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Dansde tels endroits, si resserrés et si sonores, les actes doivent retentir comme un coup de feu dans une cellule. Lorenzino, qui méditera lentement son action, va étudier ces échos d'une ville à demi détruite.
Oui, bien des choses sont à bas, puisque des Donato Giannotti, dans leurs déclamations prolixes, oseront proposer à Florence cette panacée dérisoire : un gouvernement tempéré ! Le remède pour peuples déchus, perdus, finis, enfoncés au bourbier ! Eb ! qu’importe tel ou tel duc, vautour, épervier ou orfraie? Ce n’est point les grands-ducs qui régnent sur la mémoire de l’antique Florence, à jamais disparue.
Les vieux gouvernements malades, c’est comme les gens qui mourront d’un mal désespéré; les médecins s’y mettent, et les médecins de l’Etat ce sont les théoriciens.
Envahie, dans ses anciens quartiers si nobles, par la racaille de banlieue, par les domestiques montés en grade, cette démocratie sublime, la seule peut-être qui ait vraiment fait gouverner le peuple à ces époques de seigneurs, elle est éteinte, et Gharles-Quint a mis un duc au Palais-Vieux, où jamais il n’avait régné, sur le peuple, que Jésus-Christ.
C’était fatal : on était dans une petite ville en somme, où les alliances de famille avaient abâtardi les haines. Le Guelfe d’aujourd’hui se marie à la fille du Gibelin ; et puis, on a d’autres parents, des intérêts. On parlé de liberté, mais la vie est brève, et l’on veut en jouir. Sur quoi s’appuyer? Les vagues idées, mal venues, de l’antiquité, flottent dans les cervelles d’un poétereau, comme Alamanni. d’un courtier véreux , tel que Baptiste délia Palla, d’un évêque indolent, Julien Soderini. de cardinaux qui sont neveux du pape, oncles du futur
duc, des Ridolfi, des Salviati : médiocratie turbulente, tyrannie macaronique, Florence a le choix. Ou plutôt, César choisit pour elle.
Le peuple est usé par la famine du siège, par les pestes et les fléaux. On a ravagé la couronne des villas qui ceignait Florence, on a décapité, banni. Dante, le prophète éternel, avait dit:
Vous avez le nouvel et l’Ancien Testament,
Et le Pasteur de l’Église pour vous guider ;
Que ceci vous suffise pour votre salut.
Si la rapacité mauvaise vous crie autre chose,
Soyez des hommes, et non des brebis folles,
Faites en sorte que le Juif ne rie point de vous chez vous.
Mais ils ne croyaient plus, Florentins mieux instruits par les disciplines pédantes, à l’Ancien Testament ni au Nouveau. Le pasteur, c’était, hier, Alexandre VI qui brûlait Savonarole, ou LéonX qui était rentré de Prato, son habit de cardinal un peu plus rouge seulement; à présent, c’était Clément VIL Des brebis, oui, un vil troupeau, non plus les « pecore » florentines, mais sales moutons de Panurge, prêts à bêler devant le duc. Et le juif qui les bafouait, c’est l’argentier, qui les vendrait à César, les revendrait à Cosme.
Varchi se console en pensant que les Florentins étaient encore bien altiers et que la ville s’embellit, se bâtit, devient plus propre et splendide ; il y a des villes si propres, que leur beauté fait froid au cœur.
Ne nommons pas toujours César, en décrivant la déchéance où Lorenzino devait vivre ses dernières années florentines. La France, ou plutôt celui qui menait la France, est loin d’en être innocent. Le Magnifique avait raison, et pour Florence et pour le royaume de France, quand il disait : « Plût à Dieu que le roi de
France n’eùt onques l'idée d’essayer ses forces en ce pays-ci! » On avait aimé cependant les lis blancs. Mais, si l’on voulait encore essayer de combattre César avec le Très-Chrétien, comment oublier l’abandon sans excuse où la France venait, en 1529, de laisser Florence assiégée? Hélas ! la triste politique de François Ier ne servira pas même à rendre Florence plus forte et plus libre. Et Machiavel eut trop raison d’écrire : « L’heureuse fortune des Français nous a enlevé la moitié de nos Etals ; la mauvaise nous ôtera la liberté ! » C’est chose faite, et les malencontreux efforts qui vont continuer encore la série des fautes, seront jugés par la vieillesse désabusée de Montluc : « Ce n’a esté, dira-t-il, que pour y servir de tombeau à un monde de braves et vaillants François! »
Cette ville découragée, et dont l’énergie semblait morte avec son dernier héros, Ferruccio, tué comme elle par surprise, cette ville épuisée parles siècles d'une splendeur sans pareille (puisque Athènes même pâlit, auprès de Florence), cette pauvre ville réduite à toutes les soumissions, n’enfantait plus que bavardage. « Il y a, disait un mauvais homme de lettres, un de ces médiocres gaillards qui révèlent la vérité, il y a dans cette cité de Florence des hommes de mainte espèce, tant jeunes que vieux. La première espèce des vieux est celle qui se nomment dans notre langue florentine les fainéants et les cigales; lesquels pour leur demeure ont choisi, qui le banc de Sainte-Trinité, qui la banquette des Pupilles, qui le coin des Tornaquinci.
« Et, comme ils n’ont d’autre mérite que dans leur langue (bien qu’ils l'emploient à mal), ils commencent à peser dans la balance d’essayeur, et à dénigrer, quiconque alors passe par là; mais s’ils ne se mettaient à
médire que des passants, il m’en soucierait peu. Seulement, s'il arrive qu’il se mette à pleuvoir, et qu’il ne passe personne, cum sit que par les mauvais temps chacun reste Arolontiers à la maison ou à la boutique, et ne se soucie d’aller dehors ; eux, qui n’ont plus personne à se mettre sous la dent, afin de ne pas laisser de médire, sont forcés de se mettre sur le chapitre de l’Etat, et ils commencent à en raisonner en tant de manières, que parfois ils devinent juste, et découvrent la fantaisie et le dessein du prince; de façon qu’en tels lieux il se dit les choses que le prince a l’intention de faire, devant qu’il les ait faites; et ils sont si experts et déchaînés dans l’art de médire, qu’ils croient plutôt offenser en disant bien que mal. Ce qui les fait, eux et leurs auditeurs, penser toujours à quelque chose au détriment dudit prince et de son Etat. Et de là naissent tous, ou en bonne part, les principes des conspirations, lesquelles se trouvent léans, et puis se concluent le soir auprès du feu, dans la chambre ou dans les bureaux d’étude. »
Au reste, Machiavel ne disait-il pas aussi de l’ancienne république : « Si gauche estoit, et si éloignée de vraye République, qu’un gonfalonier à vie, pour peu qu’il fust sage, et pervers, facilement se pouvoit faire prince. Et ce proverbe-là naquist, à savoir : ces gens ont un pied sur la place publique, et un dans le Palais » ? Les constitutions anciennes n’étaient plus que curiosité de haut goût; mais la politique ne connaît point les bibelots surannés. Tout cela, c'était le rêve d’un rêve.
Et Charles-Quint, avec les Médicis, s’était chargé de réveiller brutalement Florence.
En arrivant dans sa patrie, et la trouvant ainsi, Lorenzino, repris parla solitude, dans cette ville attristée,
— ni —
assis au foyer où sa mère, fille des traditions populaires, veillait, s’appauvrissait et soupirait, ne put que regarder avec plus de dégoût le faux Médicis imposé par César à Florence. Peut-être dans son horreur physique pour Alexandre, y avait-il d’abord l’instinct, produit par « ce grand contraire entre le blanc et le noir », comme disait Cino, l’ami de Dante. Et ce frêle pur sang florentin devait exécrer la brute trapue et crépue, le fils de moricaud et de moricaude. Lui, si maigre, si réduit, vraie victime des nerfs, sentait sa chair se hérisser à l’approche de ce gras goujat.
Il vivait à côté de lui. porte à porte, dans la masure qu'il partageait avec Cosme. Car les deux tantes et les deux cousins en procès avaient une maison commune, indivise. Et l’on avait fait une porte, des portes entre celte cassine et le somptueux palais des grands Médicis.
Borné désormais à ses biens de Florence et à sa maison de Florence, Lorenzino, qui sentait la ruine de la cité, se trouvait, en même temps comme enserré par ses débris. La vieille Florence ! elle l’étreignait de toutes parts. Elle était dans ces rues où il vivait, lui le vagabond du pavé, l’ami des carrefours. Elle l’attendait auprès de ce Marché-Vieux, antique nid des Médicis, où son François de Médicis l’avait attendu, lui aussi, repris avec joie. Elle était dans celte douce Fiesole, aïeule de la cité, où son enfance avait vécu. S’il gagnait la campagne, l’antique esprit l'attendait encore dans ces bois abrupts du Mugello, dans ces châteaux à enchanteurs, dans ces métairies pastorales où ses premières années d'adolescence avaient passé, un Virgile à la main. Et là, sur ces collines argentées qui voilent le pays de Sienne, le long de ces vieilles murailles où revenait, aigri, fané, son rêve inquiet et farouche, par ces détours du Mugello qui
résonnaient souvent au trot de son roussin, partout, dans la campagne où s’effondraient les villas démantelées, dans la ville où les remparts conservaient la trace des fauconneaux, partout les Barbares avaient défilé, piétiné : les Barbares, qui couronnaient Alexandre le bâtard.
