APRÈS LA MORT DE LORENZINO
Après la mort de Lorenzino. — Fuite des assassins. — Cosme I" et ses faveurs.— Le frère de Lorenzino. — Les œuvres laissées par Lorenzino ; leurs éditions, leur destinée. — Doni et ses erreurs. — Les cataloguistes.
Eclatante renaissance, pour la mémoire de Lorenzino, dans le dixneuvième siècle. — Les Italiens : Alfieri, l’Etrurie vengée. — Leopardi, les Paralipomènes de la Batracomyomachie. — Benedetti et la Vie de Lorenzino de Mèdicis. — Le drame d’Alfred de Musset. Origines de l’œuvre. La « collaboration » de MmeSand. Date et composition de l’œuvre. Musset est le seul qui ait fait revivre Lorenzino. Lorenzaccio, nom romantique. Ce drame est le plus beau de ce genre secondaire. — Autres choses de divers genres : drames et opéras italiens. — M. Léon Bertrand. — Alexandre Dumas père: Une année à Florence, les Médicis, Lorenzino, la Nuit florentine. — M. Emile Ollivier.
Leur coup fait, les deux assassins se retrouvèrent sur la petite place devant l’église Saint-Marcel. Bebo ne se possédait plus; le capitaine Cecchinole raffermit, et ils prirent leur course jusqu’au traghetto (embarcadère) du Saint-Esprit, où ils jetèrent leurs poignards dans le canal de la Giudecca; on prenait toujours cette précaution, car il y allait des galères, si les sbires vous saisissaient les armes à la main, surtout lorsqu’on était, comme ceux-ci, couverts de sang.
Ils se séparèrent, en se fixant, un rendez-vous. Le « capitaine » conte qu'il entra dans une autre église, sans doute à Sainte-Agnès, et « s’agenouilla en priant et se chaudement recommandait à Dieu pour son salut et
préservation ». Il surveillait, entre ses doigts mis pieusement sur ses yeux, des sbires qui l'inquiétaient, et « alors il aurait bien voulu ravoir son poignard, car il n'eût point eu regard à ce qu'il était dans une église ». Les sbires s’en allèrent. 11 ne put, à cause de la foule. — c'était dimanche, — entrer au Saint-Esprit; il revint en arrière, mais un homme de police le suivait. Il lui donna brusquement un heurt si rude, que l'archer tomba violemment en arrière, à jambes rebidaines; et l’autre prit sa course jusqu’à Saint-Marc. Au pont de la Paille, où le menait une gondole qui l avait accueilli, le courage lui faillit pour descendre devant la garde ; il alla frapper chez « une putain de ses amies », mais l’asile était trop foulé, il fallut repartir encore. Il alla chez le comte de Collalto, l’ami de l’Arétin. Bebo était là.
Le comte rentra, leur fit mille caresses, mais leur dit de se cacher, il avait à dîner le premier médecin de Venise. Comme on se lavait les mains pour se mettre à table, « arriva une ambassade de la mèi'e de Lorenzino, disant que, si le médecin est là, il aille soudain chez elle, parce que Laurent a été tué, et Alexandre Soderini blessé mortellement ». Le médecin partit surle-champ.
A l’heure de vêpres, ils quittèrent la maison du comte et allèrent chez leur logeuse. Ils en sortirent après avoir commandé leur souper, et passèrent au traghetto de la Madeleine, au Canareggio ; ils se mirent en gondole et dirent au gondolier : « Nage vite, à Sainte-Marie Zobenigo. » Puis, au milieu du Grand- Canal, ilsfeignirent de renoncer à ce trajet qui les mettait sur l’autre revers de Venise, ou d’avoir à descendre : « Aborde, dit Gecchino. voilà quelques sols.
attends-nous ici. « Ils étaient devant le palais de l'am bassadeur d'Espagne.
Ils étaient sauvés. Embrassés par le secrétaire, félicités par l’ambassadeur, qui leur promit « toute la force et pouvoir de l’Empire afin de les sauver et remettre en sûreté aux mains du duc de Florence ». ils attendirent que l’on eût bien donné le change aux proscrits florentins, qui s’acharnaient à les chercher; un jour, l'ambassadeur faisait répandre au Uialto le bruit que les assassins de Laurent étaient passés tel jour à Padoue : le lendemain, on les avait vus à Vérone ; une autre fois, dans le Frioul. ou ailleurs.
Enfin, déguisés en Biscayens, bien accompagnés, les précieux gredins, la barbe coupée, prirent congé de l’ambassadeur et débarquèrent à Marglieru. Le capitaine Valérien de Terni, mêlé à toutes ces intrigues, les attendait avec son fils et quatre bons chevaux de poste; passeports, contreseings, relais, tout était prêt. César tenait ses promesses. Ils firent, à franc étrier, quatrevingt-dix milles « avant de dormir ». Ils allèrent à Trente, redescendirent à Vlantoue. où ils logèrent au More ; le cardinal Hercule de Gonzague, complice et confident du meurtre, qui les connaissait bien, leur offrit argent et escorte jusqu’à Plaisance; ils lui rendirent grâces, se remirent en selle, et, le soir même, ils voyaient, à Plaisance, don Diègue de Mendoce.
Par Borgotaro, Pontremoli, la sauvage vallée du Taro et l’Apennin sinistre, ils gagnèrent Pise. Ils étaient au but. car le duc de Toscane s’y trouvait. Ils avaient fait treize jours de chevauchée continuelle.
