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CHAPITRE VI

Lorenzino à Venise. — Les palais où il demeura. — Ses amis. — Ses maîtresses. — La préparation de son assassinat par Cosme Ier, les espions et les sicaires. — Meurtre de Lorenzino.

Lorenzino. parent des Strozzi, qui subvenaient à ses besoins lorsque la confiscation de ses biens le laissai I trop pauvre, n’avait pas grand’peine à s’établir commodément sur les lagunes. Il y retrouvait, à défaut de ses sœurs que leur mariage éloignait souvent, et de son frère qui palliait la ruine commune en s’attachant aux Strozzi. la compagnie el l'influence bienfaisante de Marie Soderini.

Lorenzo le traître se trouve ici, écrira plus tard un ambassadeur llorenlin, et, à ce que j’ai pu savoir, il habite avec sa mère et deux serviteurs seulement, et on ne le voit jamais qu’en barque et en des lieux solitaires, et encore rarement. Il habite au Canareggio, audessus du pont qui mène à Saint-Job, du côté du Ghetto ; c’est une grande maison neuve, peinte, et qu’on appelle la maison du Gonnella ; et elle a, derrière, un jardin avec sortie versMurano, jouxte l’abattoir aux bestiaux.

C’était un palais fameux parmi ceux de Venise, on le citait avec celui des Lorédans à San Stefano, des Pesari «à San Benetto, des Priuli à San Severo. Les mornes touffeurs des lagunes y versaient la fièvre et le rêve. Et la gondole qui prenait Lorenzino sur les marches de son jardin n'avait qu’à tourner la corne du canal, pour gagner, derrière Saint-Jérôme, Sainte-Marie-du-Jardin. Sainte-Catherine, la florissante Murano, tout éventée de beaux ombrages en ce temps là. 11 n’était pas jusques aux bruits de l’abattoir, qui devaient réjouir le cœur de

Lorenzino, comme les traînées de sang sur l’eau putride lui rappelaient la douce nuit où il tranchait le col au duc, avec « un couteau pour le pain », et lui mettait le gosier dehors.

Venise commençait à sentir la ruine que lui causait la découverte du Nouveau Monde, « la pire nouvelle, dit Priuli, à l’exception de la perte de notre liberté ! » Ballotté par les alliances précaires et les inimitiés trop puissantes, le vaisseau de Saint-Marc dérapait sur ses ancres d’or. Et c’était

Venise l’inconsolée

Mise en pleur et grant douleur ;

France, Espagne et l’Empereur Ils m’ont toute désolée !

Mais c’était encore la libre Venise ; elle n’avait point livré Bruno. On y vivait à l’abri ; sinon sauvegardé toujours par les lois, caries Conseils étaient timides, du moins sans nulle tyrannie pesante. « Cité fort libre, dit Bandello, où chacun, de quelque état qu’il soit, peut aller et venir seul ou accompagné, comme mieux lui semble, car nul n’y est qui l’en reprenne, ou en murmure, comme ici. » Les gens de lettres la célébraient : « Nous sommes libres, comme la cité, disaient-ils, et notre salle de l’Académie est ceinte par la mer Adriatique ! » Aussi Montaigne écrivait-il encore, vers la fin du siècle, en parlant du cher Estienne de la Boétie : « S’il eust eu à choisir, il eust mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac, et avoit raison. » Et tandis que du Bellay, si dépaysé qu’il s'affole, traite les Vénitiens de « coïons magnifiques », La Boétie a proclamé que c’est « une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entre eux ne voudroit pas estre roy » .

Près de l’église Saint-Job, encore admirable par ce

portail où la première Renaissance entrelaça des liserons, Lorenzino trouvait le beau cloître propice aux rêves et aux entretiens secrets. Car il ne cessa pas un jour de conspirer contre Cosme et Charles-Quint. La vie qu’il menait, dans cette ville corrompue où tous les penchants s’étalaient aussi librement qu’à Rome, était masquée, fuyante et secrète pendant le jour. Mais les soirées étaient charmées par la société des dames. Fort surveillées, étroitement esclaves tant quelles étaient jeunes fdles, les femmes vénitiennes, à peine mariées, donnaient des bals, dansaient des ballets et jouaient divers instruments qui formaient des concerts recherchés. Corps superbes, que harnachaient pompeusement, sans les écraser, les joyaux éclatants, colliers de mille ducats, anneaux, rubis balais, diamants, saphirs, émeraudes venues des Indes orientales, grosses perles au féerique orient, elles aimaient à se montrer parées, à recevoir, à respirer le fade encens des médiocres auteurs qui les courtisaient. Peut-être le méchant madrigal de Lorenzino fut-il composé pour celle qui, dans les tout derniers temps, embellira sa destinée.

Un historien dilettante, vrai patricien des lettres, a dit:

L’image de Venise, en ce siècle, elle est dans les Cènes de Paul (Véronèse), où les patriciens, sous d’amples loggias, convient les rois à leurs banquets fastueux. Pourtant, à cette époque, ce n'est plus l’allègre harmonie des fêtes du quinzième siècle ; c’est une joie plus âpre. Au quinzième siècle, c’est l’expression d’une grâce, pure en ses sources ; dans les cérémonies du seizième siècle, on voit commencer les spectacles exagérés de la pompe, et l’excès de l’élégance.

Lorenzino vit des lettrés à Venise ; s’il eut la fortune d’échapper à la brutale compagnie de l’Àrétin, espion salarié de Cosme 1er et mouchard complice de ses agents

secrets, il fut ami de Mgr délia Casa, nonce du pape Paul III, et il vit chez lui les gens de lettres.

Ce monseigneur florentin sortait d’une famille originaire du Mugello. Sous le grand front qui surplombe sa face vicieuse et flétrie, mais spirituelle malgré l’empan de barbe où elle disparaît, Monseigneur agitait force rimes, des dialogues, un tas de compositions pédantesques, à ravir Lorenzino. L’Arétin ne dira-t-il pas, dans cette haine des pédants qui est son seul grain de génie : « C’est la pédanterie qui égorgea le duc Alexandre. » Délia Casa avait exécré Alexandre. Agent des Farnèse, il charmait sa nonciature en écrivant des vers obscènes; même les rimes qu’on peut lire font rougir, par leur ineptie, les vrais lettrés. Quant à sa prose, elle faisait jeter le livre à son rival, le rocailleux Alfieri.