Ces peu sers accroissaient encore la mélancolie que Lorenzino devait à son esprit ingénieux et tourmenté ; et les gens qui le regardaient, si blême et si grêle, commençaient à le prendre en grippe. Marie Salviati, comme les gens de la cour, les gens de la cour aussi bien que ceux de la rue, répétaient d’une voix, devant ce visage, les proverbes provinciaux : « Peu de barbe et point de couleur, sous le ciel il n’en est pire ! » « Face de mort, pire que gale ! » Le vulgaire pressent les troubles cérébraux, il hait et pourchasse le fou et commence, avec un instinct assez juste, par l’homme trop intelligent. Toujours en arrière, le peuple déteste ces êtres d’exception, qui seront peut-être ordinaires dans peu de temps.
Il était triste, ce qui est une faute sans rémission; et le mot italien qui dit tristesse, tristezza, veut dire, au moins aussi souvent, scélératesse. Dans ce rêveur, si plein d’idées, se combattaient les influences du Quattrocentisme attardé, avec le désir de changer, de créer l’avenir par son énergie. Engourdi par l’inertie voluptueuse, cet homme de vingt ans ne pouvait que se laisser envahir par ce venin moral dont l’esclavage politique est le plus sur échanson. Parmi toutes les folies des tyrans, la plus imprudente est de forcer quelques esprits à vivre dans leur idée fixe, en les désoccupant par force.
Hybride entre deux siècles, comme son temps même et comme son pays, Lorenzino retrouvait dans sa chambre florentine Savonarole et Botticelli, Plutarque
et Dante. Mélange fait pour affoler, et d’autant plus dangereux que ces éléments d’ivresses puissantes paraissaient s’accorder entre eux. Il venait de voir ses antiques, cette chère collection pour laquelle il risqua peutêtre sa tête. Et il pouvait aller, en quelques pas, à San Marco, dans le cloître où le frère Jérôme avait médité la révolution qui fit le Christ roi de Florence.
11 y avait cependant un sortilège, dans ce triste Lorenzino ; puisque le calihan Médicis,
a freckled whelp, hag-born,
« ce monstre bigarré, fruit d'une mégère », s’éprit de sa compagnie, et fit de lui son favori, jusqu’à le payer, jusqu’à lui donner, si l’on peut en croire Paul Jove, une pension mensuelle. Mais comment Alexandre, cette créature du pape, accueillait-il Lorenzino? Comment l’archevêque de Capoue, Nicolas Schomberg, comment le cardinal Cybo, et Gui Chardin, tous les « Judas », tous les « Messer Cerrettieri », qui représentaient la raison auprès de ce truand ducal, ne l’empêchaient-ils pas, ce prince, de faire vivre à ses côtés un criminel chassé de Rome? c’est qu'il ne faut pas croire vraies toutes les fureurs officielles, ni dangereux tous les bannissements; déjà, pour un crime autrement grave, puisqu’il y avait eu mort d’homme, et à Florence même, Jean des bandes noires s’était vu bannir ; comédie qui ne trompa personne, et dont l’effet demeura nul.
Et puis, le pape Clément VII, cette année même 1534, d’une fièvre romaine compliquée par des douleurs coliques, trépassa le 25 septembre, « sans avoir, dit l’historien médicéen, laissé grand regret de lui à ses amis et serviteurs, attendu que ce fut un homme de peu
de cœur et de vie rampante ». Et le testament de ce pape, daté 30 juillet 1534, laissait les biens hors de l’État florentin au cardinal Hippolyte, ceux de l’État florentin au duc Alexandre, les substituant l’un à l’autre, ou leurs hoirs mâles par ordre de primogéniture, et dans le cas où ils viendraient à décéder tous deux sans hoirs mâles qui fussent légitimes, désignant comme leur héritier le premier-né des Médicis dans l’ordre de la succession légitime. Or, Alexandre n’était point marié, Hippolyte était cardinal-prêtre ; Lorenzino devenait donc, de fait, une manière de deuxième prince du sang.
En outre, le duc Alexandre, pas bien affermi même au temps de son père le pape, devait tout craindre maintenant que Paul III, le Farnèse, son ennemi, ceignait la tiare. Le duc, qui allait s’appuyant jusque sur l’Arétin pour espionner, pour éclaix-er l’opinion publique, n’avait pas trop de Médicis autour de lui. Et Lorenzino lui plaisait encore par ceci, qu’il tenait dans ses alliances l’ancien parti populaire, et les lettrés, et tant de gens à Rome qui importaient au duc, et tous ceux de Florence auxquels son origine et ses goûts le mêlaient. Il cherchait bien à s’appuyer sur les Strozzi, ce duc qui allait leur donner du poison ! Il faut le voir demander à Guichardin les conseils les plus minutieux, tandis qu’il cherche à s’assurer le duc de Milan.
C'est qu’il n’est pas grand’chose. Un de ces piètres principicules, mal en équilibre, figurants hasardeux, qu’un geste de César peut replonger dans leur néant. Il s’accroche à son principat : il y a sept ans, il criait famine, il était endetté, jadis on se déshonorait à devenir son précepteur, il avait connu l’angoisse d’être fait prêtre, comme Hippolyte, et les femmes de service
recueillaient alors ses doléances ; il avait erré, fugitif, sur les cotes de Ligurie, essayé de conspirer, on l'avait proposé comme duc de Milan, puis il avait été en Flandre, et enfin, tout à coup, en 1530, on le faisait Seigneur à Florence.
Le 0 août, on avait déposé les armes. Le 12, dans le (( félicissime camp de César », on signait le traité de capitulation ; la cité ne s’était rendue ni aux Médicis ni au pape, mais à César, qui se chargeait, arbitre unique et souverain, d’ordonner et d’établir, sous quatre mois, la forme du gouvernement : « s’entendant toujours que serait sauvegardée la liberté ». Et l’année n’était point achevée, que, pour mieux la sauvegarder, on octroyait la seigneurie de Florence au bâtard du pape Médicis ; des deux derniers gonfaloniers de la république abolie, l’un, Carducci, dans une fournée de victimes, avait la tête tranchée, l’autre, Girolami, se voyait jeter en prison, avec sentence de captivité perpétuelle, jusqu’à la mort, qui arrivait bientôt. La hache et l'exil assuraient la « forme du gouvernement ». La Commune était morte. Sous l’épée de Malatesta
Baglione, le nouveau prince débutait, en qualité de
gouverneur. La cloche du peuple, a la tour de la Seigneurie. avait sonné pour assembler les Pallesques, les partisans des Médicis. C’était la dernière fois qu’on l'entendait. Brisée et fondue, on en fit de la monnaie, que l’on frappait à l’effigie d'Alexandre et de saint Cosine, le patron des Médicis, et ce bronze, pur entre tous, servit à payer les soldats d'un duc !
Le 7 février 1531, Alexandre était proclamé prince de Florence. El Florence pouvait mesurer la profondeur de sa chute, en voyant la joie (pie Sienne, si durement punie bientôt, mettait à saluer cet avertie-
ment. Quand Muscettola, l’envoyé de Charles-Quint, le docte ami de Sannazar et de la marquise de Pescaire, eut donné lecture de la bulle d’investiture, au 6 juillet 1531,1a précieuse pièce, l’acte mortuaire de l’antique Florence, l’extrait de baptême pour la cité sans citoyens, fut baisée, rebaisée par le gonfalonier (si l'on ose le nommer ainsi) Benoît Buondelmonti, par tous les magisti’ats. La clique ameutée sur la place de la Seigneurie, cette place où Savonarole avait été pendu, brûlé, cria : « Pâlie ! Pâlie ! vive le Duc ! »
La jeunesse était contre lui. Mais il allait devenir gendre de l’empereur, on lui préparait une bâtarde de César, la petite Marguerite d’Autriche. Ce « doge », comme Varchi l’appelle, n’avait d’espoir que dans César.
Or, l’empereur Charles-Quint, vrai César, disait :
... Que de tous les humains
L’aigle il estoit, et chef de tout le monde,
A qui pape, roys et ducs, pour le moins,
Doivent honneur de la bouche et des mains.