Cosme les vit le lendemain matin. 11 savait tout par les lettres qui lui racontaient le crime, mais il eut plai-
sir à leur faire longuement répéter chaque phase et chaque détail.
Et alors moult nous exalta et loua, nous disant que nous nous étions bravement comportés, et lui donnions des obligations inoubliables : puis il nous donna sûreté pour tout son État, et nous remit notre contumace, et avec très amples paroles et privilèges, nous déclarant moult affectionnés et ayant bien mérité non-seulement de lui, mais de toute sa maison, il nous jura de tout ceci une inviolable observance, comme il s’ensuivit en fait.
Le même seigneur Duc ne manqua point de nous octroyer maintes pensions et charges pour notre entretien, qui vraiment ne furent point petites, car nous pûmes vivre tout le temps de notre vie splendidement et sans aucun souci.
Mais, si Cecchino fut comblé, Bebo ne fut peut-être pas aussi riche. Et son compère, lorsqu’il dit : « Bebo s’en alla dans Volterre, sa patrie, et là finit ses jours », montre une cruelle ignorance. Bebo Ricci fut préposé par Cosme lor au commandement de la citadelle, à Massa; triste bicoque, au milieu des carrières, et qui, reconstruite plus tard, était alors croulante! Une lettre nous reste, où, huit ans plus tard, le meurtrier retraité dit à son duc :
Illustrissime et Excellentissime Seigneur,
Ayant appris par le payeur de Votre Excellence que la guerre a éclaté entre les Impériaux et les Français, je ne puis manquer de vous signaler, comme j’ai fait par d’autres lettres, le besoin où est réduite cette forteresse d’ici ; d’abord, on ne peut ni fermer ni ouvrir la porte principale, le bastion prend tellement les eaux qu’il ne peut plus tenir, et les munitions souffrent beaucoup.
Cosme faisait la sourde oreille, et affamait la garni] son de ce château branlant. Il n’était pas fâché, peutêtre, de voir disparaître l’instrument d’un ancien crime. Et la citadelle croula, par une nuit d orage, sur la tête du commandant, qui fut tué raide.
Api ès le meurtre de Lorenzino, Mgr délia Casa avait
écrit au cardinal Farnèse une lettre où il racontait simplement le fait, que « Laurent avait été tué sans pouvoir se défendre, et mourut en une demi-heure ». Mais il avait cru pouvoir ajouter : « Tout le pays regrette la mort de messire Laurent, qu’on tenait pour une personne de bonne intelligence et de grande valeur. » Le nonce fut blâmé pour ces paroles, et il écrivait tristement à son ami Gualteruzzi :
Je n’ai écrit de M. Laurent de Médicis, au cardinal Farnèse, que le simple récit de sa mort, sans nul éloge ; Dieu veuille pourtant que, blâmé pour avoir trop aimé peut-être Sa Seigneurie durant sa vie, je ne sois point blâmé de l’avoir, après sa mort, oublié trop ; ce que je n’ai point fait, et ne saurais point, faire.
L’oubli, le silence, furent imposés à tous. Seuls, les auteurs du meurtre échangeaient leur juste allégresse. Lottini avait tout de suite écrit au duc :
Le coup est fait, ainsi que V. S. le verra par la lettre de l’ambassadeur de Son Excellence, et à ce que je puis savoir c’est le courtier A. avec un complice.
Et l’homme sage, qui avait fixé comment il fallait tuer Lorenzino, et renoncer à le noyer parce qu'il « nageait comme un poisson », le littérateur-policier tremblait maintenant pour sa peau menacée par les proscrits.
« L’ambassadeur du duc d’Urbin, écrivait Pandolfini à Cosme, le 1er mars, est venu aujourd’hui chez moi et m’a dit que Laurent le traître l’avait été voir, et que leur entretien était tombé sur la présence de Lottini à Venise pour l’affaire de préséance. » 11 y avait, en effet, une querelle de principicules entre Cosme et le duc de Ferrare ; Cosme, prince nouveau, était à cheval sur ce qu’il estimait ses droits. Cette interminable question du « pas ». qui amena la rupture entre la
France et la Toscane, et traîna jusqu’en 1573, était le prétexte officiel pour accréditer Lottini. Mais Lorenzino ne s’y était point trompé : « Dieu veuille, disait-il à l’ambassadeur d’Urbin, que le drôle ne soit ici que pour cette histoire-là ! » L’archevêque Cornaro et Jean Micheli, intimes amis de Lorenzino, avaient prié Lottini de ne rien machiner contre lui. Aussi, le crime accompli, et par des gens qui étaient Volterrains comme Lottini, l’émoi restait grand contre l’envoyé ducal. Les satellites des Strozzi tournaient autour de lui. D’autant que Cosme continuait, et continua jusqu’à la mort de Pierre Strozzi sous Thionville, ses embûches pour faire tuer, par le poison ou par le fer, chez lui ou quand il passait les Alpes, à la guerre ou en voyage, son ennemi le maréchal. Dès le 1er mars, tout joyeux et frais du succès obtenu pour Lorenzino, il en reparlait dans une lettre chiffrée. « J’en aurais, disait-il, grande et sûre reconnaissance. »
Comme le duc fermait cette lettre, la dépêche officielle de l'ambassadeur lui arriva :
En cachetant ceci, ajouta-t-il à son envoi, vient d’arriver votre missive du 20, avec la nouvelle du meurtre de Laurent le traître. Par le premier courrier nous attendons de vous des renseigne-: ments sur qui a fait une œuvre si sainte, de délivrer le monde de cette peste ; et ce qui sera advenu de ceux qui le firent, car nous ne saurions manquer à les en récompenser.