Un prélat créé par les Farnèse, qui avaient tenté de faire tuer Charles-Quint, devait comprendre Lorenzino. Ce catholique, cheville ouvrière du concile de Trente, avait d’abominables moeurs ; il les niait chez les autres, s’ils étaient Farnèse, il les pratiquait pour son compte.

Du reste, tout lecteur de Machiavel sait que ce nom de délia Casa le prédestinait.

Chez ce nonce, Lorenzino est signalé le 3 décembre 1545, par un des espions qui frayeront la voie aux assassins. « Laurent le traître, qui va souvent, à ce que l’on dit, chez le révérendissime Légat, y était ces jours-ci quand y alla l’ambassadeur d’Angleterre ; et comme Son Excellence entrait dans la chambre, il ne put se cacher si bien qu’il ne fût vu par Elle, bien qu’avec quelques autres personnes il se retirât derrière un lit qui était là. Le susdit ambassadeur fit semblant de ne point le voir, et il me semble, à moi, que sa cachotterie se peut justement exprimer par cette sentence des juriscon-

suites antiques : Latitatio est, ut Cicero inquit, turpis occultatio sui. » Quand on vous le disait, que la pédan terie, dans ce siècle, tue en latin !

Il y avait pourtant des gens, à la solde même de Cosme Ier, qui serraienten public la main de Lorenzino. Mais c étaient des fous, des bravaches, des artistes ! c’était Cellini. « Passant mon temps, dit le sculpteur, dans cette belle et richissime ville de Venise, ayant salué ce merveilleux peintre Titien, et Jacques du Sansovino, notre excellent sculpteur et architecte florentin, fort bien gagé par la Seigneurie de Venise (car nous nous étions connus dans notre jeunesse à Rome et à Florence, puisqu'il est nôtre et florentin), ces deux hommes de talent me firent maintes caresses. L’autre jour d’après, je rencontrai messire Laurent de Médicis, lequel soudain me prit par la main avec le plus grand accueil qui se puisse voirau monde, attendu que nous nous étions connus à Florence quand je faisais les monnaies au duc Alexandre, et ensuite à Paris, lorsque j’étais au service du Roy. Il se tenait alors chez messire Julien Ruonaccorsi, et comme il ne pouvait passer son temps ailleurs sans courir les plus grands dangers, il restait la plupart du temps chez moi, à me voir travailler à ces grands ouvrages.

« Et, comme je le dis, à cause de cette ancienne connaissance, il me prit par la main et me mena dans sa maison, où se trouvait le seigneur prieur Strozzi (Léon), frère du seigneur Pierre; et, tout joyeux, ils me demandèrent combien de temps je comptais rester à Venise, croyant que je voulais retourner en France.

« Je répondis à ces seigneurs que j’élais parti de Florence pour la raison que j’ai dite plus haut, et que sous deux ou trois jours je voulais m’en retourner à

Florence, servir mon Grand Duc. Quand j’eus dit ces paroles, le seigneur prieur et messire Laurent se tournèrent vers moi avec un air si sévère, que j’en eus grand’peur, et me dirent: « Tu ferais mieux de t'en « retourner en France, où tu es riche et bien connu ; « car si tu retournes à Florence, tu perdras tout ce que a tu avais gagné en France, et Florence ne te vaudra « rien que déplaisirs. » Je ne répondis rien, et partis le jour suivant pour Florence. »

Il se passait, on le voit, des scènes graves en ce palais qui portait le nom du bouffon Gonnella. Et l'on sent quelle haine atroce Cosme Ier entretenait contre celui qui ranimait sans trêve la rébellion. Avide, jusqu’à la fureur, de tout ranger sous son joug, de réduire à néant toutes les promesses qu'il avait accepté de faire pour saisir le pouvoir, Cosme exécrait ses derniers brandons de la liberté républicaine. Duc, grand-duc, il abominait les rebelles ; homme et fondateur de dynastie, il les redoutait. Outre sa haine éternelle contre son cousin, le rôle de Lorenzino le révoltait : un Médicis, qui excitait à conspirer contre les Médicis !

Aussi Cosme Ier, que l’historien florentin par excellence appelle : « l’amateur et le choyeur de sicaires », et qui finit par assassiner lui-même et autour de son propre trône, Cosme encore inquiet et déplus en plus irrité, s’acharne sur Lorenzino. Une escouade d’espions, aux ordres de l’ambassadeur Pandolfini, se colle aux pas de l’exilé. Sous un doge indifférent, qui n’est plus André Gritti l’ancien protecteur, la prime promise au meurtrier de Lorenzino reprend toute sa valeur tentatrice ; c’est d'ailleurs un usage, cette prime, cette taglia qui arme l’assassin, « même en les états d’autres princes». Au reste le droit des gens était médiocrement

observé, même à Venise, et par Venise. Des Vénitiens, espions aux gages de François Ier, avaient été découverts en 1540 dans la ville même; comme il y allait de la tête, sans compter les menuesj-ortures, les coupables cherchèrent asile à l’ambassade de France ; le gouvernement vénitien les fit saisir chez l’ambassadeur. Celui ci, qui était Guillaume Pellicier. voulut résister, on dut envoyer une gabarre avec deux pièces de canon pour que l’ambassade s’ouvrît à la justice de Venise. Force était de céder, et trois des rebelles furent pendus à la place Saint-Marc. Deux avaient fui, l’un si bien et si loin qu’il disparut, et l’autre pour devenir maître d’école en France. Le roi fut outré du moyen sommaire que la République sérénissime employait pour se faire justice chez les autres ; durant plusieurs mois, Jean- Antoine Veniero, l’ambassadeur vénitien, ne fut point admis en sa présence. Un jour enfin, au camp devant Perpignan, l’interdit fut levé, l’ambassadeur entra devant le roi : « Qu’auriez-vous pensé, monsieur, lui dit brusquement François I('r, si l’on vous en eût fait autant, dans votre ambassade? » Venier, Vénitien subtil et courtois, un vrai cortesan raffiné, s'inclina jusqu’à terre : « Sire, répondit-il, avec une douceur charmante, qui avait l’air presque sincère, plût au ciel que j’eusse chez moi et en mon pouvoir des gens rebelles à Votre Majesté ; je les ferais saisir moi-même, et les remettrais entre vos mains ; sachant que. faute d’ainsi faire, j’encourrais les blâmes sévères de Leurs Seigneuries, qui m’envoient auprès de vous. »