Alexandre représentait Florence, mais tout son espoir était d’obéir à César. Lorsque après la sentence de l’empereur, un 1er mai, jour de fête entre tous dans les mœurs florentines, on avait vu la Signorie quitter pour jamais le Palais, et Jean-François de’ Nobili, treize cent soixante-douzième et dernier gonfalonier élu selon l’us populaire, se confondre dans la foule des sénateurs, on avait bien su que Florence était morte. Mais le duc pouvait néanmoins se demander : « Comment vivrai-je ? »
Il eut l’idée de s’appuyer sur le petit peuple, en lui donnant des fêtes, en rénovant le carnaval, comme avait fait Laurent le Magnifique. Mais on avait mal
ALEXANDRE DE MEDICIS D’après une intaille conservée au cabinet des médailles, à Paris, et attribuée à Domcnico di Polo.
A. FONTEMOIKG, PARIS
accueilli son principal. Déjà, sur le tombeau de Clément VII, on venait de lire un pasquin menaçant :
La gentille Florence (qui onques n’a rien souhaité autre de ce mulet), se ronge de fureur, pour arriver à l’occire ou à le chasser de son État, afin que soit déracinée du monde si horrible el méchante semence.
Et l’on faisait pousser au duc ce cri, dérisoire el impie :
Eli, Eli, lemma sebacthani. C’est ici mon Dieu, mon Dieu le pape Clément Vil) ; pourquoi m’avoir abandonné ?
11 s’empressait d'user des moyens les plus pratiques : « Désarmer le peuple, et tous les citoyens, et la cilé entière, et tout cela se faisait, suivant sa volonté, sans faire aucune distinction d’amis ou d’ennemis. »
Et nous comprenons, ainsi, pourquoi Lorenzino prit soin de feindre une horreur insurmontable pour les armes blanches.
Alexandre ne pensait qu'à l’avenir de son pouvoir nouveau. 11 avait l’audace que donne un corps robuste. Ce tyran, qu’un La Boëtie n'a point défini, se montrait d'une stature médiocre, mais forte, musclée el nerveuse ; il était exercé aux armes, habile à tous les jeux du corps. Drôle brutal, bien éveillé, le nez au vent, il aurait fait un boucher excellent, un reître magnifique, un bon portefaix ; il avait les instincts et toutes les capacités de l’emploi.
Ce goujat faisait le Narcisse. Il étalait la vanité que Lorenzino sut Haller. Domenico di Polo fil la parfaite intaille sur saphir blanc, que l’on conserve à notre cabinet des médailles, et qui montre avec tous ses traits cette face des abattoirs. François de Jérôme, dePrato, fil sa médaille, Cellini ses monnaies, Vasari, le Pontormo, le peignirent; il fallut encore, après Danese, un médail-
Ion d’Alphonse Lombardi, malgré les attaches de ce sculpteur avec le cardinal Hippolyte.
Mais ce n’était point un nigaud ; son père l’avait instruit dans la ruse, il l’avait rendu perspicace et plus roué, quand déjà la nature l’avait doté sous ces rapports. Il savait user de clémence, surprendre l’opinion par une décision inattendue et bien placée. Agent du pape, tant que le pape avait vécu, il aimait à se faire pi'oclamer dans les actes publics « l’illustrissime et dignissime seigneur notre duc Alexandre de Médicis », mais on entendait le héraut ajouter : « et ses conseillers » ; et cela donnait à cette constitution un air républicain.
Il se défiait de tous, et même de Lorenzino. Ce n’est pas un rhinocéros que Paul Jove, ce fabricant d’inscriptions et de devises, aurait dû lui choisir, avec cette rodomontade castillane : « Je ne combats point sans vaincre » ; c’est une bête de moindre allure et de meilleur esprit, une hyène, ou un vautour. Ce n’est pas un Hercule que Domenico di Polo devait mettre sur ce cachet, dont Cosme Ier hérita, mais un Janus, ou un Mercure.
Ce duc, qui avait des poètes pour faire l’épitaphe de ses chiens, était économe sous un faste apparent. Il ne menait pas mal les affaires de l’Etat. Les bannis lui reprochaient d’avoir ordonné que « nul n’habitât la cité ou le domaine florentin, dans le rayon de huit milles, s’il ne consentait à ne garder autres armes que les épées et poignards ». Lorenzino devait lui prouver que c était bastant. On lui en voulait, parce qu’un libraire avait été condamné « pour avoir mis en vente des livres de Luigi Alamanni ». Leduc avait sévi contre l’ennemi politique ; mais il donnait aussi, sans le savoir, une preuve de goût littéraire en bannissant les méchants vers.
Ce qui est vrai, derrière les racontages sans nombre des intéressés, c'est que Florence, même diminuée, s ‘écœurait à ce règne de bourgeois marchands, créé par sa faute, et quelle voyait désormais fondé solidement, sur des fictions légales où se dissimulait le toutpuissant intérêt de l’Empire. On n’était pas si loin, et Guicliardin le sentait bien, de cette période vraiment populaire qui, de 1494 à 1512, avait remis le peuple aux mains du peuple même. Les offices guelfes étaient supprimés cependant, et les arts mineurs et majeurs, et peu à peu tous les vestiges de l’ancien Etat. Tout se donnait au bon plaisir. El la citadelle, où Pierre Strozzi devait expier la honte d'en avoir conseillé la construction, s’édifiait, pour mettre Florence au carcan.
Lorenzino vit clairement qu’il fallait plaire au duc. Et qui lui plairait, serait maître. Mais si le duc voulait bien opposer les uns aux autres, et refuser à Cosme une compagnie de chevau-légers sur le conseil de Lorenzino, il ne se laissait pas tenir, et l’on n’empaumait guère ce gaillard versatile et faux.
11 y avait un moyen, pourtant. Et, par ce moyen-là, celui qui serait le maître du duc aurait l'assurance de faire prononcer en sa faveur la justice, désormais réduite aux ordres d’Alexandre. Le duc était un grand coureur de filles, de femmes, viveur, débauché follement.
S’il voulut de Lorenzino pour mignon, il l’eut sans doute ; mais on ne trouve pas les traces d’une influence pareille. C’est par d’autres compagnonnages, et des complaisances de camaraderie bien plus naturelles, que Lorenzino s’avança.
Alexandre avait vingt-quatre ans, il disposait de Florence, et il avait une passion fougueuse pour les
femmes. Seulement, comme il avait pu se gorger de courtisanes, il recherchait maintenant les femmes plus neuves, les aventures plus difficiles, il aimait surtout les dames, les jeunes fdles ou les nonnains. Làdessus, aucun doute : « Le Duc, dit l'un, allait aux monastères. » Et l’autre : « Les choses de Florence étaient en parfait repos ; car le duc Alexandre gouvernait fort sagement ; mais toujours il visait à rabaissement des citoyens, et à humilier le peuple florentin. Mais se voyant dans un domaine si pacifique, cherchant à l’excès l’assouvissement luxurieux de sa sensualité, il commença de profaner et souiller les monastères et les dames du peuple et de la noblesse, tantôt avec un artifice et tantôt avec un autre, mais pourtant jamais par la force ; et donc ce vicelà le rendait universellement très odieux, attendu qu’il n’avait en ces matières aucun respect ni pour la religion ni pour la parenté ni pour la noblesse, mais mettait tout sur le même pied. Et bien qu’il montrât force mérites dans son gouvernement, et fût extrêmement favorable à la justice, néanmoins à cause de sa luxure désordonnée il se trouvait haï, mais redouté. Et ce Arice-là fut la cause, peut-être bien, de sa mort. »
Alexandre ne songeait pas qu’il restait encore à Florence, même après Savonarole, quelques exemplaires de Boccace, et qu’on lisait, dans les Images des hommes illustres , ces paroles dont il aurait dû méditer la portée : a II est très manifeste que les seigneurs sont élevés par les peuples pour les défendre, et non pour les injurier... Je te le demande, quel besoin avais-je d’un souverain, s’il viole cette pudeur que j’eusse peut-être conservée, sans lui ? On
peut enlever les deniers aux gens, et puis les leur rendre; occuper leurs terrains, et après les restituer; ruiner les maisons, et les rétablir parla suite ; on peut envoyer un homme en exil, et puis le faire revenir. Mais la pudeur, enlevée une seule fois, ne sera ja mais restaurée entièrement. Et pour ces causes la plus petite tache à l’honneur ne pourra onques se laver. » Et le plus profond des historiens, à propos de Rome, dira : « Un peuple peut aisément souffrir qu’on exige de lui de nouveaux tributs ; il ne sçait pas s’il ne retirera point quelque utilité de l’emploi qu’on fera de l'argent qu’on lui demande ; mais, quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée de tous les maux qui sont possibles. »
Il faut dire que, bien souvent, ce viveur de duc enfonçait les portes ouvertes, ou ({ui s ouvraient facilement. En sa lourdeur de pachyderme, il n’avait rien compris à cet ancien esprit de Florence, que Lorenzino dissimulait en lui. Mais ses victimes n’étaient pas toutes précieuses.
