et n'eût point gâté le sang de France! — étouffée par la toute-puissance de Diane, la dauphine n’avait guère voix dans les con seils ; en outre, à l 'instigation des Strozzi qu’elle aimait beaucoup, elle considérait Cosme en usurpateur ; et plus tard Cosme, valet de l’Inquisition à Florence, subviendra sous main, en France, aux guerres de religion. La « funeste reine » n'était alors qu’une jouvencelle effacée, plutôt heureuse de revoir Lorenzino pour parler de Cafaggiolo et de la tante Soderini, et des cousines qui lui seront bientôt amenées par le colonel Strozzi et par son autre frère. Mais, en cet automne, le dauphin l’avait laissée au cœur de France, pour mener l'avant-garde, avec Montmorency, par le pas de Suse, à Pignerol et à Turin.

À la fin de novembre, le roi et la cour, ayant gagné le Piémont par Grenoble, Embrun, Briançon, le mont Genèvre, Bussoleno, Giaveno, où les attendait « le seigneur de la Ferté-aux-Oignons », avaient atteint Carmagnole, par Carignan. Le roi était accompagné par le cardinal de Lorraine, le comle de Saint-Pol et « autres plusieurs gros personnages ». On négociait, et la trêve fut signée le “211 novembre.

Le lendemain, G. -B. Rieasoli, que Cosme I" entretenait comme chargé d’affaires auprès du marquis du Guast, écrivait à son maître :

Avant-liicr au soir, le seigneur marquis résolut d’aller visiter le roi, et de ne mener avec lui que douze de ces seigneurs, et ainsi fut établi... Et ainsi, hier matin à l’aube, sur nos chevaux courant la poste nous courûmes dix milles, et ensuite nous trouvâmes les deux autres que l’on avait mandés le soir précédent, qui nous conduisirent à Carmagnole; Où nous trouvâmes le roi, le dauphin, un grand nombre de cardinaux, celui de Liège, avec tant de seigneurs, que trois feuilles ne seraient bastantes si je voulais vous en mander la liste ; suffit que nous trouvâmes force noblesse, ainsi qu’il se doit penser par la qualité des personnes... J'ai vu traverser une salle, à la dérobée, ce vénérable Laurent de Médicis ; je me suis informé s’il était bien vu du roi et du dauphin ; tous unanimement m’ont assuré qu’on ne tenait nul compte de lui, bien que le roi à Lyon lui ai fait don de 400 écus, et selon ce que j’ai su, il est fort mal content.

Les espions italiens ont cela de bon, qu’ils flattent leur patron, mais qu’ils ne peuvent s’empêcher de dire les faits comme ils les trouvent. Donner quatre cents écus à un homme, lui faire suivre une cour aussi brillante et composée avec la fleur du royaume, il faut reconnaître que c’est mettre des formes à la disgrâce !

Lorenzino savait user ici de ce charme et de cette adresse qui lui faisaient, quand il voulait, empaumer les gens. Et quand on lui parlait de son haut fait :

« J’ai, disait-il, tué ce duc parce qu’il voulait que je fisse pour lui le ruffian avec mes propres sœurs. » A Venise, où le grief n’aurait pas semblé sérieux, il dira :

« Je l’ai tué pour délivrer ma patrie. » Mais cette dernière raison ne se dit pas devant un roi et un dauphin.

Cependant, Ma’rie Soderini, inquiète, appauvrie, écrivait, de Bologne, à Varchi réfugié dans Padoue :

« Lorsque les afflictions sont telles, qu’elles torturent cruellement, elles ôtent tous les moyens de les adoucir: c’est notre étal mesliuy, et nous nous trouvons tous dispersés, en proie aux angoisses. » Bon pourCosme Ier

de recevoir en hommage les cimeterres conquis sur Barberousse, et que lui envoie Mgr Jove. Tout ce qui touche à Lorenzino est maudit en Italie. En vain sa mère saisit l'espérance de le voir en secret. Les nouvelles sont rares. « Je ne parlerai que du peu dont je puis parler, écrit Marie Soderini: je veux dire de mon fils, dont je n’ai plus eu d'autres lettres que celles dont je vous donnai avis, ce qui me tourmente beaucoup, car depuis qu’ils ont quitté le territoire Italien je n’étais onques demeurée si longtemps sans rien recevoir de lui. Et je ne sais rien de lui, sinon que, par la voie de Rome, dans un passage d’une lettrede M. Louis Alamanni, du 14 (janvier) dernier, il est affirmé avoir reçu des lettres de crédit pour lui-même, et pour mon fds : et il dit comment il ne se trouvait point avec lui à Montpellier, mais qu’il n’en était pas loin, et qu’il allait bien. »

Lorenzino avait écrit en effet, de Montpellier, le 28 décembre 1537, qu’il venait d’y voir Robert Strozzi. Mais au commencement de 1538. il avait regagné Lyon.