Venise inclinait de plus en plus vers l’Empire. El cela n’était pas pour mieux protéger les amis de la France et les ennemis de César, tels que Lorenzino. Un excellent métier, c’était celui des gens qui « font

mestier, comme dit Eslienne, d'aller tuer les personnes pour un certain prix qu’ils reçoivent de ceux qui leur portent quelque malveillance >'. Et à Venise même, Henri Eslienne vit tuer ainsi un « sçavant homme » par erreur, per f allô. Cosme était bon pour ameuter et entretenir ces sicaires. Un bouquiniste et éditeur, Antoine Brucioli, était son espion, parce que son métier lui faisait entendre beaucoup de propos et voir des gens intéressants. Mais le chef du chœur, le maître de la police secrète, c’était l’ambassadeur lui-même, Pierre-Philippe Pandolfmi.

Né en 1502, fils d’un gonfalonier et ambassadeur en France, ce personnage avait commandé les milices florentines durant le siège, et poussé à la capitulation. Il avait été fait ambassadeur à Venise en 1545 ; un siège de sénateur récompensa, trois ans plus tard, ses bons offices. Il avait loué, à Venise, le palais Trevisani, pour cent ducats par an. Le « monstrueux Arétin », soudoyé par Cosme, qui gardait ses livres et ses lettres, malgré qu’il écrivît contre César à certains jours, était son compère ; et le duc chargeait Pandolfmi de compliments pour P Arétin, qui demeurait chez Dominique Bollani, ambassadeur vénitien en Angleterre. C’est par l’ambassade que l’Arétin correspondait avec le duc, ou avec Lotlini, le secrétaire qui payait les pensions.

Mettons encore ici les comparses qui vont tourner autour de Lorenzino pour préparer le meurtre ; leurs noms viendront un à un, comme des reptiles qui sortent dans l’ombre :

D’animaux malfaisants c’était un très bon plat,

et l’affaire de ceux qu’ils guettaient avec patience, était sûre.

Le 15 novembre 1545, la présenee de Lorenzino était signalée aux obsèques du doge Pierre Lando ; devant le cadavre exposé dans la salle du Piovego. sous la garde de deux gentilshommes en habit écarlate et des chanoines de Saint-Marc, Lorenzino vint défiler :

On ne le voit guère sur terre, écrivait l’ambassadeur, mais cependant mes gens l'ont vu le jour des funérailles du Doge sur la place Saint-Marc, avec plusieurs seigneurs. Et j’apprends encore qu’il va beaucoup chez le Révérendissime Légat. Mais je ne l’ai jamais vu.

Un mois après, il le rencontrait en promenade, « et il y a quatre jours, ajoute-t-il, en allant faire visite au légat, il me parut le voir, mais il se cacha tout de suite: et je feignis de ne point le voir».

Le 23 mars 1546, Pandolfini écrivait au duc, dans un billet chiffré : « Pierre Strozzi est de retour, et ne se laisse guère voir ni visiter. Pourtant l’autre jour il fut aperçu en barque avec Laurent le traître. » MaisCosmc voulait serrer l’affaire de plus près ; à l’automne, il envoya l’un de ses serviteurs, Jean-François Lottini, littérateur de la pire espèce, un de ces cacographes qui mêlent du sang à leur encre et ramasseraient un écu dans les ruisseaux avec leurs dents ; ce cuistre sodomite était de Volterra, comme le « capitaine » Bebo, qui va paraître tout à l’heure au dernier acte. Il composa des « Vues sur l’Etat », et trahit, çà et là, son maître. Pour l’heure, il le servait bien, car leur fiel rend féroces les vrais pédants.

Aussi, les limiers, qui donnaient sans entrain jusquelà, dès que Lottini vient en relais, collent à la voie et l’empaument avec ardeur.

Ayant entendu dire, écrit l’un d’eux, ces jours passés, quand est venu Lottini, qu’il avait été pris deux hommes par les sbirés de

l’Illustrissime Conseil des Oix, et en outre ayant su qu'un soir on avait attaqué la barque du Révérendissime Légat, avec une autre barque sans felce ( baldaquin, tendelet), et qu’il était entré dans sa barque, qui revenait à trois heures de nuit, de Murano, un homme par la proue, et un par la poupe, Monseigneur entra en soupçon, et dut. parler aux Strozzi, car ils s’allèrent imaginer que la susdite barque du légat avait été assaillie au lieu de celle ou de Laurent de Médicis, ou du prieur (Léon Strozzi) ; l’un et l’autre en effet font fréquemment, de jour et de nuit, ce voyage, et c’est, ainsi qu’un bruit se répandit qu’il y avait ici des gens pour tuer Laurent, et que deux avaient été pris, et qu’on leur avait trouvé une arquebuse de deux aunes. J’ai parlé de tout cela avec l’ambassadeur (Pandolfini), auquel on a raconté comme ces gens avaient été pris avec de petites arquebuses, et qu’ils voulaient, sûrement, disait-on, luer Laurent de Médicis...