Les monastères mêmes, sans aller jusqu’à la licence de certaines Chroniques, à la fin du siècle, où la Religieuse de Diderot est au moins atteinte, étaient assez loin de la sainteté. Si le duc « souloyt y commettre des adultères et des viols » il faut avouer que ces maisons étaient faiblement édifiantes. On y fourrait déjà les filles rebelles ; et la comédie s’écriait, aux applaudissements du public : « Je ne dis pas qu’il ne faille point mettre en religion aucune fille ; mais bien je dis qu’entre toutes les impiétés, celle-ci me paraît très-grande, de les faire religieuses, ou contre leur volonté, ou pour n'avoir point à leur donner la dot. »
Et les Nouvelles de reprendre : « L’abbesse de ce monastère était une femme de quarante ans, et depuis trois ou quatre mois elle avait fort souvent fait venir à son usage un prêtre afin de se tenir avec elle durant la nuit, et telles fois elle le gardait deux ou trois jours dans sa chambre ; ce qui faisait un peu scandale parmi les nonnes. » Il y avait un moyen de calmer le scandale ; c’était de le permettre aux nonnes. Les abbesses le savaient bien.
Même si l’évêque, à l’exemple de Mgr Giberti, l’ancien dataire, voulait réformer force couvents, il n’y parvenait pas toujours. Moines recéleurs et usuriei's répondaient à nonnes galantes. On jouait la comédie dans les clôtures, bien fragiles ; les religieuses empruntaient des épées « garnies en argent » pour se travestir en hommes. Veut-on un dialogue, d’auteur excellent ? écoutons la Sporta de Gelli :
Alamanno. — Oh gué, toute chatte veut son grelot, et jusqu’aux nonnes veulent jouer la comédie.
Ghérardo. — Je voudrais que vous les voyiez, Alamanno. Elles s’habillent en hommes, avec ces chausses collantes, et la braguette et tout, on dirait proprement des soldats.
Alamanno. — Elles font très bien ; mais elles devraient jouer la farce de Maître Nicias, ou celle de Clitie, si elles ont à en représenter une.
Jouer la Mandragore, de Machiavel, ou sa Clitie , dans un couvent ? Eh, pourquoi pas ? Un cardinal a bien écrit la Calandria, et le pape s’en est gaudi.
Durant le carnaval, les moines jouent au gros ballon, se font auteurs, et, déguisés, sonnent de la musique, dansent et chantent ; les nonnes, pour ne point demeurer en reste, font la fête, se travestissent, bonnet de velours en tête, caleçons fermés, dague au flanc.
A Florence, point d’archevêque pour empêcher ces
vétilles. Tout y est péché véniel. Et d’ailleurs, puisque Dante nomma l’Italie « le mauvais lieu des nations », pourquoi Florence serait elle étonnée d'avoir un ruffian pour duc ? C'est un podestat, en vérité, ce prince-là ; c’est le podestat de la tyrannie espagnole, le podestat de la défaite. Et si le peuple florentin veut s’obstiner contre les mœurs nouvelles, lui, le Seigneur par investiture étrangère, il s’obstine contre les mœurs antiques du peuple florentin.
Peut-être voulait-il tenir Lorenzino, vieux Florentin, auprès de lui pour avoir la joie de l'abaisser, .leu périlleux. Lorenzino s’y prêta. L’idée commençait peut-être à se faire plus claire dans son esprit.
Le duc n’avait encore qu’un fils naturel, sans valeur pour l’héritage. Le procès n’était pas réglé, entre Cosme et Lorenzino. Moment trouble, où flotte dans l’air, comme les premières nuées éparses d’un orage, ce (pii s’accumulera pour éclater dans deux ans.
Ici, les textes répondront — je dis les textes authentiques et originaux, manuscrits — avec une rareté croissante. Les papiers, si riches pour un Jean des bandes noires, trop riches, presque, et par milliers, ici se réduisent à un maigre tas : cachés par Cybo, par Vitelli, détruits dans le saccage qui suivit l’attentat. ils sont clairsemés : d’autant plus expressifs, je crois; et puis, nous en savons assez pour sentir comment le spectacle de Florence, tel qu’il vient d’apparaître, pouvait agir sur l’esprit de Lorenzino.
Les lettres antiques, auxquelles il se livrait avec François de Médicis, avaient repris plus puissamment Lorenzino. Les causes de désœuvrement étaient plus rares et moins attrayantes qu’à Rome. Philippe Strozzi et ses maîtresses étaient loin, cl si la nuit appartenait
parfois aux entreprises avec le duc, les journées étaient longues. Lorenzino étudiait.
L'Italie aurait pu dire depuis longtemps, avec Sénèque : « Nous souffrons d’une intempérance de littérature. » Mais il n'était pas inutile que l’on vît passer aux effets ces belles maximes des humanistes ; un acte sanglant devait faire voir comment la rhétorique n’est pas seulement ridicule, mais peut devenir meurtrière. Plus d'un meurtrier a trempé son poignard dans lécritoire des pédants.
On appelait Lorenzino « le Philosophe », parmi ceux qui lui voulaient du bien ; dans le peuple, chez ses ennemis, on l'appelait le mauvais Laurent, le « Maulaurent », Lorenzaccio. Ces deux noms veulent dire la même chose : un homme absorbé, qui dédaigne ce que chacun aime et recherche, et va tout seul. Le solitaire, c’est toujours un « accio », un méchant. Surtout s'il pense autrement que les autres. Machiavel n’a pu réussir à rien. Et Lorenzino, c’est l’élève de Machiavel en littérature. Comédie, discours, il en subit l’empreinte. Et il s’en nourrit sûrement.
Le Prince, les Discours de Machiavel paraissent en 1531, en 1532. Lorenzino a dix-huit ans alors, et l'on sait quelles sont, à cet âge, les impressions littéraires. Comme on croit aux livres ! comme on s’en imprègne I A Rome, Philippe Strozzi, qui recherchait avidement es Discours, les a prêtés à Lorenzino. Le Prince était dédié à un Médicis. Les inventaires delà maison signalent un manuscrit du Prince, et le premier livre des Histoires, autographe, plus une Vie de Castruccio Caslracani. Lorenzino voudrait être un disciple : il est pi'êt à tout, afin d’arriver à tout. Comme Machiavel lui-même. Mais il reste en route, comme Machiavel.
Le vrai machiavéliste, maître des résultats, ce sera Cosme Ier. Ce que Lorenzino suivra, c’est le précepte qu’il faut faire toutes les cruautés nécessaires, « pour n’avoir point à y revenir, et toujours avoir le couteau en main ». Et, comme Machiavel, il criera : « Puisque le Dieu de Savonarole ne vient pas, faisons nos affaires sans lui, et sauvons la patrie ! »
Machiavel avait exercé la plus directe influence, naguère, sur la jeunesse florentine, qui « lui avait pris beaucoup de ses qualités ». Lorenzino subit la force du théoricien, par les livres. Bien que ce soit une question de savoir si Lorenzino, dilettante, un peu paresseux, supporta le copieux ennui (pie dégage Machiavel dans ses œuvres graves. On sait que Spinosa lui-même, fait aux labeurs ingrats, trouvait Machiavel prolixe. Tant d’auteurs florentins sont atteints et convaincus de manie écrivante !
Avec Machiavel, et plus fort d’empreinte, il y a Plutarque. Et nous le verrons tout à l'heure. Mais il y a, de mois en mois, les événements aussi, qui s’entremêlent aux lectures, et vont faire, de l’indolent, celui qui jouera le Brutus.
Pour payer le duc, et les guerres, et les avantages qu’amène le gouvernement d’un prince, il fallait des impôts. En 1534, Florence fit la décima, c’est-à-dire le recensement des biens pour l’impôt immobilier ; tous les biens immeubles, de ville et de campagne, existant dans le domaine florentin, étaient, à certaines années, déclarés et relevés. Pour simplifier un travail que compliquaient singulièrement le changement perpétuel des fortunes et le passage des immeubles de main en main par suite des ventes et achats, on tenait, depuis mars 1521, par gonfalons, c’est-à-dire par quartiers.
les énormes registres où s’inscrivaient les fortunes de chaque habitant ; Lorenzino, qui était né sous le gonfalon du Lion d’or, quartier Saint-Jean, n’avait jamais changé de quartier. Le lion d’or sur champ d’azur était l’insigne sous lequel il déclarait.
Dans le puissant volume manuscrit, vêtu de cuir roux, Lorenzino et Julien de Médicis, son frère, déclarent habiter « dans le peuple de Saint-Laurent, via Larga, une maison à leur usage, qui leur appartient pour les deux tiers, l’autre liers appartenant à Cosme. fils de Jean ». Actions sur la compagnie des moulins d’Ognissanti. jardins, maisons à Florence, palais de Fiesole. « à l’endroit dit le beau coin », villa de Cafaggiolo avec ses attenances et dépendances, champs, bois, bosquets, moulins, cassines, terres, vignes dans le Mugello, le tout s’évalue à treize cent vingt-sept florins, dix-neuf deniers, quatre sols.