À la fin de janvier, il partait, avec la cour, et pour le Bourbonnais : on allait à Moulins. Son jeune frère Julien lui avait fait passer, de Venise, par les agents des Strozzi, ses jaques de mailles et celles de Scoronconcolo, plus une « cassette de papiers extrêmement importants, enveloppés dans de la toile cirée ». Cottes de mailles et paperasses, Lorenzino est là tout entier!

Il écrivait beaucoup aux siens, et à ces Strozzi qui allaient devenir ses frères :

J’ai reçu meshuy, dit le jeune Julien à Pierre Strozzi, trois paquets de lettres de mou frère aine, à savoir du 10 (janvier), du 2i, et du 30 du mois passé, et avec icelles, entre autres, il y en a

une adressée à V . S. qui se trouvera ci-incluse, et comme je ne sais de quel jour date la vôtre, Laurent me dit par la dernière qu’il a su votre arrivée ici, et pour cela s’est mis à vous écrire ; mais il dit qu’il n'est, pas certain, et pour cette raison m’a adressé votre lettre, et me recommande que si Y. S. n’est, point arrivée, je la brûle.

Dans la blanche Moulins, où François Ier faisait le nouveau seigneur, Lorenzino s’initiait à une autre France. Le roi se plaisait à Moulins, fief perdu par Bourbon, et Lorenzino trouvait une ville où le dernier duc avait été Italien plus qu’à demi, puisque sa mère était Gonzague. Il y avait quinze ans (1523) que la couronne de France avait réuni le duché de Bourbonnais au domaine royal, comme suite à la trahison du duc Charles. La ville, dominée par le formidable château, était encore féodale, mais belle et bien peuplée; elle avait une Faculté de médecine. La cour se logeait au château des ducs, dans l’immense et somptueuse suite de bâtiments aux vastes cours, égayées par des fontaines et qu’environnaient les jardins et les viviers « si grands qu’ils paraissaient des lacs ». Ilots dans les bassins, manèges en plein air, enclos pour les joutes, jardins à labyrinthe, à logettes et à treillages, plantés de cédrats, d’orangers, tout y rappelait l’Italie. Il y avait des jeux de paume et des ménageries dans les fossés, et l’on y lançait le p allô ne comme à Florence, on s’y divertissait avec ces mêmes lions qui ont baptisé de leur nom une rue derrière le Palais-Vieux.

Mais les événements marchaient. Le 8 février, César, délivré d'inquiétudes pour un moment, en ce qui regardait la France, s’alliait avec le pape et Venise contre le Turc. Le 10 juin, Charles-Quint et François Ier concluaient la trêve de Nice ; elle devait durer dix ans, elle en dura quatre. A Milan, le cardinal Caracciolo mou

rait, eta\ec lui le plus vigilant ennemi de Lôrenzino. El Cvbo répétait sans cesse à Cosme Ier de « bien prendre garde à sa vie ».

Marie Soderini allait connaître une vraie consolation, sortir de misère et trouver le premier fruit de l'action que son fils aîné a\ait faite. Le 1 (i février 1539, le subtil dataire Giberti, écrivant à Guichardin, le priait encore de recommander à Marie Salviali sa malheureuse parente Soderini. « laquelle avec son second fils et ses deux tilles se trouve présentement à Bologne, et mène, à ce que je puis savoir, une vie d'infortune, et en extrême pénurie ». On retenait à Florence jusqu’aux intérêts de sa dot et de celle qu’avait sa fdle veuve, Laudomine. Mais, avant la tin de l'automne, on écrivait à Cosme Ier : « La femme de feu Pierre-François de Médicis est, dit-on, partie de Bologne avec ses filles, et allée à Venise, pour les marier, l’une à Pierre Strozzi, et l’autre à Robert son frère. » Lorenzino voyait le sort de ses deux sœurs bien assuré. Et ces mariages promis par le pauvre Philippe Strozzi, ses fils, en tenant la parole, les accomplissaient sans effort. Voici ce que nous dit Brantôme, en une page savoureuse, sur les noces de la première, Laudomine, la belle et régalante veuve, aux appas copieux et drus :