Ayant quelque intimité avec Mgr de Légat, je pris occasion de ce que j’avais ouï dire que Sa Seigneurie, un soir, au retour de Murano, avait été assaillie, par erreur, à cette fin de savoir si c’était vrai, ou bien inventé par un quidam. Monseigneur me répondit courtoisement qu’il était vrai qu’on était monté sur sa barque un soir, en revenant de Murano. Mais qu’à la vérité, et il le savait sûrement, c’était une barque d’archers de la douane qui croyaient voir des contrebandiers, ainsi qu’ils le protestèrent. Mais en causant de la sorte il me dit qu’il avait su qu’il y avait eu ici des gens pour tuer le prieur ou Laurent. Et que le prieur avec ses Pisans (aftairesde Pise) le recherchait vraiment ; et il s’excusa de parler aussi familièrement avec Laurent, disant qu’il ne croyait pas faire, par là, déplaisir à Votre Excellence, car Votre Excellence pouvait bien savoir qu’elles étaient ses dispositions et sa servitude envers Elle, et combien sa profession et ses desseins le séparaient des Strozzi. Mais que, fonctionnaire public, il accueillait volontiers tout le monde ; et que Laurent avait commencé à venir chez lui par amour des lettres grecques et latines, et que, lui paraissant qu’il avait un bel esprit, il s’était lié avec lui, ne pensant déplaire à personne. Et que, de même, il n’a pu faire mauvais accueil aux Strozzi, quand il sont allés chez lui. Mais quand il a su que le prieur était mêlé, et son nom prononcé, dans ses affaires de Pise, il l’a, dit-il, fort mal pris, et veut dextrement se retirer, et d’eux et. de Laurent, attendu qu’il croyait qu’ils se borneraient à vivre en paix et repos, mais, les trouvant d’autre intention, qu’il ne veut être leur ami.

L’enquête des Dix n’apprit pas grand’chose. Le légat

jura ses grands dieux qu’il ne parlait jamais politique avec Lorenzino. Il fallait attendre. Le 17 novembre, les Strozzi faisaient empoigner chez une logeuse trois gai 1 lards qui en voulaient à leur vie, et dont l’un portait le sobriquet du Marteau. Il y avait aussi un Corse, Jean- Baptiste. On leur remit le principal complice, et ils le tuèrent. Pierre Strozzi n’en fut que plus ardent contre Cosme, et se répandait en menaces. Lottini correspondait avec un autre secrétaire ducal. Chrétien Pagni, se remuait de Venise à Rome. On trouvait « faibles » les excuses du nonce au sujet d’amitiés suspectes; Mgr délia Casa se réservait d’en parler au pape.

Cosme avait été exaspéré par les essais de soulèvement fomentés à Pise. et par la conjuration folle et sublime de François Buriamacchi ; c’est avec la connivence des Strozzi, de Lorenzino, qu’on avait voulu soulever contre lui toute la Toscane, lui ravir le sceptre de sang et de boue, auquel il se cramponnait de toutes ses serres. Et voici qu’au lieu de Pellicier, déjà fort ennemi, ou d’un abbé de Montluc, on nommait ambassadeur de France Jean de Morvilliers, plein d'action, d’énergie, qui faisait sur-le-champ concentrer par Pierre Strozzi quinze mille hommes à la Mirandole ; voici que Gênes, au début de l’année 1547, se soulevait avec la conjuration de Fiesque. Ln Italien dira plus tard: « En fait de conspiration, tout est permis ! » Cosme aurait dit, pour lui répondre: « En fait de défense contre les conspirations, tout est permis ! » Il le lit voir.

Un agent secret, Jérôme del Vezzo, de Pistoïa, se mit à la trace, fort prudemment, « afin que Sa Seigneurie parût toujours en dehors de celte pratique ». 11 écrivait, en avril 1 547 :

Un capitaine, Yalérien, domestique do don Diègue de Ylcndoec

et présentement attaché à don Juan, m’a déjà parlé à deux reprises au sujet de Laurent le traître, s’offrant prêt à le faire passer hors de ce bas monde, et en peu de temps. Je ne le connais point et, doutant si l'on ne me voulait point éprouver, je ne me suis point laissé sortir une parole de la bouche.

Puis, dans un langage concerté, par des chiffres convenus. on se mit à parler du « sensale », du « courtier », c’était l’assassin à gages ; et des « marchands » ; le « premier marchand » désignait Lorenzino, l’autre marchand, Pierre Strozzi.

Le courtier avec qui je devais faire affaire ne se trouve point ici, mais sous peu de jours il sera de retour, et alors je verrai à renouer l’affaire pour l’achat des chaînes, mais pourtant si dextrement qu’à peine pourra-t-on s’apercevoir que j’en aye désir, bien loin qu’on s’avise que c’est Votre Seigneurie ; et je tiendrai Votre Seigneurie au courant de ce qui s’ensuivra entre nous ; et j’ai espérance de conclure à bon marché la chose, le patron luimême en faisant peu de compte.

Lorenzino se défiait, mais ses craintes ne se tournaient pas vers les embûches secrètes, qui lui demeuraient inconnues ; il redoutait d’être livré par le gouvernement vénitien ; Charles-Quint avait fait remettre à la justice de Venise un Bolonais, Ludovic dell’ Arme, que la Seigneurie réclamait, et le jour même, 14 mai 1547, où l’on décapitait ce prisonnier pour raison d’Etat, Pandolfini écrivait : « Depuis que S. M. Césarienne leur a livré Ludovic dell’ Arme, j'apprends que Laurent le traître a demandé un sauf-conduit. » S’il l’eût obtenu, la neutralité de Venise se changeait pour lui en protection effective ; et il pouvait, comme à Lyon il avait fait de Cecchino, faire saisir ceux qu’il croyait menaçants pour sa vie.

Il n’obtint point cette faveur. On la lui refusait « avec de très douces paroles », mais nettement et sans appel. Le Conseil secret des Dix le fît appeler pour lui dire

qu'on « le connaissait sage et prudent, et qu'on était certain qu'il ne manquerait de se gouverner ainsi qu'il lui semblerait expédient pour sa sécurité ». Cependant on laissa F affaire en suspens du 25 au 26 mai, Jérome Pesaro demanda que l’on prît un jour et une nuit pour réfléchir. Le 26, on réitéra la réponse, qui devint définitive.

