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CHAPITRE V

Lorenzino sur le chemin de Turquie. — Ses poésies. — Retour de Constantinople. — Il passe en h' rance. — Lyon, Moulins, Saintes, Paris. — L’Apologie. — Vie de Lorenzino en France. — 11 revient en Italie après la mort de son grand-oncle Soderini. — 11 se fixe à Venise.

Si Lorenzino quittait l’Italie sans grande illusion sur l’avenir politique, il avait au cœur le souci poignant d’assurer un lendemain heureux à tous ceux qu’il laissait loin de lui. Avant de quitter Venise, il avait écrit à Philippe Strozzi, qui était alors dans Bologne, une lettre longue et pressante, pour lui recommander sa mère, pour le prier de surveiller les intérêts du cadet Julien, et aussi pour conclure le mariage de ses deux sœurs Laudomine et Madeleine avec deux des Strozzi.

Philippe Strozzi lui répondit le 4 avril :

Magnifique et très honorable Messire Laurent,

Vous m’écrivîtes lors de votre départ d’ici, longuement ; j’ai différé ma réponse, attendant de pouvoir vous dire quelque chose de plus certain et de plus fixe sur nos agissements et nos espérances ; je ne le ferai pourtant point par les présentes, peut-être. Mais me trouvant ici (à Venise) et partant dans deux heures pour Ferrare, j’ai cru expédient de ne manquer point à vous écrire les présentes, lesquelles si elles ne répondent point à tous les passages essentiels des vôtres, vous me tiendrez pour excusé par ce que je n’ai point ici vos lettres, qui sont demeurées à Bologne avec mes autres papiers.

Quant aux affaires privées, vous me recommandez avec tout votre cœur votre Julien, qui se trouve ici avec Zeffi : en m’informant comment il mène sa vie, je trouve qu’il s’occupe de ses études, et vit de façon louable sous tous les rapports, passant le temps moult doucement en compagnie de mes fils les petits. J’ai commis à Zel'ü qu’il ne le laisse manquer de rien, et qu’il demande à mon cher François Dini tout ce dont il aurait besoin, sans regardera

aucune chose ; et, à Dini, qu’il fasse ce que lui dit Zeffi ; pour ce qui est de se prévaloir du crédit sur les Salviati, ou de la moitié tout au moins, j’en ai parlé maintes fois avec Averardo, lequel, ensemble Calandro, se tient à Bologne pour n’être point molesté à Florence, et je le trouve pleinement disposé à faire pour nous et pour lui tout office dù à un bon et cher parent. Mais c’est un personnage timide, ainsi que vous savez, et il ne fait rien sans l’avis de Calandro, et comme il lui a été dit verbalement par Octavien et Cosme de ne rien payer du crédit qu’il a en main au nom des hoirs Pierre-François de Médicis, il ne se décide point à le diviser, et à payer à Julien la moitié qui lui appartient, ainsi que je l’aurais voulu ; pourtant nous en sommes demeurés à ceci, que votre mère prenne la tutelle dudit Julien, laquelle ne lui peut être refusée, et qu’à elle, comme tutrice, soit ensuite payée la part regardant Julien, et quand nous serons là-dessus, nous verrons à renforcer le plus possible la part en question, en mettant au compte de votre part ce qui fut dépensé par vous, à cette fin que sa moitié reste la plus grande possible.

Il est nécessaire, pour ces actes faire que votre mère se transporte à Bologne ou ailleurs, hors du domaine ; et on le lui a fait entendre, et elle ne manquera pas de le faire dès qu’elle aura pris l’eau de Porretta, laquelle, pour un malaise, elle prenait voici quinze ou vingt jours environ, dans ce monastère du Mugello, où elle s’était retirée avec ses filles.

Quand elle aura pris la tutelle dudit, je serais d’avis que Julien prit les ordres ecclésiastiques, et d’envoyer ensuite reconnaître sa moitié des biens patrimoniaux, et que votre mère se fit consigner sa dot, et ainsi de se mettre en possession des choses qui ne peuvent être refusées ; puis de faire à Rome tels actes qui seront jugés nécessaires par les jurisconsultes, pour les questions compétentes à l’hoirie du pape Clément ; duquel j’ai remis le testament entre les mains de maître Silvestre Aldobrandini, et pour ce qu’il m’en a fait rapport, il croit la cause de Julien bonne. Il se procédera en ces matières sur le conseil du susdit, dont assez connaissez la suffisance et affection. Cependant Averardo aidera de quelque somme chaque mois Julien, en compte des intérêts qu’il tirera du crédit qu’il a en main, en faisant le change avec double commission, comme par le passé.