Et le secrétaire de l’ambassadeur avait sa part :
Or sus, puisqu’il la fin des fins le traître a tant et tant viré, qu’il a donné dans le filet, nous attendons par le premier courrier l’assurance de qui ce fut, qui l’a tué, et si le courtier A. est celui qui a fait ce bel et courageux exploit, ne doutez point que vous en serez vous aussi récompensé à mains pleines, et les moyens ne me faudront. De Pise, le 1er mars, 1547/1548.
La nouvelle était allée vite ; on la savait précieuse et
attendue. Ce même jour, le duc paperassier, dont la joie s’est toujours passée sur l’encre, la plume et la page blanche, reprenait en hâte, pour aviser son ambassadeur auprès de Charles- Quint, une formule que décidément il trouvait heureuse :
Laurent le traître, écrivait-il à Bernard de Médicis, évêque de Forli, à la fins des fins a donné dans le filet, et ce fut à seize heures, sur la voie publique, à coups de poignard, qu’il fut tué. Vous saurez le reste à loisir.
Pourtant, dès le fi mars, les agents secrets se plaignaient. le duc récompensait mal des serviteurs aussi capables. Et la peur, maintenant, les aigrissait. Imperturbable, Cosme annonçait son bonheur aux quatre coins de l’Italie. Il savourait, maintenant, tous les détails, qui affluaient, il lançait des lettres officielles pour affirmer que « ce Lottini n’avait aucune intelligence avec les assassins ». Et l’on a vu si c’était vrai 1 II ne pensait plus qu’à la préséance. Cependant il avait un mot contre l'ambassadeur de France :
Il ne conviendrait point, disait-il, à l’ambassadeur français, d’agir contre ceux qui ont fail le coup, avec ces diligences que vous me dites, car on a tiré vengeance de la mort d’un frère de la Sérénissime Reine, à laquelle il convenait de le faire, plus qu’à personne.
Il racontait par le menu ce beau et salutaire meurtre à l’ambassadeur florentin près de l'empereur. « La Seigneurie n’a nul souci, ajoutait-il en marge, de rechercher les meurtriers. »
On apprit l’assassinat, à Paris, le 14 mars au matin. Jean-Baptiste Ricasoli, évêque de Corinne, ambassadeur de Toscane auprès du Roi Très-Chrétien, l’annonçait à Cosme, qui savait la nouvelle depuis treize jours.
L’évêque Strozzi et toute la maison Strozzi en a mené grande
rancune et douleur, et ainsi se vérifie à toute heure la très-exacte sentence, à savoir que qui tue est tué. On attend Pierre Strozzi d’heure en heure, et moins pour l’affaire de Saluces que pour celle-ci, sur laquelle il fera grand bruit près de Sa Majesté... Pour mon particulier, comme je dois partir, ce cas de Laurent le traître me donne un peu d’inquiétude à cause de ces Strozzi, Pierre et Robert.
Cependant, les Strozzi craignaient pour eux-mêmes:
J’ai appris, écrivait le prieur Léon Strozzi à son frère Pierre, le malheur arrivé à M. Laurent, mais avec sa manière de vivre, il fallait croire, attendu qu'il se gardait mal, qu’il devait ainsi finir. Tirez-en le fruit qui se peut tirer d’une triste nouvelle, apprenez à vous mieux garder, aussi bien pour ce que vous mangez, cjue pour votre manière d’aller tant et tant mal accompagné, et pensez à vous en revenger à tout prix. Faites ma révérence à la reine.
Quant à Lottini, de joui1 en jour il se rassurait.
Qu’il s’ensuive ce qui voudra, disait-il, je consens à tout, etiam s’il y faut de mon sang, car c’était trop grande honte pour Son Excellence de voir ce gaillard-là vivre ici comme il vivait, et je vous dis naïvement que depuis longtemps il m’avait donné l’envie de me faire bravo, tant j’enrageais quand je voyais ici le gueux adoré comme une idole. C’était une honte pour vous.
Et Cosme engageait son « honneur », à ce que nul malencontre n’arrivât au cher Lottini.
Le duc eut la joie, qu’il décrit, de voir « les deux jeunes gens de Volterre qui ont tué Laurent le traître. Il leur a été fait et sera fait, dit-il, toutes les caresses et bons traitements qu’il convient pour l’œuvre louable qu’ils ont faite, de guérir le monde de la présence de ce traître. » Le style de ce duc est expressif, mais uniforme !