Lorenzino prit peur, et se mit à cacher plus soigneusement sa vie. Mais on avait sa piste : « Il ne faut là ni colère ni hâte, écrivait l’espion del Vezzo, car cette espèce de renards se prend à l’affût, non avec les chiens. » Et il chiffrait ce post-scriptum : « L’homme en question, le courtier, est celui qui prit l’argent à Pierre Strozzi quand il l’envoyait à Marano, et une autre fois lui en fit jeter à la mer et au temps de don Diègue voulait faire mourir Pierre Strozzi, et l’eût fait si don Diègue n’eût craint la Seigneurie de Venise, car il l’avait attiré dans un lieu où il ne pouvait échapper. » Belles références, assurément, qui édifièrent le duc ; admirons que l’on ait pu écrire, dans une page sérieuse : « Je suis d’avis que le duc de Florence nourrissait une forte répugnance à se souiller du sang de son cousin. » En ce cas, le pauvre homme aurait cruellement souffert, durant les longs mois où il n’eut que ce projet en tête et n’épargna rien pour le faire réussir.

On peut faire l’affaire, disait l’espion, de plusieurs manières, hors de sa maison ou dedans. La première se peut effectuer en deux façons, l’une quand Laurent le traître revient de Murano, car il y va souvent la nuit, ou bien quand il revient de chez sa dame, et c’est le plus facile, mais il y faut perdre du temps, et avoir une gondole afin de le pouvoir épier et guetter... L’autre manière est celle-ci, que le courtier pratique avec une femme, laquelle habite la maison de Laurent le traître ; et il espère être introduit par elle dans la maison de Laurent le traître, et y exécuter son projet avec les armes, ou avec le feu préparé le feu grégeois , en le lançant dans

la chambre de Laurent ; il sait admirablement manier le feu. Et pour mieux pouvoir faire l’effet, il cherche à prendre un logis derrière la maison de Laurent le traître. Je lui ai dit de le prendre, et de ne point regarder à la dépense, car je le referai, et aussi qu’il se pourvoie d’une gondole, pour bien veiller à ces marchandises, et n’ètrc point trompé.

Ces derniers mots sont en clair. Et la lettre s’achève sur un plan, afin de tuer Pierre Strozzi sur le chemin de Rome, près de Terni, dans un défilé.

Lorenzino avait en effet une dame, qu'il courtisait ; les assassins, dans leur récit, nous révèlent son nom : « Il était ardemment épris de la belle Barozza. » Et qui serait-elle, sinon cette « Madame Hélène Barozzi Zantani, laquelle en Beauté égale l’Hélène grecque, et en vertu la Romaine Lucrèce », ainsi que. le dit Ludovic Domenichi dans son ennuyeux livre sur la Noblesse des Dames ? Les Barozzi étaient de la meilleure noblesse, des douze premières familles de la première classe.

Ce n 'est pourtant pas de cette prude et noble et superbe dame, mais d’une esclave orientale, ou de quelque autre femme obscure, qu’est née la fille de Lorenzino, cette Lorenzina qui devint la première femme de Jules Colonna, branche disparue en 1661. Hélène Zantani recevait les hommages passionnés de Lorenzino ; sans doute il l’attirait par ce prestige du meurtrier, de l’exilé, du malheureux, de l’homme à talents ; une seule de ces renommées aurait suffi pour mériter l’intérêt de la patricienne. Le chemin de Saint-Job au palais Barozzi Zantani, qui se trouve à l’entrée du pont Saint-Thomas, à gauche en allant vers Saint-Paul, était long et enchevêtré. Les espions le savaient bien, et les gondoles n’étaient pas de trop pour mener la chasse.

Lorenzino, vers le milieu de juin, « eut un grand soupçon » ; il crut que deux bandits, sauvegardés par

leur fuite chez l’ambassadeur de Charles-Quint, étaient venus « pour son compte » ; il faut croire que l’ambassade impériale était mieux respectée que celle du Très- Chrétien, car on ne les prit point, non plus qu’un certain capitaine Valérien de Terni, dont le nom revient dans toutes ces machinations. Lorenzirîo alla faire un tour à Padoue ; il y pouvait voir, souvenir d’une gloire éphémère, son portrait peint en médaillon, à fresque, dans un cloître qui appartenait d’ailleurs aux Strozzi.

L'assassin à gages prit une maison à loyer; il était d’autant plus sûr qu’il poursuivait une vengeance personnelle. Le pape Clément l’avait tenu en grande estime ». et la « parfaite mémoire » de Cosmp 1er se rappelait tous ses mérites. Del Yezzo le « saluait de la part de Son Excellence, dont il se montrait fort touché », et il baisait les mains au duc. Pandolfini allait mollement, craignait de compromettre Monseigneur : mais Cosine avait une contre- police, et il est visible que le coup se préparait surtout par ces gredins occultes, en correspondance directe avec le prince.

Pour commencer l’affaire, chiffre l’espion, l’on a pris, voici quatre jours, une maison derrière celle du marchand, d’où l’on peut aisément pénétrer chez lui. Mais le hasard fait manquer le projet, car on dit que le marchand est parti, les uns disent pour la France, les autres pour la Turquie. Pour les raisons qu’écrit notre ambassadeur, certains autres le croient ici, et qu’il se tient caché pour les raisons qui vous ont été exposées dans la dernière lettre de l’ambassadeur en date du 4 de ce mois ; et ce qui le fait croire, c’est qu’il ne se trouve ici aucun exilé manquant, et il ne parait point vraisemblable qu’un marchand d'une telle importance parte sans être accompagné des gaillards les plus éprouvés. J’ai pris soin que le secrétaire de Raguse me sache dire s’il a paru de ce côté ; s’il est parti ailleurs vous le saurez vite, car. dit-on, il est parti le premier de ce mois.