Cosme est un peu plus riche; il a pu placer un peu plus. Et il déclare seize cent trente florins, dix-neuf deniers, un sol.
Ün peu moins de trente mille francs, sur lesquels il fallait ôter le dixième pour l’impôt, et cinq personnes là-dessus, dont deux sœurs à doter, c’est de quoi rendre mélancolique. C’est, surtout, de quoi mettre dans le cœur de Lorenzino la résolution forcenée de s’enrichir à tout prix, en gagnant son procès. Car l’enjeu du procès, ce n’est pas moins de trente-trois mille florins, près de sept cent mille francs d a présent.
Le seul moyen de gagner, c’est que le duc ordonne au juge de décider pour son favori. Il est difficile de se fier à un Alexandre, qui feint d’employer Lorenzino, pour tromper les bannis et induire en erreur les cardinaux hostiles, mais qui fait recevoir les lettres de ses
agents affidés, non par Lorenzino, mais par son secrétaire. le chanoine de Saint Laurent, François Campana. Comment le duc ne se souviendrait-il pas que Lorenzino est un Soderini plus qu’à moitié, au moment où son grand-oncle, l’évêque de Saintes, agent des rebelles en France, arrive auprès du pape Paul III, et quand le Farnèse ennemi va peut-être donner le chapeau de cardinal à ce Julien Soderini, qui attire et concentre la rébellion contre le duc?
Avec cela, toutes les craintes d’Alexandre sont exaspérées par la rupture avec les Strozzi. Déjà les fils avaient quitté Florence, rebutés par les avanies, quand la mort de Louise Strozzi, empoisonnée ou par le duc ou à cause du duc, a jeté le père, Philippe, dans l'exil et parmi les conjurés. Le puissant banquier, puni de sa complaisance pour ce duc dont le désira souillé sa fille jusqu’à la conduire dans la mort, va pousser les conjurations contre Alexandre, jusqu'au temps où le successeur d’Alexandre, le tenant lui même captif, lui apprendra qu’il ne faut point aider à construire les citadelles, car ou les inaugure quelquefois mieux qu'on ne voudrait.
Le duc éprouvait le besoin de s’appuyer sur ceux qui l’entouraient; et personne ne savait mieux s’insinuer auprès de lui que Lorenzi uo. Lorsque BenvenutO Cellini, qui faisait monnaies et médailles pour Alexandre, venait au palais, il les trouvait ensemble : « Bien des fois, dit-il, tandis que je venais pourtraire le duc, je le trouvais faisant la sieste, après dîner, avec son Lorenzino de Médicis, celui-là même qui le tua plus tard, et sans personne autre auprès de lui. Lt je m’émerveillais fort qu’un tel Duc se fiât ainsi à quelqu’un... » Et lorsque le duc voulut à toute force le retenir, l'enlever au
pape, Cellini raconte encore ceci : « Je xn'en allai trouver le Duc, et le trouvai au lit, attendu qu'il disait avoir fait débauche... à ces entretiens était pi'ésent ce susdit Lorenzino de Médicis ; le Duc lui fît plusieurs fois signe, pour l’engager à m’exhorter à demeurer; pourquoi le dit Lorenzino ne dit jamais autre chose que : « Benve- « nuto, tu ferais mieux de rester. » Je lui dis que je voulais de toute façon regagner Rome. Il neditjamais rien de plus, et continuellement regardait le Duc avec un très-mauvais œil. Comme j’eus fini à ma façon la médaille, et l’eus serrée dans sa petite boîte, je dis au Duc : « Seigneur, ayez bon courage, je vous ferai une médaille « bien plus belle que je n’en fis au pape Clément; la rai- « son veut que je la fasse mieux, puisque cette autre était « la première que j’aie jamais faite ; et maître Laurent, qui « est là, me donnera une bien belle inscription pour le « revers, comme une personne savante qu’il est, et de « très beau génie. » A. ces paroles, ledit Laurent tout d’un trait répondit : « Je ne pensais qu’à cela, et à te donner «un beau revers, qui fût digne de Son Excellence. » Le Duc sourit, et regarda Lorenzino, et dit : « Laurent, « vous lui donnerez le revers, et il ne partira pas. » Prestement, Laurent répondit, et dit : « Je vous le ferai le « plus vite que je puis, et j’espère faire une chose qui « émerveillera le monde. » Le duc, qui le tenait pour un peu fou, et d’autres fois pour un poltron, se tourna dans son lit et se mit à rire des paroles qu'il avait dites.
« Je m’en allai sans autres cérémonies de congé, et les laissai ensemble seuls. Quand il sut ensuite que jetais parti, il envoya derrière moi un de ses serviteurs, lequel me rejoignit à Sienne, et me donna cinquante ducats d’or de la part du Duc, disant que j’en fisse profit pour l’amour de lui, et de revenir le plus tôt possible; « et
« de la part de messire Laurent, je te dis, qu’il le prépare « un merveilleux revers pour cette médaille que tu veux « faire. »
Seuls, Cellini les voit toujours seuls. Le duc est au lit, son compagnon, son confident est seul avec lui. Mais, quoi qu’en dise Cellini, le revers n’est pas prêt, dans l’esprit de Lorenzino, l'idce n'est pas mûre, toute espérance d’amener ce duc à lui servir n’est pas perdue. Lorenzino n'usera pas encore de ce tête-à-tête perpétuel avec Alexandre couché, fatigué, sans défense.
Pourtant, Alexandre l'irrite ; car, s’il consent à refuser, sur les instances de Lorenzino, la compagnie de chevaulégers désirée par Cosme, Cellini reçoit par les mains de Cosme une commission ducale. Et Cosme, enhardi par les façons familières d'Alexandre, introduit une nouvelle requête contre Lorenzino et Julien, hâte le procès.
Alexandre est inquiété surtout par les rebelles qui pressent Charles-Quint de mettre à sa place Hippolyte de Médicis, le cardinal détesté, l'éternel rival. Mais un beau jour du mois d’août, comme le cardinal s’arrête à Itri, sur la route de Fondi où l'attire la belle Julie de Conzague, il meurt subitement, les uns disent empoisonné, les autres, d’une fièvre putride qui désagrège un corps usé par les pires excès ; si c’est le poison, l’échanson, que l’on torture, fut payé par Alexandre. En somme, breuvage ou « mal français », fièvre ou poison, le cardinal est mort. Alexandre respire un peu.
11 sait pourtant combien l'on travaille contre lui. Les bannis, formés en puissant parti, soutenus par les cardinaux Jean Salviati, Ridolfi, Gaddi, assiègent l’empereur, qui est à Naples, de leurs ambassades et de leurs prières; ils veulent défaire ce mariage avec Mar-
guerite d'Autriche, promis depuis cinq ans, mais que le bas âge de la petite princesse a retardé ; ils veulent ôter au duc ce titre de gendre, qui seul le soutient auprès de César, du moins ils le croient, et, l’ébranlant ainsi, le jeter bas ensuite et sans peine. Et l'or de Strozzi vient en aide à leurs efforts.
Alexandre s’efforçait à se concilier l’opinion publique. Sans croire aux bourdes que fabrique l’Arétin, et sans partager la démence particulière qui fait accepter par certains une fable, un don que le duc lui eût fait du palais Strozzi, le duc payait le pamphlétaire, le journaliste, il envoyait à ses parents d’Arezzo vingt-cinq, cinquante écus, il lui en faisait tenir cent à lui-même « pour lui faire oublier les sept ans qu’il lui semblait avoir perdu avec les deux papes Médicis », et surtout, afin qu’on fût certain, absolument sûr, qu'Hippolyte était mort de sa fin naturelle.