Le bon seigneur (Pierre Strozzi), encor qu’il semblast, par son visage rubarbaratif, furieux et austère, si estoit-il à l’amour subject aussi bien qu’un autre... Sur quoy j’ai ouy faire ce conte à son filz, que quand il espousa la sienne, (pii estoil fort belle, aymable, sage et honneste dame, de la maison des Médicis, fort proche de la revue mère, il lui portoit, avant, telle ardeur d’amour que l’espace d’un mois il ne bougea d’avccqu’elle, à la caresser, l’accoller et coucher avecqu’elle si ordinairement et sans en bouger d’auprès ny desmonter, que par petites et courtes pauses, que luy, s’en rassasiant son benoist saoul pour un coup, se partit de là, et il n’en fit plus jamais tant de cas, ny lui lit tant

de caresses ny d’accollades ordinaires comme en l’espace de ce mois, et s’en reffroidit bien fort après, (M. d’Estrozze me l’a dit ainsi) ; à quoy il avoit tort ; car, quand ce seroit la meilleure et la plus délicate viande du monde, en la mangeant et prenant de telle satiété jusqu’à crever, l’on en a puis après en très grand’liorreur, et toujours sur le cœur. 11 en devoit tousjours gouster en appétit, et faire comme l’on fait aux dogues en Angleterre, lesquelz leurs maîtres ne laissent jamais enchaîner sur la beste qu’ilz ont attaquée, mais les en retirent aussitôt qu’ils les voyent acharnez et par trop aspres.

Pour nous, Français et nés Lorrains, nous ne saurions oublier que Pierre Strozzi lut un grand soldat de la France. C’est un des noms italiens que le cœur de la France adopte et conserve entre ses héros. Celui qui mourut en prenant Thionville, et dont le modeste tombeau, « sans aucune montre ny de pierre ni d'armoirye ni d’epitaphe », se plaça vis-à-vis du maîtreautel à Notre-Dame d’Epernay, ce fut le dernier défenseur des libertés florentines et siennoises, et ce fut aussi le vaillant maréchal de France que nos vieilles chansons proclament :

Le Seigneur Pierre Estrosse,

Vaillant comme un César,

Jour et nuit aux approches,

Faisant faire rampai s !

C’est le héros de notre Metz, Metz l’inviolée en ce temps, où l’on voyait durant le siège :

Le Seigneur Strosse sans cesse Se promenant sur les rampars,

Nuict et jour plain de grand adresse,

Faisant Metz fort de toutes parts.

Ces mariages affermissaient Lorenzinoen France. La dauphine elle-même, si elle gardait la moindre rancune envers lui, protégeait toujours les Strozzi; elle ne

pouvait oublier que le père de Pierre avait été l’ambassadeur auprès du roi, lors de sou mariage avec le duc d’Orléans ; et les Italiens ne s'y trompaient pas ; lorsque Catherine devint reine, ils félicitaient Pierre Strozzi comme « du principe d’une plus grande élévation pour lui ».

Lorenzino, content de ce côté, vivait pour lui-même. Il avait enfin connu Paris. « On ne sait rien, en ce pays, sur Laurent de Pierre-François, écrivait de Fontainebleau, le 24 février, l’évêque de Saluées, Alphonse Tornabuoni, au duc Cosine. On pense qu’il s'est renfermé dans un collège à Paris, et qu'il y étudie. Scoronconcolo et les siens sont allés, avec le prieur de Capoue (Léon Strozzi) sur les galères que le roi lui a octroyées ; et l'on tient pour assuré que Laurent s’en est débarrassé parce que leurs insolences lui devenaient insupportables. »

Lorenzino, seul, menacé, se musse dans un collège, sous un faux nom peut-être, jusqu’au moment où, serré de plus près par les affidés de Cosme, il se mettra chez le trésorier Buonaccorsi.

Dans un collège ! — sur-le-champ, un professeur italien, auteur d’un livre méritoire, va supposer que ce collège était... le Collège... de France. Et vous voyez les belles suites d’une aussi brillante hypothèse. Demander, suivant la légende, en visitant notre Collège de France,

« où sont donc les dortoirs? » cela n’est rien encore; voici qui vaut mieux : Lorenzino s’enferme, « rinchinsio (sic) », dans un collège. Et où serait-ce, je vous prie, sinon dans le seul « collège » qui n’a de collège que le nom, et où personne n’a jamais eu le moyen de « s’enfermer » ?