Lorenzino se cachait bien, mais il ne quittait point

Venise; il se faisait appeler M. Marc, M. Darius, et ne sortait qu’à la dérobée. Il avait donné le change :

Laurent le traître, disait l’ambassadeur au duc, ainsi que je l’écrivis à Votre Excellence, demanda un sauf-conduit, disant, autant que je puis savoir, qu’il ne lui semblait pas pouvoir être en sécurité sans cela. Ces seigneurs prirent temps pour répondre et en délibérèrent au Conseil des Dix. Et ils lui répondirent ensuite qu’ils s’émerveillaient de sa demande, car tout un chacun était en sécurité en cette ville, et que pour mille raisons ils ne le voulaient accorder. On me rapporte que Laurent le traître répliqua qu’il ne lui semblait point pouvoir demeurer en sûreté sans cela, et soudainement partit ; et les siens disent pour la Mirandole, et gagner ensuite la France, mais d’aucuns pensent que c’est pour le Levant, et qu’il partit d’ici la nuit du premier juin, et qu'un brigantin est aussi parti pour Raguse. Les exilés ont été trouver le doge avec Laurent le traître, et je ne sache pas qu’ils aient rien conclu.

Le doge, pourtant, inquiétait Pandolfini par son amitié pour les Strozzi. Bien platonique, en vérité! Des pièges ratèrent. On continuait à tâtonner. En juillet seulement, on sut que Lorenzino, le marchand , « n’était point arrivé à la Mirandole, si bien qu’il se pourrait qu’il fût aux environs de Venise ».

Les inquiétudes deCosme s’aigrissaient. Le pape avait favorisé les Français. L’empereur redoublait contre les exilés florentins en Italie et sommait Cosme d’y aider. Un ambassadeur florentin à Milan, François Vinta, de Volterra lui aussi, maître en poisons et en traîtrises comme son duc, écrivait à Cosme :

Don Fernand de Gonzague m’a demandé quelle prime il y avait sur Laurent le traître. J’ai répondu que je n’en savais rien, mais que je la croyais de deux à trois mille écus, avec en outre des exemptions, et je m’offris à lui en donner des renseignements plus précis. Il me dit qu’il n’était pas besoin, m’insinuant qu’un de ses amis lui avait donné espérance de le remettre entre ses mains. Il montre qu’il fait différence entre l’avoir mort ou vif. Il me retint à dîner.

En août, Pierre Strozzi était signalé dans les réunions d’exilés que l’ambassadeur de France assemblait chez lui. Le fameux « courtier » observait tout. Enfin, le 20 août, Pandolfini pouvait écrire : « Je juge que Laurent le traître est ici, et se tient caché. » Le 15 octobre, il n’en savait pas beaucoup davantage : « Laurent le traître, chiffre-t-il, autant que je puis savoir, est ici, et ces jours derniers, un de mes amis m’a dit l’avoir vu en barque vers Murano. Dans Venise il ne se montre jamais ni en barque armée ni sur terre. »

Le 23 octobre, Pierre Strozzi était en Piémont, et son maître d’hôtel, Jean Baroncelli, venait chercher à Venise Laudomine Strozzi-Médicis, et les gens de maison, pour ramener tout le monde en France.

Leur intenlion, écrivait l’ambassadeur florentin, c’est de faire passer aussi en France Laurent le traître ; ils y arriveront peut-être, car il leur faudra fermer tout-à-fait la maison. Et ils ont parlé de s’en aller d’ici à Ferrare par eau, attendu que, selon les avis de mon ami, j’apprends que les barques de charge sont venues de Turin, et sont en deçà de Ferrare ; ils cherchent à emmener avec eux le plus de gens possible. D’autre part j’apprends que Laurent le traître veut à toute force partir d’ici ou bien en cette compagnie ou avec d’autres.

Il resta, et il fit des imprudences. Le 26, Pandolfini note, en cryptographie :

Laurent le traître se laisse voir, et j’apprends qu'il parle encore de quitter d’ici et qu’il ira en France. Hier le Nonce de Sa Sainteté et ledit Laurent sont restés trois heures à la maison de l’ambassadeur de France, enfermés dans une chambre.

Cosme prit lui-même la plume. « Vous verrez, écrivait-il le 28, à faire soigneuse diligence pour savoir si Laurent le traître est à Venise, et s’il y restera, ou s’il partira au contraire par l’occasion de la femme de Pierre Strozzi. » Le 2 novembre, Pandolfini savait qu’il

resterait. Laudomine allait partir, seule. Le téméraire, l’amoureux, ne quittait pas la dangereuse Venise et la belle Zantani. Son amour allait lui coûter ce que peut-être il n’estimait pas bien cher, — la vie.

Prenez garde, répète Cosme, aux faits et gestes de ces exilés, et me donnez en outre avis, puisque vous dites que Laurent le traître est resté là-bas, de la maison où il s’est fixé et avec quelles gens il est et de quel pays, et tâchez de tout savoir le plus soigneusement que vous pourrez. Portez-vous bien.

« 11 reste ici avec sa mère », disait Pandolfini, dans une lettre qui croisait celle du maître. À la fin du mois, il donnait les renseignements détaillés sur le palais du Gonnella. Mais, « Laurent le traître change de maison, ajoutait-t-il, et en a pris une sur le rio de San Polo, à côté de Pandolphe Ottavanti ».

Lorenzino déménage, en effet ; et c’est à l’heure où l’ambassadeur de César fait dire à Cosme ces propres paroles :

Je m’émerveille fort que le duc n’y pense point ; il devrait tout faire pour éteindre ce mal. Je voudrais savoir quel est son ami. Faites savoir de ma paî t à Son Excellence qu’il me l’écrive.

Et Cosme, piqué, répondait de sa grande écriture entrelacée et bâtonnée :

Au sujet de ce que vous a dit l’ambassadeur impérial pour Lorenzino, nous n’avons meshuy le temps de vous dire autre chose, sinon que vous fîtes bien de l’assurer au sujet de la prime, et de lui dire en particulier que j’en avais connaissance, car rien n’y est changé, et c’est fait pour être observé. Avisez à savoir s’il est vrai que le sauf-conduit de la femme à Pierre Strozzi ait été retiré.

En effet, — et il répète la recommandation, — la femme d’un ennemi, la sœur d’un ennemi, cela se tue avec plaisir, sauf que l’on ne doive point violer les lois de la sérénissime République.