Quant à la parenté convenue entre nous, je ne suis pas pour changer jamais de sentiment, et toujours la désire, non moins que vous ; il est bien vrai que mon Robert étant destiné dès longtemps par lui-même et par moi, à l’état ecclésiastique, il ne me reste d’autres fils à marier, que Pierre et Vincent, lesquels sont d’une

profession bien éloignée du mariage, et, qui plus est, tout à fait hors de mon autorité, et dont je ne puis disposer. N’allez pas prendre ceci pour une retraite, car vous vous tromperiez en ceci, mais je dis cela seulement pour vous montrer comment vont les choses. Si notre cité retrouve sa liberté, l’un et l’autre de ces deux quitteront, je m’assure, l’état des armes et se rapatrieront ensemble avec moi, dans lequel cas je suis certain que je pourrais disposer de l’un d’eux. Mais étant loin de moi, et dans les armées, comme ils sont à présent, et n’étant avec eux guère d’accord, attendu qu’ils dépensent au-delà de leurs facultés, et qu’il ne me paraît point honnête de ruiner mes autres enfants à leur profit, je ne sais ce que j’en puis attendre.

Quant à ce qui est de procurer quelque bénéfice à Julien grâce aux ambassadeurs qui sont ici, ou de l’envoyer en France, je ne manquerai pas de m’y employer comme il faut ; mais ce ne sont pas là choses où fonder entièrement ses espérances, et j’en puis parler aussi savamment que pas un. Le séjour bon pour Julien me paraît cette ville-ci, ou Padoue, pour la sécurité, les mœurs, et pour vaquer aux études ; et si j’étais de nouveau déclaré rebelle, comme il peut aisément advenir, car je ne regarderai à rien pour aider ma patrie, j’approuverais en ce cas que Julien se séparât de moi, afin qu’il n’eùt pas de déboires dans ses biens et revenus, pour être un suspect par son commerce avec les rebelles ; et je ne manquerais de lui secrètement tenir telles aides que besoin serait.

Il me reste à dire que, demandant aux ambassadeurs s’ils avaient eu réponse du roi touchant vos affaires, ils me dirent que la principale lettre où le roi traitait ce sujet avait péri, et que par une deuxième où il renvoie à la première, il en louche un mot bref ; d’où ils peuvent inférer que vous êtes en bonne grâce auprès de Sa Majesté, et ils me l’ont dit de telle manière que je leur prête foi ; nous y reviendrons, et vous serez instruit par d’autres lettres ; et hæc de privatis satis.

Il lui exposait ensuite leur situation politique ; promesses de la France, sous deux mois, volte-face du pape, rien de nouveau que du mauvais et du douteux. Celle lettre, écrite deux jours avant l’arrivée de Loren zino sur les quais du Bosphore, dut l’animer encore à l’efTorl suprême auprès de Soliman ; car il avait, quoi qu’on en ait dit, une mission politique.

Cette mission, c’était de savoir les intentions de

Soliman, de concert avec l’ambassadeur LaForest, et de les rapporter en détail au roi de France. Lorsque Lorenzino se présenta devant François Ier quelques mois plus tard, il « rapporta au Roi que le Grand Seigneur était mécontent de lui, parce que, malgré les promisses à lui faites par son ambassadeur, il ne se trouvait point en personne avec grosse armée dans l’Italie, contre l’empereur, lorsque lui-même avec force gens il était venu par terre à la Velone (Àulone), et, avec une armée plus considérable que jamais, avait assailli les ports de l’Italie, et les Etats du commun ennemi, suivant leurs conventions réciproques. Et pour ce, le Grand Seigneur et tous les Bachas, étaient de très mauvais vouloir. Cet aiguillon du Levant, outre le besoin de ne point laisser perdre ses gens, et les affaires d’Italie, avait poussé le roi à venir en personne. »

Est-ce donc un médiocre effet, pour une mission de trois mois ?

Lorenzino eut trois entrevues, tête à tête, avec le sultan, il fut présenté à force Bachas, et reçut une paye et un titre équivalents à ceux d’un anspessade, c’est à dire à peu près uniquement honorifiques. Il ne perdit point son temps à Constantinople.

Mais il employa mieux encore celui de la traversée, sur le brigantin qui voguait de conserve avec celui de l’ambassadeur turc. Il fit des vers, plus précieux encore par le sentiment que par la forme, car ils remplacent un peu cette lettre perdue, où il expliquait à Strozzi ses désirs et ses affections pour les siens.