Un autre méchant drôle, aussi vil, aussi plongé dans le vice et l’esclavage que l’Arétin, Mgr Paul Jove, ancien médicastre lombard, évêque de Nocera, nous tient au courant des craintes éprouvées par le duc. Ce prélat, victime préférée des Pasquins, et dont la hideuse figure, grimaçant de courtisanerie, sert de portier à Saint-Laurent, dans le cloître médicéen, cet « Ai’étin peureux » était à Rome, à la fin de 1531. Il vit Alexandre y arriver, le 26 décembre. « Votre Seigneurie, écrivait-il à Mgr de Cai’pi, évêque de Faënza, et nonce en France, saura que Sa Majesté, comme les cardinaux Salviati et Ridolfi, et Philippe Strozzi, allaient pour ôter l’épouse, la cité et la patrie au duc Alexandre, a tenu conseil et déclaré le Duc pour son gendre ; si bien qu’il jouira sans péché, et les autres verront les noces. Son Excellence le duc arriva le jour de saint Etienne ;
il baisa gravement le pied du Pape, sans déchausse)- les éperons (au débotté) ; il traversa le Bourg, avec toute l’ancienne cour comme suile. 11 avait avec lui cin-
quante arquebusiers d’élite à cheval, et cinquante salades bourguignotes, avec les lances sur la cuisse. Il avait en outre cinquante autres cavaliers, et pour conseillers Robert Acciaiuoli, Mathieu Strozzi, Barthélemy Valori, et M. François Guichardin, et le seigneur Louis Ridolli, et le seigneur Cosme de Médicis pour coinpagnons. Il eut à trois heures la nouvelle de la déclaration de son mariage. » César avait accepté « avec paroles de beau-père et en remerciant » les chevaux envoyés par Alexandre le 12 décembre ; il lui octroyait, en échange, la princesse de quatorze ans, fille de la belle Flamande Marguerite Yangest.
Lorenzino rejoignit le duc à Naples ; le 6 janvier 153(>, le maître de la garde-robe ducale, Pierre Monferrai, inscrivait sur son cahier: « Pour M. Lorenzino di Pierfrancesco de Médicis, remis un lit n° 1 comme dessus,
usage de gentilhomme. A M. Lorenzo de Médicis, un lit pour domestique avec gros sac, matelas, oreiller, couverture, une paire de draps n° 1. » Avec un seul valet, Lorenzino, banni de Rome, gagnait donc la ville où le duc Alexandre allait jouer une si grosse partie. Il ne soupçonnait pas que son enjeu, à lui-même, n’était pas moindre; et Cosme n’avait pas perdu son temps à chevaucher près d’Alexandre avec Guichardin.
Varchi s’est, trompé, les textes le prouvent, lorsqu'il plaçait Lorenzino, banni, dans le cortège qui accompagnait Alexandre à Borne. Il ne put lire, écrit sur les murs, le sarcasme : « Vive Alexandre de Collevecchio », sanglante allusion à la naissance obscure du jeune duc. Il n’entendit point Alexandre, avec sa bonhomie bru-
laie, s’écrier : « Je suis grandement obligé à ces gens-là, ils nr apprennent d’où je sors, moi qui n’en savais rien ! » Il n’entendit pas le héraut de Philippe Strozzi faire citation au duc pour les dettes qu’il avait contractées afin de bâtir la forteresse de Florence. Et même, s’il est bien parti le 6 janvier de Florence, avec ses deux lits et son domestique, Lorenzino n’entendit point Jacques Nardi prononcer le 3 janvier à Naples, devant l'empereur qui se rendait à la messe, son fameux discours au nom des proscrits et de la liberté florentine.
Le duc, au reste, n’arriva lui-même à Naples qu'un peu plus tard. L'affaire était au terme, on jouait serré de part et d’autre ; chacun des partis était fort, mais César inclinait vers le duc, sa créature. La vieille voix d’un Nardi pouvait-elle prévaloir contre l’intérêt et la vilenie ? Et puis, méritaient-ils de convaincre, ces bannis P Quel spectacle donnaient-ils à l’empereur étranger? Les voici, décrits par un historien sage, relativement impartial, et amorti par le duc Cosme :
C’était un rare spectacle, de voir dans les rues de Naples le Duc et les Florentins, parce que dans les partis contraires étaient les mêmes parents, les mêmes frères et alliés, qui opiniâtrement défendaient la cause adverse ; car, dans le parti opposé au Duc était Jean Salviati, cardinal, et Bernard son frère, prieur de Rome, et contrairement, dans le parti du Duc était Àlamanno leur frère, qui partageait le logis du Duc. De même, Nicolas Ridolfi, cardinal, et Laurent son frère étaient contre le Duc, et au contraire, étaient pour le Duc, Louis leur frère ; et Philippe Strozzi et ses fils étaient contre, et Matthieu Strozzi, leur cousin, était pour. Si bien que ces parents si proches, grands amis jadis et familiers ensemble, se rencontraient à cheval dans Naples, sans se saluer ; et ils faisaient de même envers le Duc, et cela paraissait fabuleux et digne d’émerveillement, que Philippe et Pierre (Strozzi), lesquels pourtant naguère étaient comme les maîtres du Duc, et ses premiers favoris, ne fussent plus capables de soutenir sa vue.
Les promesses des bannis étaient magnifiques. César
hésitait. Mais il savait que leur parti tenait pour la France. Un Julien Soderini, des Alamanni, tant de gens fort peu gibelins ne le rassuraient pas. Et puis, Alexandre avait un admirable conseiller, politique sans pair, froid comme la mort, logicien, armé d'un génie implacable : François Guichardin, presque égal à Machiavel dans la théorie, bien supérieur dans la pratique. 11 faut voir, dans les écrits de ce maître, la procédure patiente, victorieuse, qu’il institue pour réfuter les griefs du parti contraire. Plaintes des bannis et réponses de ce procureur sans pareil, tout se suit, s’enchaîne et riposte avec une force d’acier, jusqu’au moment où Guichardin résume en sa dernière page la sentence définitive « approuvée par César ».
C’est la France qui décida l’empereur, par l’invasion du Piémont. César jugea que ce n’était point l'heure de remettre Florence aux incertitudes nouvelles d'un pouvoir mal assuré, et de la livrer à ces gens qui avaient des sympathies toutes françaises. Certain d’Alexandre, il lui donna, celte fois sans retardement, la princesse Marguerite. Les bannis n’avaient plus qu’à retourner vers Rome, « avec les trompettes dans le sac », suivant le proverbe toscan. La cause était entendue.
Au milieu du fouillis qui voile, non seulement le texte du fameux discours attribué à Nardi, mais l’existence même de cette oraison dans son œuvre, il est permis de croire que la pièce ne fut jamais prononcée ni lue devant César, mais tout au plus remise. El encore, les documents de Guichardin sont-ils bien plus probants que toute cette superbe rhétorique. Quant à se figurer César écoutant, à une heure tardive, et comme il partait pour la messe, vingt-six pages de petit texte, c'est une fantaisie bizarre.
La conduite de Lorenzino, à Naples, porta la marque d’une pensée encore indécise et d’intentions mal réglées ; Pierre Strozzi ne manqua pas de lui faire les plus sanglants reproches, dans un cercle où fraternisaient les deux partis ; il lui dit : « Tu m’as perdu, tu nous trahis, tu as révélé au Duc nos communs projets d’assassinat. On devrait te chasser d’entre ces gentilshommes. » Lorenzino ne broncha pas : « Maître Pierre, répondit-il à la fin, je ne veux répondre autrement à ce que vous venez de dire, mais j’espère bien vous faire apertement connaître, et même bientôt, que je suis homme de bien. » Puis, comme il sentait la folie d’une pareille réponse, donnée en présence de gens affidés au duc, il s’en alla tout raconter à son cousin, et quand Pandolphe Pucci voulut en instruire Alexandre, celui-ci répliqua : « Je le sais, Lorenzino me l’a déjà dit. » L’idée se formait donc, et s’implantait; c’est elle qui poussa Lorenzino, ces mêmes jours, à faire disparaître la cotte de mailles qu’Alexandre endossait toujoui's. Cette armure souple et sûre, tous les assassins la craignaient avant tout ; dans la conjuration des Pazzi, les chefs avaient invité Laurent et Julien de Médicis dans leur palais, afin de les tuer, et ils feignirent d’embrasser affectueusement le jeune Julien, avant de le mener dans Sainte Maric-de-la-Fleur, où ils le massacrèrent ; ils voulaient s’assurer ainsi qu’il n’avait pas son « jaque » sa cotte de mailles, sous son vêtement brodé. •
Alexandre avait dit maintes fois : « Si ce jaque ne m’allait si bien, car il ne me gêne en rien, je n’irais point armé, car je n’en ai guère besoin. » Lorenzino ne perdit point ces paroles; comme il entrait, sans cesse et pour tous usages, dans la chambre à coucher du prince, il vit qu’Alexandre venait de se déshabiller,
changeait de vêtements dans une autre pièce ; le jaque était sur le lit, et l’on pouvait quitter la place sans traverser la chambre où le duc était entré. Prendre garde qu’ Alexandre était seul, saisir le jaque, sortir du palais, et jeter l’armure légère et parfaite dans un grand puits du Castel Capuano, qui était la demeure d’Alexandre, ce fut tout un.
Plus tard, à Venise, Lorenzino donna ses raisons à Braccio Martelli : déjà cette fois, lors de l’aventure napolitaine, il espérait attirer le duc chez lui, par un appât de femme, et le tuer aisément ; ou, s’il ne pouvait l’avoir entre ses mains, cette fois-ci, préparer au moins l'occasion ; c’est ce qui arriva ; ou bien encore, provoquer un jour, dans la chambre du duc, une querelle où Alexandre recevrait un mauvais coup, dont sa cotte de mailles ne pourrait plus le préserver.