C’est le moment où Burlamacchi est aux mains de la justice (si je puis dire!) à Milan, et va se trouver sacrifié aux haines de Cosme. Et Lorenzino quitte son palais écarté de Saint-Job, où la porte du jardin lui permettait de gagner sans se faire voir les lagunes de Murano. 11 abandonne le palais qui coûtait, en ce faubourg du Canareggio, cinquante écus de loyer, et il en prend un qui monte à trois cents écus ; il a refusé de partir avec les Strozzi. Et Pierre, qui lui donnait quinze cents écus par an, et trois « bravi » pour le garder, gens redoutables et soldés par lui, s’est fâché de cette obstination, de ces dépenses, et a réduit la pension à cinq cents écus.

Ainsi, démuni de gardiens, sans ressources pour en payer, cet homme, qui se sait guetté par le pire des ennemis, par un parent! va se loger au centre même de Venise, à un endroit où l’on verra que les lieux mêmes semblent complices et disposés pour un guet-apens. Est-il donc fou ? Non, sans doute. Mais ce palais nouveau, qui le ruine, l'expose et le livre, il est, par le rioterra dei Nomboli, à deux pas, et presque à la porte du palais où demeure la belle Hélène Barozzi-Zantani ! Et Lorenzino s’y installe.

Dès le 9 février, il lui est tendu un premier piège. Les deux bandits qui le suivent, c’est Cecchino de Bibbona, l’ancien prisonnier, relâché de Lyon, et c’est un Volterrain, Bebo. On voit que l’autre Yolterrain Lottini, l'homme du grand-duc, est là. Les deux « bravi » ont, avant de venir faire ce coup, servi, assassiné çà et là, mais ils ont envie de rentrer dans leur pays, et pour mériter celte grâce et faire lever leur ban, ils veulent tuer Lorenzino. Ils l’ont vu, modestement vêtu, sortir avec Robert Strozzi. Un de leurs compères, qui

ne connaît pas leur dessein, et qui est à Robert Strozzi, le leur a montré. « Mais n’en dites rien à personne. » Ils n’en disent rien. Ils attendent.

Le jeudi gras, 9 février 1548, Lorenzino sort déguisé. « C’est le temps du carnaval, où Venise est pleine de masques, et tant de gens épient tout ce que vous dites et faites. » Et Lorenzino ne sent pas qu’il est épié. Joyeux sous son habit de zingara, dans une cavalcade fanfarante, il va voir courir la quintaine sur la place du Saint-Esprit. Mais les assassins ne trouvent pas moyen de bien faire, au milieu de cette foule qui va et vient, acclame et tourne. « La multitude des masques qui l’ont entouré, écrit l’espion au duc, a si fort empêché les travailleurs et donné au marchand un si grand soupçon d’être détroussé, que sans or, on n’a pu faire grand progrès. Mais ils sont fermes et délibérés de me donner la marchandise toute finie en travaillant sans or. » Les paroles convenues, c’était en effet « or, soie, or filé ». L’arle délia seta, l’industrie florentine, se retrouve partout, et sert même aux assassinats.

Pressés de lettres, que le duc multipliait, harcelés par les agents ducaux, les « courtiers » rapprochent leurs tentatives. Ils les ont racontées, tout au long, et avec une juste fierté, la fierté de qui sert un duc, et un grand-duc, et le sert bien :

Un jour vint, écrit dans son Apologie le capitaine Bibbona, que je fus averti comment Laurent était allé dîner chez Mgr délia Casa; à cette nouvelle, tout pleins d’allégresse, nous nous disposâmes à faire l’affaire, et je montai hardiment, seul, dans le palais dudit M. Jean délia Casa, et laissai Bebo en bas dans la loggia, en lui disant de se tenir prêt à tout événement ; mais nous trouvâmes que le susdit Mgr Jean et Laurent s’en étaient allés dîner à Murano, si bien que nous restâmes avec nos trompettes dans le sac (nous rengainâmes notre compliment).

Nous n’en fîmes pas moins chaque jour toute diligence ; et

comme Bebo ne connaissait pas Laurent, un jour je le lui lis connaître, quand il fut venu habiter place Saint-Paul. Là, comme Laurent et ses gens étaient novices en ce quartier, ils ne devaient pas bien connaître les rues du voisinage, car un matin ils cheminèrent par terre, pour aller passer devant chez sa maîtresse la belle Barozza, et ils manquèrent la bonne voie, et comme ils voulaient aller à un couvent de Frères, où elle allait ouïr la messe, ils prirent une autre rue, qui les mena bien plus loin, mais n’y débouche point ; nous marchâmes derrière eux pour faire le coup, mais nous ne pûmes les rejoindre, et nous nous en retournâmes, si bien que nous les rencontrâmes en un lieu où les armes que nous avions n'étaient point bonnes pour ce que nous voulions faire, si bien qu’il nous fallut nous pourvoir d’autres armes mieux adaptées au cas, nous figurant qu’une autre fois nous nous trouverions face à face et le rencontrerions au même endroit, ce qui arriva.

Au lieu d’épées, malaisées à dégainer et à manier dans le corps à corps toujours imminent et au milieu de ces ruelles, les assassins s’étaient munis d’armes vulgaires, si bas tombées qu’elles ne se retrouvent plus, mais bien à la main et pratiques; c’étaient de grands poignards courbes, et larges, à deux tranchants ; on les appelait « pistolesi, » parce qu’ils étaient fabriqués à Pistoïe. Cela pouvait avoir deux pieds, et frappait de taille. Les anciens appelaient « sicæ » ces lames terribles. La tradition ne s’était pas perdue. Pouxplus de précaution, ils av aient empoisonné leurs outils.

Bibbona s’était fait l’ami d’un cordonnier, dont la boutique découvrait toute la place Saint-Paul, et particulièrement le palais de Lorenzino. « Je m’y tenais, dit-il, sans cesse, matins et journées, bien longtemps, et souvent je feignais de dormir ; mais Dieu sait si je dormais, car j’étais toujours en éveil. »

Certes, le vieux chroniqueur bolonais a raison de dire, en narrant cette histoire: « Plût à Dieu que pour son bien Lorenzino n’eût onques quitté son autre

palais, car le lieu n'était pas, à mille lois près, si périlleux, car c'est un endroit découvert, spacieux et qui découvre au loin, et sans cesse couvert de gens de quartiers, et où l'on ne peut se cacher, avec des sbires sans cesse; et puis il n'allait guère par terre, mais quasi toujours en barque, et allait à la messe à Saint- Second, hors de Venise, bien accompagné d’hommes et d’armes ; mais, ayant été demeurer place Saint-Paul, où il y a force rues étroites, il usait presque continuellement delà gondole, et n’allait point sur terre, comme quelqu’un qui a des soupçons. »

Il alla « par terre » le dimanche 26 février, second du carême, afin d’ouïr la messe.