Tant plus je fends les ondes salées de l’Adriatique, et plus je m’approche des pays ou le soleil se lève, tant plus semble que mon désir revoie en arrière, et raccompagne l’astre aux pays où il se couche ; aussi, pour peu qu’il advienne qu’à ma route Celui-

là concède des souilles propices, que nul ici— bas n’adoreainsi qu’il le doit, et mon âme sera vite où elle veut être, et je toucherai les rives ultimes de la mer. Et ce n’est point pour changer de terre, ou de printemps, ou d’été, que s’échappe ainsi mon juste et ardenl désir ; mais mon âme reste offensée do ceci, et lors de mon départ elle me l’a dit, à savoir que c’était vilenie, île fuir vers une nation si lointaine, laissant là sa magnanime emprise.

Lorsque je vois surgir vers l’Orient le soleil avec le jour, et avec la belle aurore, je dis en moi-même qu’il vient pourtant de voir mes doux frères et sœurs, et ma sainte mère ; alors une folle et pieuse pensée me vient à l’esprit : que puissé-je être dans le beau char, alors que de son rayon immortel il dore les rives du vil Arno, jadis si puissant. Une vraie flamme d’amour m’embrase le cœur ; onques ne me séparai de vous rassasié, ni n’espère loin de vous vivre (ô ma mère, à mes frères) 1 II est faux, cet autre (amour) que le monde appelle l’amour, et qui, changeant ses sentiments en peu de temps, fait repentir enfin d’une si folle idée.

Il y a, dans ces vers, dans ces sonnets écrits peutêtre sur le tillac, en face du soleil qui se levait sur la tumultueuse Adriatique, un sentiment vrai, qui se débat au milieu de la friperie à la mode, et dans une langue empoisonnée par l'époque et empêtrée par les oripeaux classiques. Les deux pièces forment un ensemble, et les détails réels qui transparaissent sous la forme conventionnelle, permettent de les rapporter au temps de la traversée de mars-avril 1537.

Il existe encore un autre sonnet, parodie faite, sur les mêmes rimes, d une pièce écrite par Annibal Caro à la louange de Charles-Quinl. La louange était plate, la réplique ne vaut guère mieux.

Après de si infâmes et scélérates entreprises, César rapace, et, dans ces entreprises-la, tant de peuples lointains, amis et ennemis, tant de fois volés et conquis ; l’Afrique mise à sac, et vos armes poussées jusque vers le couchant, après que vous eûtes fait votre proie de la belle Europe, je ne sais ce qui reste pour ruiner tous les pays du monde, sinon d’assaillir l’Orient, et pousser si avant

à l’encontre du soleil, en larronnant toujours, que, l'aigle revenue par l’autre côté jusqu’aux lacs d’où elle est sortie, vous puissiez dire, après avoir mis à mal et la terre et l’onde, tel qu’un brigand sans foi qui ne révère point Dieu : « Seigneur, autant le soleil voit de terre, autant j’en ai volé ! »

I/excuse de la piètre riposte serait le patron sur lequel on l’a taillée ; mais qui forçait Lorenzino à l’amasser les rimes du ((commandeur» Annibal Caro? Voici encore, entre deux épigrammes ou épitaphes, la meilleure, adressée au triste écrivain Jean-Baptiste Strozzi (l’Ancien) :

Cy-git Strozzi, bonne personne.

Il fut, un temps, poëte, et mérita jadis Le laurier de Phébus ; mais il prit femme 1 et puis Sur sa tête on ne put faire entrer la couronne !

Un madrigal, enfin, dans ce siècle à madrigaux:

Mon cœur est un vrai enfer, et je suis vraiment un damné, çt le feu qui me brûle est infernal vraiment. Je me consume sans répit, et je n’ai point d’espérance, et de l’objet aimé j’ai perdu la vue divine, sous sa forme charnelle ; et je vis, obstiné en mon désir ; en ceci seulement mon destin diffère de celui de la race maudite, quelle brûlé à raison, et que je brûle, à tort ; qu’elle maudit souvent et déteste le Dieu son créateur ; et moi, je loue, aime et désire qui me brûle !

Enfin, une faible ballade.

Ces vers, de beaucoup inférieurs à ceux du Magnifique, meilleurs que ceux de Laurent de Pierre-François l’Ancien, ne vaudraient pas la peine qu'on troublât pour eux la poudre des bibliothèques, s’ils n’étaient de Lorenzino, et s’il n’en avait fait très peu. Remarquable en ceci du moins, qu'il ne gâta guère de papier, et, prince amateur, dédaigna de grossir davantage l’amas, le ramas de rimailles qui ont déshonoi’é ce siècle littéraire, en Italie.

Quelques jours après son arrivée à Constantinople, Lorenzino, logé au quartier de Péra, siège des comptoirs francs, écrivait à Philippe Strozzi :

Magnifique M. Philippe,

J’arrivai ici le fi du présent, et j'y fus reçu par Mgr de la Fores! avec la plus extrême courtoisie, tant, que je resterai avec Sa Seigneurie jusqu’à ce qu’on apprenne quelque bonne issue de nos affaires, dont il n'y a nulle nouvelle depuis mon départ d’Italie.