Ainsi, tout le plan était fait. Et l'acte même de jeter le jaque protecteur le montre assez, même si l’on admet que Lorenzino, dans la suite, fut un peu prophète après coup. Le duc, ce duc du seizième siècle, en s’occupant peu de ceci, mérita vraiment le reproche du sage et glacial Guichardin : « Ce duc se laissa tuer avec une bien honteuse imprudence ! »
Mais pourquoi Lorenzino semble-t-il concevoir, plus nette, et comme présente, cette idée de meurtre qu’il exécutera dans un an, à la même date où il partit, cette année-ci, de Florence pour Naples? Est-ce que les conseils de son grand-oncle Soderini, les causeries avec les bannis, l’influence des agents français, ont agi sur lui? Mais l’on n’agit guère sur un pareil homme. Et puis, Lorenzino savait le peu de fond qu’il fallait faire sur les proscrits. Les « grands bannis », comme
Strozzi, les cardinaux florentins, ressentaient plutôt, c’est leur chef qui le dit, « le ressentiment, que l’amour de la patrie ». La France était bien légère, et elle allait avoir à se défendre chez elle contre l’empereur. Non, l’acte de Lorenzino, s’il commence à se préparer, a des causes plus terre à terre. Ce sont les plus fortes, souvent.
Guichardin n’a pas seulement été l’avocat triomphant d’Alexandre. 11 ne pouvait approuver la confiance que le duc témoignait à Lorenzino ; le caractère difficile, capricieux, de cet être spirituel et ambigu, devait froisser la sérieuse, l’austère figure de Guichardin, et ces façons d’artiste, comme l’on dirait à présent, cette débauche voyante et sans scrupules, qui portait le duc vers l’excès où il penchait trop, déjà, de lui-même, toute cette incompréhensible fantaisie dans la conduite dégoûtait l'homme de la prose sévère et des fermes pratiques ; en outre, Lorenzino, comme par bravade, se compromettait avec les bannis, ses attaches avec le parti français n’étaient point si secrètes. Combien Cosme, son ennemi, si froid, si maître de lui malgré son extrême jeunesse, était mieux fait pour un avenir d’intrigues serrées et de tyrannique servitude ! Guichardin n’hésita pas ; il chapitra Cosme, et lui montra que le résultat du fameux, de l’éternel procès dépendait entièrement d’Alexandre ; que celuici, devenu fort, allait diviser pour régner ; que Lorenzino déplaisait par ses manières ambiguës, Soderini plus que Médicis ; qu’il était, lui, Cosme, le fils de Jean des bandes noires, habile à porter la parole au nom des Médicis et de Florence : « Allez, lui dit-il en substance, et hardiment, devant César, témoignez en notre nom à tous que c’est fort bien fait de garder le
sceptre et de donner la fille au duc Alexandre. Et puis, laissez-moi faire, et vous n’y perdrez rien ! »
Et, lorsque les Florentins « attestèrent, — c’est Rabelais qui nous le dit, — nomine communitatis, par-devant l’Empereur, qu’ils ne vouloient autre Seigneur qu’Alexandre », c’est Cosme qui parla pour eux.
La récompense ne se fit point attendre. La décision du procès fut remise au juge de rote, Lelio Torelli. de Fano. Le choix seul de cet homme prouvait que la cause était jugée à l’avance ; ce Torelli était un ancien serviteur de Jean des bandes noires, qui l’avait pris pour conseiller intime dans son éphémère séjour à Fano comme « gouverneur perpétuel ». La procédure, qui traînait depuis trois générations, se débrouilla comme par miracle. Cosme gagna. Lorenzino se voyait, du coup, ruiné pour ce cousin qu’il exécrait.
De ce jour, le duc Alexandre est condamné à mort. Par son astuce et le génie qu’il va montrer dans l’en treprise à laquelle il voue désormais sa vie, Lorenzino méritera ce nom du « Philosophe » qu’on lui donnait communément. Sa conduite désormais est d’une logique parfaite, pour aboutir à l’action qu’il regarda comme son chef-d’œuvre. Afin de « se payer cette rage », ainsi qu’il le dira douze années plus tard, il ne perdra pas un instant, il ne négligera pas le moindre geste ni l’action en apparence la plus indifférente.
Il s’attache de plus en plus aux pas d’Alexandre. Il s’agit d’éviter tout soupçon, de se rendre indispensable et de rester dans les plus secrètes confidences. D'ailleurs, le duc est triomphant, toutes les chances sont pour lui, comment ne s’éblouirait-il pas? Le 6 février 1531), Paul Jove apprend de Guichardin que « le duc Alexandre aura l’épouse, et partira très satisfait; et ses
adversaires auront gagné la vessie (auront été lanternés) ». Le 15 février, l’autre médecin, Rabelais, écrit que le duc « a finement procédé en sa tyrannie », il en est quitte pour : « en la Rocqua, qui est une place forte à merveilles, que le dit duc de Florence a basty en Florence, au devant du portail », avoir « fait peindre une aigle qui a les aisles aussi grandes comme les moulins à vent de Mirebalays, comme protestant et donnant entendre qu’il ne la tient que de l’Empereur ». Et Pasquin lui murmure : « Datum serva ! » Garde le cadeau !
Oui, vraiment, Alexandre peut se vanter, comme il le fit à la mort de son cousin le cardinal Hippolyte, de savoir « chasser les mouches d’alentour de son nez ». Il va revoir Florence ; et sans craindre, à présent, de sauter en l'air grâce à l’effet d’une mine payée par Hippolyte, et mise dans un coffre à bois. Il va gouverner mieux, avec ses bons amis, Giorno, le Hongre, et messire Maurice, ce parfait magistrat, qui « pour une peccadille, dit Renvenuto Cellini, eût fait donner l’estrapade à Saint Jean-Rapliste ». Et l’on s’appuiera sur le peuple, quitte à le sangler s’il le faut. On va reprendre la mer, on fait un joyeux voyage par Pise ; la fiancée, l’épouse, prendra bientôt la même route, avec sa dot de quatre-vingt-dix mille ducats.
Le 11 mars, on rentre à Florence. Lorenzino. lui, rentre pauvre, dans sa masure, entre sa mère ruinée, son frère de seize ans qui n’aura rien, sa sœur cadette, destinée à quoi ? sa sœur aînée veuve d’uu piètre cadet Salviati. lequel était un imbécile et ne lui a rien laissé. Il retrouve son ancien précepteur, Zefïi, devenu l’intendant de cette maison en détresse, il se rassied à ce foyer auprès duquel il entend vivre, sous le même toit, ce Cosme qui vient de le dépouiller. 11 recom-
mence à passer sa vie porte à porte avec le duc, il se trouvera prêt pour ramasser les miettes des fêtes. Mais il a retrouvé ses livres, aussi, Plutarque et la vie de César, Machiavel ; il va les relire avec une âpre jouissance. La vieille petite maison des cadets Médicis jouxte le grand palais ducal ; la chambre de Lorenzino communique avec le palais par une porte secrète ; à toute heure, Lorenzino va chez le duc ; le duc, s'il lui en prend un soir fantaisie, pourra bien venir à son tour chez Lorenzino.
Le 211 avril, on attend, à la porte Romaine, la « triomphale entrée de la Majesté Césarienne, Charles- Quint l’Auguste ». Le pharmacien, ou pour mieux parler l’apothicaire qui fondera l’Académie de la Crusca, Antoine -François Grazzini, surnommé le Lasca, ou le gardon, charmant conteur, et plus charmant auteur de comédies, rivalise avec Vasari pour la raconter, cette entrée ! L’empereur, qui a dîné à la Chartreuse du val d’Ema, passe à dix heures du soir par la brèche des murs, et foule aux pieds de son cheval la porte de bois et de fer qu’on a jetée à terre, afin de mieux montrer la suzeraineté de l’aigle et la servitude des lis rouges. Le duc s'avance au-devant de l’auguste beau-père, un héraut présente les clefs de la ville sur un plat d’or, et le duc, à genoux devant Sa Majesté, offre humblement à César ces clefs d’une porte démolie. César les effleure en riant, et lui fait signe de les faire enlever. Il entre sous un dais de brocart frisé, de toile d'argent et de soie pourpre, doublé en or tissé ; soixante jeunes gens le portent, choisis parmi les plus riches de Florence, tous vêtus, dit le cou teur. « de la même livrée ».