L’Arélin avait consigné son opinion, qui voulait être l’opinion publique, dans une lettre à un capitaine anonyme, désigné pçir la lettre F. (ce n’est ni Fracasse ni Fracastor, mais Faloppia) :
Le billet par lequel vous m’avisez comment tout à l’heure,
après le prêche, le 27 (sic) du présent, un dimanche, a été tué Laurent, — plutôt des Soderini que des Médicis, — m’a tout infesté de cette je ne sais quelle pitié que non seulement les personnes de complexion tendre, comme moi, mais les natures rudes, comme était la sienne, ont coutume de ressentir, et de celte compassion qui s’éveille alors que la misère des événements change les haines en charité : maintenant, qu’un tel ou un tel ait donné fin au cours de ses jours, pour la prime ou pour autre chose, peu m’importe ; mais bien m’apparaît comme une des grandes faveurs que jamais grandeur d’âme ait faite à un coupable tel que lui, qu’il lui ait été, par qui pouvait faire autrement, accordé douze ans de vie, depuis la mort de ce duc Alexandre, qui l’avait élu pour son frère. Quoique la vengeance se fit d’autant plus cruelle, que moins on cherchait à se venger. Car, sans mourir, ni jour ni nuit, mille fois et la nuit et le jour il mourait, non par le couteau, ou le poison, mais de repentir, et rouge honte. Aussi la mort par le fer et la haine peut être tenue autant pour un bienfait envers lui, que pour un malheur qu’il a subi.
La même plume exaltait Lottini, et louait le duc Alexandre en ces termes :
Certes, Zufolina, la nature vous a si bien composée en utriusque sexe, qu’en un même instant vous vous montrez mâle, et tout d’un coup femelle, et ce n'est point pour une autre raison que le duc Alexandre voulut vous connaître charnellement, sinon afin de s’éclaircir si vous étiez hermaphrodite tout de bon, ou par plaisanterie.
Deux ans après, Jean-François Doni publiait à Venise : La Fortune de César, tirée des auteurs latins. On n’a jamais cité l’avis aux lecteurs, où on voit ces lignes sur les médailles et l’usage qu’en taisait Lorenzino. Quant au parallèle entre les anciens et les contemporains, c’est la même vieille recette qu’a reprise, dans la lettre à François de Médicis, grand-duc de Toscane, l’autre rhéteur, Mario Mattesilani.
A Venise, il ne demeura, comme trace du meurtre, qu’un procès-verbal au registre du Conseil secret des Dix, où le nom de Lorenzino figure incidemment dans
une semonce donnée aux gens de l'ambassadeur impérial, qui devenaient trop effrontés : « Nous ne parlerons pas, dit la pièce, de la mort du Médicis. » Et le silence s’étendit.
Ilne restait, pour soutenir le nom de la lignée mâle dans la branche de Pierre-François de Laurent, que le cadet Julien. Les Strozzi se l’attachèrent de plus en plus ; compagnon de Pierre Strozzi dans la guerre de Sienne, il vit la bataille de Marciano. La lettre que Catherine de Médicis, reine de France, avait écrite à son cousin Cosme Ior pour lui faire rendre ses biens, n’avait pas encore eu d’effet. Mais Cosme consentit, enfin, sur la formelle promesse que Julien renoncerait, à tous droits sur le sceptre et à toute lignée, en se faisant d’église ; pensionné par l’assassin de son frère, Julien était, en 1560, auprès du Médicis Lombard, le pape Pie IY. Evêque de Béziers en 1561, en 1570 abbé de Saint-Victor à Marseille, archevêque d’Àix en 1571, d’Àlbi en 1574, après Laurent Strozzi, toujours protégé par la reine Catherine, Julien fut remis en possession de ses biens en Toscane, et, riche, nul, heureux, mourut à soixante ans, dans son château d'Auriôl, entre Marseille et la Sainte-Baume, le 26 juillet 1568. On l’inhuma dans son abbaye, ce farouche et sublime Saint- Victor du vieux Marseille.
Mais Lorenzino laissait mieux que ce frère, ou que la bâtarde Lorenzina, pour soutenir son nom et le faire durer. Le principicule assassin écrivit YAridosia, et il écrivit Y Apologie. Et cette centaine de pages, qu’il a dédaigné d’augmenter, ont porté son nom entre ceux des écrivains italiens auxquelles la postérité songe.
Doni, dans ces deux « Bibliothèques », publiées en 1550, 1551 et 1555, et qui sont un fouillis de charades et
d’attributions erronées ou fantastiques, disait d’abord: « En ce lieu je ne parlerai point de Lorenzino, mais je le réserve pour l'endroit où je traiterai de sa vie, et de sa médaille. » Et il citait simplement, dans le corps du texte, YAridosia, et à la « table de tous les livres écrits en langue vulgaire », la comédie Aridosia par Laurent de Médicis. Jusqu’ici, la mention est sommaire, elle n'est point absurde; et la première Bibliothèque n’est pas un catalogue dénué de toute valeur. Mais la seconde est une espèce de Bibliothèque de Saint-Victor, inventée par un Rabelais sans génie, sans esprit, sans verve. Les insanités y fourmillent, et voici ce qu'on lit, à la lettre L.
Lorenzino de Médicis
Florence, tragédie.
Le stratagème de l’hôpital des Tisserands.
Il est certain que ce gaillard, dont le froc un moment porté fut la seule ressemblance avec notre maître François, s’est cru fort drôle en fabriquant un titre de tragédie qui rappelait le meurtre, et un titre de comédie où l'on retrouvait la trace de l’anecdote publiée en 1550 par Vasari. Ou bien a-t-il recueilli, dans sa cervelle détraquée, un racontage de carrefour, sa matière préférée ?
Que pouvait-il dire de vrai, de sur et de sérieux, lui qui écrivait au duc Cosme la plus plate lettre afin de pousser, en vue d’une pension, sa Fortune de César ? Le seul mérite de Doni, l’homme à la citrouille, est sa haine, homéopathique, pour l’Arétin.