On m’a remis une lettre de V. S. du tfi février, où vous me croyez à Venise, à laquelle il n’est point séant de faire réponse, car entre temps maintes choses ont dû se passer conformes à celles qui étaient alors en suspens.

Et bien des choses d’ici se feront plus tard que ne pensais, car à mon avis l’armée ne se mettra pas en marche avant la mi-mai, et dans l’espace d’un mois gagnera Aulone, et le Grand Seigneur ne quittera point Constantinople avant l’armée, si bien que l’affaire se prolongera vers la mi-juin ; il est bien vrai que ses forces seront très grandes, car il aura, tant de palandres que galères, bâtardes et légères, plus de quatre cent cinquante bâtiments à rame, et environ cinquante nefs et galions, et avec sa personne viendront deux cent mille hommes. On ne pense plus qu’il passe en personne dans l’Italie, encore que cela se dise; mais qu’il aille à Aulone, cela est sur, et déjà la rumeur s’en est répandue, et sa garde se pourvoit de chevaux, si bien qu’il n’y a point à en douter, et les affaires du Sophi ne vont pas si bien qu’elles puissent le retarder dans l’entreprise. Voilà ce qui se peut dire ici là-dessus.

Des choses de là-bas, nous ne savons rien depuis deux mois, si bien que nous sommes dans un désir extrême d’avoir vos lettres.

J’ai eu grand plaisir à savoir que M. Pierre venait, lequel doit être arrivé depuis un bout de temps. Je prie V. S. de me recommander à lui. Et moi, je lui recommande ma famille, dont je n’ai nulle nouvelle, et je ne leur vois point d’autre protecteur que; V. S. Et moi, d’ailleurs, je me recommande à vous, aussi Mgr de la For est.

De Péra, le 17 avril de 37.

comme votre fils, Laurent de Médicis.

Au magnifique M. Philippe Strozzi, mon très vénérable, à Pologne ou tout autre part qu’il puisse être.

Quatre jours après, la sentence publique et officielle

qui bannissait Lorenzino et mettait sa tête à prix, était proclamée par les Huit, à Florence, dans les termes qui suivent :

Sentence de bannissement.

Les spectables et très dignes Seigneurs les Huit de Garde et Pouvoir de la Cité de Florence,

Attendu l’horrible, impie et détestable crime et trahison d’homicide commis par Laurent de Pierre-François de Laurent de Pierre-François (de Médicis) sur la personne et par la mort du jadis Illustrissime Seigneur Duc Alexandre de Médicis, en date du vj de janvier dernier passé ; cas vraiment exécrable et péché scélératissime, tel que pareil ne fut onques ouï de mémoire humaine : Et désirant les susdits spectables Seigneurs Huit punir un tel délit et crime d’une peine autant que possible congruente, considérant de quel triste exemple il serait qu’il n’en fût point fait très-manifeste démonstration de sévérissime justice et de châtiment très cruel, moyennant laquelle chacun prendrait exemple, et non seulement n’oserait commettre à l’avenir rien de tel, mais ne pourrait même penser à prendre jamais part à si insolente scélératesse et si pernicieuse et abominable trahison ;

Pour ce, font publiquement publier et notifier à quiconque, de quelque état, grade, qualité ou condition qu’il puisse être, comment les susdits spectables Seigneurs Huit ont délibéré et déclaré ledit Laurent de Pierre-François de Laurent de Pierre- François proditeur et traître à son Seigneur ; coupable du péché et délit de Lèse-Majesté, rebelle aux lois de la Commune florentine ; et perturbateur de la paix de la République florentine.

Et dans les modes et formes précitées, a été par lesdits spectables Seigneurs Huit constitué et mis ledit Laurent sous le coup de toutes peines, châtiments et punitions introduits et disposés aussi bien par le droit commun, que selon les lois, statuts, réformes et ordonnances de la Commune florentine introduits, faits et délibérés contre tels traîtres, rebelles, coupables de Lèse-Majesté et perturbateurs du Pacifique Etat de la République florentine jusqu’à ce présent jour.

Et en outre ils font publier et notifier comme dessus que, quiconque tuera et privera de vie le dit Laurent de Pierre-François, et en fera foi par devant le magistrat du lieu, de l’avoir dûment mis à mort, celui-là sera récompensé ainsi qu’il suit : savoir, qu’il devra recevoir, et ainsi lui sera en effet donné, octroyé et payé par iceux magistrats les Huit ( cinq effacé) quatre mille

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