La raison donnée est bizarre ; c’est, dit le professeur,

que Lorenzino touchait à ses vingt-six ans, et qu’il n’était pas supposable qu’il dût se retirer à pareil âge dans un autre collège. Mais est-ce que l’on n’a pas vu, pour citer un héros du même siècle, Ignace de Loyola s’asseoir sur les bancs du collège Sainte-Barbe lorsqu’il comptait trente-six ans plus que sonnés ? Et Calvin, qui vint à Fortet, dans cette masure qu’on voit encore auprès de Sainte-Barbe, c’est en l’an 1533 qu’il s'installe rue des Sept-Voies, et il a vingt-quatre ans. Au commencement du siècle suivant, un Allemand fugitif, qui était au ban de l’Empire et se savait recherché, placardé partout, ne trouvait point meilleure cachette que d’offrir « à un homme qui tenait des pensionnaires à l’Université, tout ce qu’il voudrait pour un trou de chambre ». Au milieu des trente mille écoliers, dans celte Université sans égale en Europe, on n’était guère en vue, et c’est ce que voulait Lorenzino. « Les écoliers, disait alors un Italien, ne sont point à comparer pour la politesse et les mœurs aux nôtres d’Italie, mais quant au savoir, il en est force très-excellents. «

Lorenzino s’abrita sans doute en ce collège des Lombards, fondé jadis par le Florentin André Ghini, évêque d’Arras, « près Saint-Hilaire » ; il y fut probablement un camériste , comme on disait alors, un élève en chambre, nourri et servi à ses frais. Là, il pouvait vivre tranquille. Tout le monde se connaissait, et les portiers, les « Polyplième » étaient vigilants à la porte unique : là, si le cœur lui en disait, il pouvait faire jouer son Aridosia, — tirée de la fameuse caisse aux écritures très importantes, — devant le public scolastique, le 25 août, jour de la Saint-Louis ; il était là dans le quartier de Villon et de Babelais, sur le clos Bruneau, entre la Couraux-Bœufs et les vieux murs de Philippe-Auguste ; avec

des arêtes plus fines aux monuments, une plus curieuse ardeur d’esprit, et la saveur incomparable de l’air parisien dans un pareil lieu, c’était pourtant un peu Florence, avec les odeurs des venelles, les maisons noires où riait parfois une sculpture précieuse, des grands espaces vides auprès des baraques entassées, les cloîtres pour rêver, les églises pourvoir les dames, des hordes bruyantes et assez brutales sur les pentes de la montagne, une rue des Chartes (Chartière) pleine de parchemins et de vieilles paperasses, tant de libraires qu’ils dévalaient jusqu’à la rivière, et, si l'on veut, le Collège de France, alors dans sa jeunesse, et qui pouvait accueillir, après la Sorbonne, l’auditeur toujours avide et prêt à se farcir la cervelle.

Lorenzino connut peut-être, en cette illustre école, fondée neuf ans auparavant ( 1530 ) par le

Prince excellent, plus beau que le Dieu Pan,

Franc, libéral, comme le pellican.

ces leçons mirifiques où assistait, avec le roi, Marguerite de Navarre. Il vit les lecteurs, affublés de la cornette, large bande en soie qui tombait de leur col jusqu’à terre, et pouvait rappeler à Lorenzino les fresques du Carmel et de Sainte-Marie-Nouvelle. Ces cours, il fallait les suivre tantôt dans un collège et tantôt dans un autre, à Cambrai, aux Trois-Evêques, à Tréguier, au Cardinal-Lemoine, à Fortet, d’où Calvin venait de sortir, aux Lombards même, où Lorenzino demeurait peut-être. On se mettait où l'on pouvait. Les querelles des harengères, les cris, les puanteurs de la rue, suspendaient les leçons. Ou bien il y avait trop de monde, et alors, s’il faisail beau, le maître parlait en plein air.

On s'engouait des étrangers. Voulté disait :

Gontemnit Gallia Gallos.

« La Gaule méprise les Gaulois. » Ce stupide vice, qui n’est ni nouveau ni curable chez nous, avait assis en Sorbonne Robert de’ Bardi, et, dans le Collège de France, en 1531, Paul Paradis, juif de Venise et qui se nommait Ganossa de son vrai nom.

Cette vie scolastique, parmi ces gens d’encre et de livres, que Rabelais tenait pour « masques hors du sens », réveilla chez Lorenzino son amour pour les « paperasses très-importantes », et lui banda sa rhétorique. C’est sans doute en ce temps qu’il écrivit son Apologie.

Demeuré classique, loué par des hommes tels que Giordani, Leopardi, le morceau reste digne d’être traduit.

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