La pièce de VA ridosia se trouve ( avec le titre au féminin) dans deux manuscrits du temps. L'un des deux est peut-être original ; il porte le titre suivant:
L’Aridosia
Commedia composta per L'° di Pierfranc0 de Medici Recitata nello Spedale de Texitori al tempo del Sot Duca Alex™ de Medici l’anno MD VJ
Ceci, et le récit de Vasari, semble fixer assez bien la date. Comment donc a-t-on pu la placer en 1534 ?
Une édition, sans prologue, publiée le 22 février 1548, serait la première. Viendrait ensuite celle de Venise, citée par Gamba. Ces deux éditions ont pu être données, ou tout au moins préparées, par Lorenzino.
Celle, encore très rare, de Lucques, 1549, est entrée, sous mes yeux, à la Laurentienne de Florence, et j’ai pu l’y étudier. C’est là qu’est signalée, par une note manuscrite, l’introuvable de Bologne, 1548. Et elle contient le prologue. L’éditeur se vante d’avoir corrigé le texte, « afin que ce fût moins mauvais ». La traduction qu’on a lue plus haut est faite sur le manuscrit même.
Il y eut sans doute une partie musicale pour accompagner VA ridosia. Et l’on peut espérer de la retrouver, parmi les monceaux de vieille musique inconnue, entassés en Italie, à Florence et ailleurs. C’est à Venise qu’on imprimait le plus souvent ces livrets.
Je ne disserterai point doctoralement sur la valeur littéraire de Y Aridosia. Médiocrement ami des exercices pédantesques, je puis supposer qu’on a lu cette pièce tout à l’heure et dès lors, à quoi bon les phrases P
La « comédie intitulée Aridosia , composée par le noble et gentil esprit Laurent de Pierre-François de
Médicis » — - c’est ainsi que l’intitula l’autre vieux manuscrit — montrait que l'auteur de vingt ans n’avait point pour la langue dite «vulgaire» le mépris commun, en son temps, à bien des Florentins, et aux Strozzi même. Il est triste pourtant de voir qu'il a traîné derrière lui Plaute et Térence. Au moins a-t-il subi de Plaute la maîtresse influence. Je ne sais pas s’il vaut mieux, comme Montaigne le disait, être Térence que Plaute, parce que « cettuy-ci sent bien plus au gentilhomme », mais je sais que Plaute est ut» comique, ce qui. pour un auteur de comédies, vaut mieux que d’être un gentilhomme, ou « de sentir au gentilhomme ». Et Lorenzino eut le goût, le gentil esprit d’apprécier Plaute pour sa verve copieuse, poulies joies de son parler dru, et de ne prendre qu’un léger crayon à l’élégant et froid Térence.
L’Arioste avait été bien plus servile; et certains auteurs, même chez les Florentins, ne s’émancipaient guère plus. Pourtant, la saveur florentine se sent partout chez ces gens-là. Ils avaient Machiavel, qui leur avait montré la voie, avec cynisme, avec génie. Même Cecchi, le meilleur peut-être avec Lasca, s’était encore empêtré dans les anciens. Mais il y avait, même sur Machiavel, un progrès certain. Si Fou veut mesurer la supériorité morale de YAridosia sur la Mandragore , on peut comparer les jolies scènes, sensuelles et tendres, où l’amoureux ne rêve que d’aider à naître l’enfant de sa maîtresse cloîtrée, et l’ignoble scène iv du IIIe acte, chez Machiavel.
Lorenzinoace mérite, qu’il n’est pas traînant comme un Gelli. Ses marionnettes remuent. Amateur, il a fait la pièce que l’on aimait en son temps. « une comédie, qui n’est ni tout à fait antique, ni absolument mo-
derne, mais en partie moderne, et en partie antique ; et, bien qu elle soit en langue florentine, elle est néanmoins tirée pour une bonne part du latin : tirée, dis-je, et non pas traduite, sinon de cette même façon que les Latins traduisaient les Grecs ».
Heureusement, on ne comprenait les anciens que fort superficiellement, «jusqu’à l’écorce». Et l’humeur florentine animait tout. Certes, un peuple qui avait Dante, Boccace, et Sacchelti, aurait pu se créer un théâtre plus original, bien à lui. « Mais, dit un historien du pur terroir, l’Italie paya, et paya cher les honneurs de primogéniture latine, au prix de deux siècles, qui eussent été les plus vigoureux, d’une littérature splendide, mais trop souvent artificielle. Et une des formes d’abord manquées, et avortées ensuite, fut justement la comédie. »
Des Trissin, des Rucellai, avaient empoisonné la race, déjà bien imprégnée par les disciplines surannées. Mais le génie individuel secoue les oripeaux ; et je sais des lecteurs qui ne sauraient achever une pièce écrite par les Latins, ces ramasseurs des miettes grecques, et que YAridosia n’ennuie point. C’est que malgré les réchauffages et les ravaudages, l’auteur a le droit de dire, comme Gelli, mieux que Gelli, « le lieu de la scène, c’est votre Florence » !
Dernier essor de l’esprit florentin, que la chape de plomb, avec le concile de Trente, et l’Inquisition chère à Cosme, opprime ensuite. Comme on comprend l’aveu d’un Italien :
Nous sommes privés d’un vrai théâtre original... ; dans la poésie dramatique, nous nous sommes persuadés qu’il fallait prendre pour modèles les comédies des anciens, plutôt que la nature, et la vie qui s’agitait autour de nous.