Etant allé, dit l’assassin, suivant mon habitude, voir et surveiller si Laurent se proposait de sortir, comme il l’avait fait autrefois, j’entrai dans cette boutique du cordonnier et j’y restai un bord, de temps, si bien que Laurent se mit à la fenêtre avec une serviette au col, il était en train de se peigner: et en même temps je vis entrer et sortir un certain Jean-Baptiste Martelli le petit, qui était attaché à la garde et défense de Laurent; il avait son épée, et je pensai que Laurent devait sortir. J’allai chez moi me fournir et pourvoir des armes nécessaires, j’y trouvai Bebo encore au lit, qui dormait, je le fis soudain lever, et nous vînmes au poste accoutumé, près de l’église Saint-Paul, au sommet de la place, où il leur fallait passer.

La dite église est située comme dans une île, et elle a deux portes vis-à-vis l’une de l’autre ; je postai Bebo a la porte de la façade, et lui dis de se bien tenir, et de me souvent regarder, pour observer s’il me voyait sortir de la boutique, et que, s’il m’en voyait hors, il s’avançât, et que je le suivrais.

Or, notre bonne chance voulut que sortit ledit Jean-Baptiste Martelli, et il alla un peu en avant, puis Laurent sortit, et puis sortit Alexandre Soderini, et ils allaient l’un derrière l’autre comme les grues ; et lorsque Laurent fut entré dans (le parvis de) la susdite église de Saint-Paul, il leva le rideau ou tenture qui était à la porte d’icelle église, si bien que Bebo le vit, qui était à l’autre huis, et me vit aussi, qui étais sorti de la boutique ; et nous nous retrouvâmes ensemble dans la rue, comme nous en étions conve-

nus, et il me dit que Laurent était dans l’église. Je restai à observer la sortie, et je vis Laurent sortir de l’église et prendre son chemin par la grand’rue, puis sortit Alexandre Soderini. Je m’en allais derrière eux tous, et quand nous fûmes au lieu marqué, je sautai devant Alexandre, le poignard à la main, disant : « Courage, Alexandre, allez-vous en au diable, nous ne sommes pas ici pour vous. » Lui alors me saisit par la taille, et me prit le bras, et il me tenait ferme en criant sans relâche. Je vis que j’avais mal fait de vouloir épargner sa vie, et je m’efforçai tant que je pus de sortir de ses mains, et me trouvant le poignard haut, je le touchai, comme il plut à Dieu, au-dessus d'un sourcil, d’où il coula un peu de sang. Alors, lui, très en colère, inc heurta si violemment, qu’il me fit donner de l’échine par terre, d’autant plus que cela glissait, car il avait un peu plu. Alexandre mit la main à son épée, qu’il tenait avec le fourreau, et me tira au visage, et me toucha au corselet de la cuirasse, cl bien m’en prit qu’il fût de maille double.

Avant de me pouvoir mettre en garde, j’attrapai trois estocades, et si j’avais eu un jaque, au lieu d’une cuirasse, sûrement, il me traversait, car j’étais hors de parade.

A la quatrième botte je m’étais bien remis, cœur et force, et je me jetai sur lui, et lui envoyai quatre coups de tranchant sur la tète, et comme il était si près de moi, il ne me pouvait plus frapper, mais il voulut parer avec le bras ou avec l’épée, espérant ainsi parer bien ; mais je l’ajustai à la jointure du poignet, près de la manche de maille, et lui tranchai la main tout net, et de soudain lui assénai une blessure sur la tète, qui lut la dernière ; alors il me demanda la vie pour l’amour de Dieu, et moi, qui étais en peine de ce que faisait Bebo, je le laissai entre les bras d’un gentilhomme vénitien, qui le retint, pour qu’il ne se jetât point dans le canal.

En me retournant, je trouvai que Laurent était sur ses genoux et se redressait, et alors, furieux, je lui assénai un grand coup de tranchant sur la tète, et la lui ayant divisée en deux, je l'étendis à mes pieds, et il ne se releva plus.

Les deux hommes avaient laissé passer leurs victimes comme par respect, et Bebo, soudain, avait frappé Lorenzino sur le col, et l'avait jeté par terre au premier coup ; comme il se relevait pour mettre la main à l’épée, l’autre, qui venait d’en finir avec Soderini, lui trancha le crâne « si bien que la cervelle se voyait »

et il reçut encore «une autre blessure au chignon du col, une au-dessus de l’oreille droite, qui allait jusqu’à la face, deux au menton, que le menton lui en tombait sur la barbe, et deux près de la bouche, dont une lui enleva, du nez. la grandeur d’un denier ».

On le rapporta dans son nouveau palais, « sans pouvoir parler», dit le chroniqueur, et il est aisé de le croire. Marie Soderini reçut entre ses bras son fils massacré, « elle se mit à le prier de pardonner, car Dieu lui aussi avait pardonné, avec tant de courage et constance, qu’on n’aurait point dit une femme, mais un très sage théologien ». Tous les soins étaient inutiles. TNi médecins, ni charlatans ne furent appelés. Rien ne permet de savoir où l’on enterra le corps^ si bien déchiqueté par les gens de Cosme Ier.

Ainsi mourut, à trente-quatre ans, le deuxième dimanche du carême, Lorenzino de Médicis, pour vérifier cette parole, qui n’était point dans son Plutarque : « Ceux-là qui auront pris le glaive, périront par le glaive » !

MÉDAILLE DE COSME I r A SON AVÈNEMENT Revers.

A. FONTEMCING, PARIS

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