En 1533, l’auteur d’un « Catalogue des Ecrivains florentins », — en latin, naturellement, — certain Michel Poccianti, citait « Laurent de Médicis, fi 1 s de Pierre François, philosophe insigne, et comique hors de pair. 11 adonné aux lettres, entre autres œuvres, une comédie, intitulée Aridosio, et quelques autres. Il mourut à Venise, et il y fut enterré. » Poccianti, qui fait des solécismes, a répété Doni. Remercions-le cependant ; grâce à lui seul, nous pouvons savoir, sinon le lieu, du moins la ville où reposa Lorenzino.
Allacci, qui confond les éditions, la Crusca, qui conserve V Aridosio parmi la lleur de sa farine, les erreurs de Crescimbeni, les omissions de tel professeur, les approbations de tel autre, cet exercice, où ils triomphent, et qui consiste à relever les « imitations », les pages venues de Breslau et celles que donna Turin, l’écho de Leipzig ou de Naples, tout ce fatras nous est. je pense, assez indifférent. Et ni Negri, ni l'excellent Tiraboschi, ni Fontanini, ne seraient plus intéressants à étaler que M. Pierre-Louis Ginguené, ministre plénipotentiaire, membre de l’Institut. On ne réveille pas les morts, même quand ils ne sont morts qu’à demi.
Ce qui attache davantage notre intérêt, à nous Finançais, ce sont toutes les influences qu’une pareille comédie eut sur notre théâtre. Sans doute, au seizième siècle, il y eut. hélas ! les pures imitations de l’antique, telles que Y Andrie de Despériers. Mais les éléments originels de nos comédies, ce sont les farces du moyen âge, et c’est la comédie italienne. Cecchi prophétisait, quand il faisait dire au Prologue de la Dol :
Celui qui connaît Plaute et Térence, qu’il en témoigne et dise s’ils ont tiré les leurs des Grecs, et puis si les modernes onl pris
les leurs à Plaute et à Térence ; et il pourrait se faire encore qu’un autre vienne, lequel rendra la pareille à la comédie toscane.
11 vint, et c’était un Toscan acclimaté ; il avait traduit son nom de Giunto en Larivey, et il publiait, à Paris en 1575), à Lyon en 1597, ses « Comédies facécieuses de Pierre de Larivey, Champenois, à l’imitation des anciens Grecs, Latins et des modernes Italiens ». Champenois, c'est pour dire que ce rameau des « Juntes » comme on disait alors, provignait à Troyes en Champagne. Pierre avait accommodé pour la France une partie de Straparole, il arrangea Firenzuola, Piccolomini, Capelloni, et cette absurde Humanité de Jésus-Christ, par l’Arétin, quelques autres rapsodies encore. Mais il ne vit, un peu, que par les comédies. Il adaptait là le Ragazzo (laquais), de Dolce, la Veuve, de Nicolas Bonaparte, les Esprits ( Y Aridosia ) par Lorenzino de Médicis.
Puis vinrent les Jaloux, de Gabbiani, la Pie, deRazzi, et encore, du même, la Constance. Enfin, le Fidèle, d’après Pasqualigo, et les Tromperies, d’après Secchi.
Larivey adapta la pièce de Lorenzino, sans autre retouche que de remplacer le prologue par celui de la Sporta (le Cabas ), du bon Gelli, défaire sauter Livia, trop florentine, avec quatre personnages accessoires, latourière, sœur Mariette, Paulin et Briga. Le concile de Trente appesantissait les censures : le prêtre devint un sorcier, ce qui ravalait le personnage jusqu’à Guignol. Et naturellement, quand l’italien disait: « C’est une Ridolfi », Larivey mettait : « Elle est née rue Saint-Denys. »
Utile, pourtant, le bonhomme, utile et louable, car il innova la prose, dans la comédie ; il débarrassa notre scène, pour un temps, devers exécrables. Molière suivit l’exemple, et Molière, avec et par Larivey, trouva son butin dans l’œuvre de Lorenzino.
Sainte-Beuve a déclaré les six premières comédies de Larivey bien supérieures aux autres. Celle des Esprits vient la troisième. Elle est du bon cru. Sainte-Beuve croit que les traits originaux qui passèrent à Molière et à Regnard, sont de Larivey. Heureux âge, ce romantisme, où l'on n’étudiait jamais rien à fond!
Dois-je dire (pie le Fantosme amoureux, de Quinault, fit, descendre ces anecdotes jusqu'à la pire platitude? 11 vaut mieux nommer nos vrais maîtres, en faire honneur à Lorenzino.
Quand Montaigne, grand amateur de comédies italiennes, achetait , certain vendredi, à Florence, un paquet de onze comédies chez les Giunti, peut-être avait-il eu déjà la curiosité de rechercher celle de Lorenzino. Mais pour Molière, le « maistre du chœur ». on a vu (pie l’imitation est tlagrante ; ce que /'Avare doit à Y Aridosia, il est possible que Molière l'ait reçu à travers Larivey, mais il est bien plus probable qu’il l’a pris à la source, directement.
Puisqu’il savait l’italien, qu’il amassait les pièces italiennes, il n'a pas pris qu’à la Commedia dell’Arte. On a pu retrouver dans les canevas des bouffons les esquisses pour le Tartufe, pour le Malade imaginaire, pour Trissotin, Georges Dandin, Scapin, Sganarelle. Et Giordano Bruno, l’Arétin, ont contribué eux aussi; le nom de Covielle vient d’Italie, Marinette est la femme de Scaramouche. On reconnaît, de Larivey à Molière, ce nom de M. Josse qui baptise le sorcier des Esprits et l’orfèvre du Bourgeois gentilhomme . Mais, plus que les détails matériels et les noms propres, c’est l’esprit de Y Aridosia , et la scène de la cassette, et les types des amoureux, qui ont passé de l’humble Aridosia. comédie florentine brochée pour une fête, dans
lemétal splendide où Molière martelait son Avare, dans le pastel où il estompait les charmantes femmes de son Ecole des maris.
Même les moins avertis des commentateurs, les plus faibles en ce qui regarde l’Italie, avouent que « Molière connut sans doute aussi l’auteur italien ». On le voit assez.
Quant au Retour imprévu, Regnard y remettait en scène ce qui convenait avant tout, dans V Aridosia, pour sa large bouffonnerie. Ce sont les diables dans la maison qui l’ont tenté. Mais, par malheur, sa pièce n’est point des bonnes. La facétie s’esquisse à peine, elle est usée. Géronte est un type éculé. Est-ce que vraiment cela put faire rire? Où est la farce débridée, où, les vers drus du Légataire ? où, la fantaisie ravissante des Folies amoureuses ? où, la saveur de cette pièce inachevée, les Vendanges d’Asnières ? Regnard était un pur Gaulois, la comédie italienne ne fut que placage chez lui. Molière reste le seul, assez animé de génie pour faire sien ce qu’il daigne prendre, et le reforger à tout jamais.
Avec V Aridosia, et plus classique, l’Apologie partage la renommée. Leopardi la cite encore dans sa « Chrestomathie italienne, ou choix de passages remarquables, soit par le sentiment, soit par le style, recueillis dans les œuvres italiennes en prose d’excellents auteurs de tous les siècles, par le comte Jacques Leopardi. » Les meilleurs manuels classiques l’ont accueillie. Et, sauf quelques réfractaires, l’Italie moderne admire ces pages jusqu’à déclarer que, « par son style si plein, tout en faits, tout en nerfs, cette œuvre semble s’approcher du Prince de Nicolas Machiavel ».
L’Italie du siècle dernier, par cet art profond, et
enviable, qu’elle mit à user de tous les éléments où elle pouvait trouver la moindre bribe pour l’œuvre de sa résurrection, l’Italie du Risorgiinento n’a pas oublié la personne et les écrits de Lorenzino.
La lice, malheureusement, fut ouverte par un bouffon. Je veux parler du comte Victor Alfieri, le barde piémontais. Un Français — et un Français qui proclame le culte de la Révolution dans toutes ses conséquences — est toujours suspect, je lésais, enparlantd’un écrivain qui a produit le Misogallo. Nul, cependant, n’admirerait le Misogallo plus que moi, si ce n'était une ineptie. Nous envahissions l’Italie; les Italiens avaient le droit, le devoir de nous résister, par l’outrage même. On peut se demander, il est vrai, quel droit avait — alors — un Piémontais d’être solidaire avec Florence, par exemple. Mais enfin, les Français étaient encore bien plus étrangers, et pour rejeter l’étranger envahisseur, toutes les armes sont bonnes. Donc Alfieri aurait eu raison, si ses vers n’étaient détestables. Il est un tort dont rien ne saurait absoudre un poète, il est un vice pour lequel il n’est point d’excuse : c’est d’être emphatique et grotesque. Je laisse parler contre lui les meilleurs d’entre les Italiens :
Il n’avait point de goût, dit \ incent Monti, et il fit grand mal à la poésie et à la langue italienne. Son style, sa versification, sont d’une bizarrerie qui dépasse l’imagination... Sa force est celle d’un épileptique, et non pas d’un homme sain et robuste.
Cesarotti pensait de même.
El dernièrement encore, un maître écrivait cette page :
Le Misogallo, qui, comme l’observe un critique récent, ne fut point écrit par élan de patriotisme, mais fut inspiré à V. Ulicri par la rage de voir que la liberté prônée par lui se propageait grâce
à cotte nation et à cette classe de la société qu’il abhorrait le plus, n’est, pas un livre digne de susciter la moindre sympathie posthume.
Ce forcené d'Alfieri, parmi ses déguisements de charlatan, avait des habits noirs, ou sombres. Comme on lui demandait la raison de ce triste équipage : « Je porte le deuil du bon sens ! » répondit-il. C'est donc lui qui l’avait tué !
Barbouilleur maniaque, vrai sujet d’hôpital, il fut rapidement au terme de la sénilité : « Le Misogallo, écrit un aliéniste de Turin, est un travail absolument de paranoïque. » Rayons-le, cet Alfieri, d’entre les glorieux précurseurs qui ont voulu leur pays libre et autonome, car il n’a pas compris que la Révolution, souffle sacré, venait éveiller la conscience en léthargie des autres peuples. Ce n’est rien, cet Alfieri, ni le héros de l’avenir, ni le pontife du passé. Ah 1 rappelons-nous Manzoni, sa lettre si belle, et ces mots écrasants :
Le Misogallo a paru, et la voix d’Alfieri, sa voix sortant du tombeau, n’a point eu d’éclat en Italie, parce qu’une voix plus puissante s’élevait dans tous les cœurs contre un ressentiment qui aspirait à fonder le patriotisme sur la haine. La haine pour la France ! pour cette France illustrée par tant de génie et par tant de vertus ! d’où sont sortis tant de vérités et d’exemples ! pour cette France que l'on ne peut voir sans éprouver une affection qui ressemble à l’amour de la patrie, et que l’on ne peut quitter sans qu’au souvenir de l’avoir habitée il ne se mêle quelque chose de mélancolique et de profond qui lient des impressions de l’exil !
Voilà, voilà les vrais génies de l’Italie, ses vrais conseillers. Et ces sublimes paroles, nous en devons d’autant mieux être reconnaissants au grand Lombard, qu’elles expriment avec une parfaite éloquence nos sentiments envers l’Italie, à nous autres Français, qui sommes italiens à demi par la vie et par la pensée.
Arrivons donc, maintenant que le paillon du char-
latan ne nous fait plus illusion, à VEirurie vengée. Des tragédies gonflées par Alfieri, je n'ai point à parler. Dieu merci. Que les Italiens les prennent au sérieux, quand nous dédaignons Crébillon, Marie-Joseph Chénier ou Luce de Lancival, qu’ils feignent de se plaire à ce style, obscur pour eux-mêmes, à ces ficelles, à ces cables, à ces rapsodies où l'inceste lui même est prosaïque, à cette muse dont le masque n’est plus d'airain, mais de carton, de zinc ou de plomb, je n’ai point à disputer sur ce goût-là. Nous devons, au contraire, remercier Alfieri d’avoir prouvé que l'on saurait dépasser encore, dans l'emphase et le comique inconscient, nos tragédies françaises de troisième ou quatrième ordre. Quand on voulait, jadis, fortifier les gens débiles, on leur faisait avaler de l’eau qui contenait de la ferraille : c’est ce qu’a fait le comte Alfieri pour les lettres italiennes. Mais il ne suffit pas qu’un hobereau piémontais fumeux et plat comme le vin de son pays, mégalomane et délirant, s’en aille à la glandée au travers des œuvres antiques, ou copie, sans bien les comprendre, nos assommantes tragédies du dix-septième et du dix-huitième siècle : il faut garder le droit d’en rire !
Mais l’Etrurie vengée nous appartient, et ce livre tragique en connaîtra quelque intermède, une parade inattendue au terme du drame. C’est à propos d’une pareille œuvre, certes, qu’Alfieri pouvait le plus justement écrire : « Il y a peu de journées dans ma vie où j’aie été plus sol et plus ridicule que celle-ci. » Il a pris soin pourtant, le bon graphomane, de noter les phases de cette composition.
1 770. Florence. En mai, commencé le poème d’Alexandre de Médicis, et, stance par stance, fini le premier chant cette année.
Et le pauvre fol inscrit ce beau renseignement sur un « Rendement de comptes au tribunal d’Apollon sur le bon ou mauvais emploi des années vii'iles ».
En 1786. il a la goutte très fort, et il achève son poème. Jamais le mot de « diarrhée » qu'il applique à ses sonnets, ne fut plus topique. En 1 802, il énonce sa propre sentence sur l'œuvre :
Puisque vous me dites avoir lu l'Elrurie vengée, écrit-il en janvier à l’abbé de Caylus, je veux m’épancher là-dessus en ami et à cœur ouvert avec vous... Ce qui l'a fait naître, c’est l’élan de jeunesse, la haine de 1’oppression, l’amour du vrai, ou de ce que je croyais tel. Le but, ce fut la gloire de dire la vérité, delà dire avec force, et avec nouveauté, de la dire parce que je croyais être utile... Quant au mérite littéraire, il me paraît qu’il y a là en somme du style, de la force et de la clarté.
Dans ses dernières volontés au sujet de ses œuvres imprimées, il bat sa coulpe de ses erreurs libérales, mais il affirme qu’il ne fut point « séditieux ». Le ramollissement était à son terme.
Ce poème en octaves, qui s’appela d’abord le Tyran nicide, mit six années à être achevé. Alfieri le commençait en été : « L'été est ma saison favorite, disait-il, et elle me convient d'autant plus qu'elle est plus excessive, surtout pour composer. Depuis mai de cette année 177», j’avais commencé un petit poème en huitains, sur le meurtre du duc Alexandre, par Lorenzino de Médicis ; action qui m’avait plu extrêmement, mais qui ne me semblait point susceptible de donner matière à une tragédie, et se présenta plutôt à moi sous forme de poème. Je l’allais élaborant par fragments, sans aucun plan, pour m’exercer à rimer, exercice dont les vers libres de tant de tragédies déjà composées m’éloignaient. J’écrivais aussi quelques vers d'amour. » D’amour ! non plus sans doute pour
les moinillons du Carmel, mais à la louange de ces femmes qui lui donnaient, pour rivaux, des palefreniers, ou des rapins, ou quelques ivrognes royaux.
Mais pourquoi l’auteur de Brutus II a-t-il jugé Lorenzino peu dramatique, « point susceptible de donner matière à une tragédie >» P Mystère entre sa perruque et lui. Il a du trouver que cela manquait de confidents, de mise en scène, de sénat et de toges.
Donc il a choisi le mètre ronflant de l’octave, et composé en style de proverbes rimés. Il y a des vers à la Scudéry. Commençons :