El certes, jamais ce mot de » livrée » ne lut plus
juste. Livrée magnifique, du reste, avec le bonnet en velours pourpre semé de pointes d’or, et sous le plus beau des panaches ; l’épée de parade, à la garde et bouterolle d’argent massif ; le fourreau de velours cramoisi, les souliers de meme, les chausses blanches, la doublure et le pourpoint en satin blanc; tous sont vêtus de même style et de même coupe. La casaque de satin pourpre, à la mode nouvelle, double garniture, crevés et pointillés d’or, complète ce bel uniforme, et « l’air noble, le noble aspect, les manières exquises » de ces porte-baldaquin pénètrent tous les spectateurs d’une émotion patriotique.
Parodie suprême ! les trois cents citoyens d’élite (c’est le Lasca, ce n’est pas nous qui les appelons « citoyens » ), cette fleur de la nouvelle Florence, qui va se courber devant César, tous ces hommes renommés et dignes sont vêtus du « lucco », l’antique robe florentine aux temps héroïques; mais ce sont robes de velours, faites, suivant une formule étrange, « afin de bien humblement faire voir la superbe grandeur du peuple florentin ». Et ni Masaccio, ni Lippi, ni Ghirlandajo n’avaient dans leur boutique les couleurs bastantes à peindre ces « lucchi », trop beaux.
Laissons la fête s’achever, avec l’archevêque et ceux du clergé, et Charles-Quint, sur son coursier blanc harnaché de velours pourpre, traverser Florence, dans un vacarme de tambours, de trompettes, de cris, de mousquetades et de salves tirées par la forteresse neuve. Ces mascarades se ressemblent toutes, par la splendeur et l’infamie. Lorenzino fut-il parmi les soixante élus de la livrée ? s’il n’est pas « riche », il est noble. Cosme, lui, qui est « noble et riche », porte certainement le dais.
Lorenzino voit l’empereur entrer dans « la porte de la divine retraite de la très noble famille des Médicis ». C’est ainsi que l’apothicaire désigne le palais de la via Larga.
César reste à Florence jusqu'au 4 mai. Lorenzino n’a plus qu’un mois pour écrire, pour faire apprendre aux acteurs et pour mettre en scène la comédie que le duc Alexandre lui a demandée pour ses noces avec Marguerite d’Autriche. Pendant que la petite épouse traversait la Toscane en liesse, allait au Poggio-a-Cajano, puis au monastère de San Donato in Polverosa, jusqu’au jour où Florence l’accueillerait comme César luimême, on apprêtait pour elle, non loin du palais Médicis, la demeure somptueuse d’un Médicis collatéral, Octavien, oncle de Cosme par son alliance avec Françoise Salviati.
Ce palais de la via San Gallo, que les Médicis-Salviati s’apprêtaient à parer magnifiquement, était auprès de l’hôpital des Tisserands. On choisit pour théâtre une salle du vaste hospice, lieu d’asile pour les malades et de réunion pour les maîtres et ouvriers de la Compagnie. Bastien de San Gallo, le sentencieux arliste qui s’était fait donner le surnom d’Aristote, était chargé par le duc de faire la scène et les décors.
Pourquoi l’auteur de la pièce était Lorenzino? Paul Jove lui-même en donne la raison : « D’un esprit érudit et suhtil, charmant et prêt, avec succès, à toutes les blandices, il allait jusqu’à composer d’assez passables vers, pour servir d’instruments à ses passions, il fabriquait d’agréables comédies en langage toscan, et les souloyt mettre en scène : car il feignait de se plaire uniquement dans ces études. » Pour une fois, Jove a vu clair. Lorenzino faisait l’auteur comme il faisait le
philosophe, le couard, le rêveur et l’entremetteur ; sa comédie a fait partie du plan qu’il agença durant une année; seulement, il ne dépendait pas de lui d'avoir du talent ou de n’en point avoir. Et comme son talent touchait au génie, sa comédie fut une espèce de chefd’œuvre.
Ce brave mouchard de Vasari. créature de Cosme, a donné d'amples détails sur la mise en scène et fabriqué toute une histoire après coup. Mais on ne lit guère Vasari, surtout cette vie d'Aristote de San Gallo. La chose est neuve, la voie! :
Quand ce fut le temps de ses noces avec Madame Marguerite d’Autriche, le duc Alexandre ordonna qu’il se fit une comédie à cette occasion, et cpie la scène fut dressée par Aristote, dans la rue de San Gallo, chez la Compagnie des Tisserands, qui jouxte les maisons du Magnifique Oct.'.vien de Médicis ; à quoi s’occupant Aristote, avec tout le soin, diligence et peine qui soit possible, il conduisit tous ces apprêts à leur perfection. Et comme Laurent de Pierre-François des Médicis, lequel avait composé la comédie qu’on devait réciter, prenait soin de tous les préparatifs et de la musique, et attendu qu’il méditait sans cesse par quel moyen il pourrait occire le duc, dont il était si fort aimé et favorisé, il pensa de le faire périr dans la représentation de cette comédie.
Pour ce faire, il donna l’ordre, à l’endroit où se terminaient les échelles de perspective et le plancher de la scène, de jeter à terre, sur chaque côté des courtines de la muraille, dix-huit brasses de mur en hauteur afin de rebâtir dedans une pièce en forme d’escarcelle, qui fût très vaste, et un plancher aussi élevé que celui de la scène, lequel pût servir à la musique des chanteurs ; et au-dessus du premier il voulait faire un autre plancher, pour les clavecins, les orgues, et autres pareils instruments, qui ne se peuvent tant aisément mouvoir ni changer de place; et ce vide laissé en avant pour l’abattage des murailles, il entendait qu’il fût couvert de toiles peintes représentant des perspectives et des bâtiments ; tout cela plaisait à Aristote, car la scène en était plus riche, et le plancher en était laissé libre par les gens de la musique. Mais il ne plaisait point audit Aristote que le chevalet qui soutenait le toit, lequel était resté sans les murs de dessous qui le supportaient, fût arrangé d’autre manière qu’avec une arcature grande et double,
qui fût très solide ; alors que Laurent voulait le soutenir avec quelques petits étais, sans rien d’autre qui put en rien gêner la musique.
Mais Aristote, reconnaissant que c’était là un piège fait pour crouler sur le dos d'une infinité de gens, ne voulait point céder aucunement là dessus à Laurent ; lequel en réalité n’avait nulle autre intention que de tuer le duc dans ce désastre. Et donc, Vristote, voyant qu’il ne pouvait faire entrer scs bonnes raisons dans la tète de Laurent, avait délibéré d’y renoncer, et de s’en aller au diable ; quand Georges Vasari, lequel, bien que tout jeunet . était au service du duc Alexandre, et créature d’Octavien de Médicis, entendant, tandis qu’il peignait sur cette scène, les disputes et, les différends qui s’élevaient entre Laurent et Vristote, s’entremit adroitement. El ayant écouté l’un et l’autre, et connaissant quel danger comportait le dessein de Laurent, il fit voir que, sans arcature, et sans gêner en rien le plancher des musiciens, on pouvait très aisément arranger ce cbevalet du toit, en mettant deux doubles poutres, de quinze brasses l’une, dans la longueur de la muraille, et les bien attachant, avec des crampons de fer, aux côtés des autres chevalets, poser en toute sûreté, sur elles, le chevalet, du milieu, pour ce qu'il y reposait fort sûrement, tout ainsi qu’il eût fait sur une arcature.
Mais Laurent, ne voulant croire ni Aristote qui approuvait, ni Georges qui proposait, ne cessait de s’y opposer avec des chicanes qui rendaient sa méchanceté manifeste. Aussi Georges, voyant qu’une très grande catastrophe pouvait s’ensuivre, et que ce n’était rien moins qu’un plan à vouloir tuer trois cents personnes, dit qu'il voulait absolument le raconter au duc, afin (pie Sa Seigneurie envoyât voir et pourvoir à tout.
En entendant cela, Laurent, qui avait peur de se découvrir, après bien des paroles donna licence à Vristote de suivre l’avis de Georges ; et ainsi fut fait.
Cette scène donc fut la plus belle, non pas seulement de celles qu’avait jusqu’alors faites Aristote, mais qui eût été jamais faite par d’autres ; car on y avait peint maints coins de rue en relief, el figuré dans le milieu de la place publique un très bel arc de triom plie, comme de marbre, plein de figures et statues ; sans compter les rues qui fuyaient, et mille autres choses faites avec inventions admirables, et un zèle et diligence incroyables.
Georges Vasari, qui ment toujours, a menti cette fois encore. Si un officieux de son espèce avait compris le
dessein de Lorenzino, l’escalier et la rue San Gallo ne l’auraient pas porté assez vite au duc, pour révéler l’histoire et tâcher d’en avoir le prix. Aristote et lui, lui et Aristote, ont simplement fait œuvre de bons praticiens, en s’opposant au dessein périlleux de Lorenzino. Ensuite, en écrivant les vies des artistes, sous le duc Cosme, Yasari s’est attribué la clairvoyance si facile et toujours fréquente après coup. Un pédant qui fut par la suite confesseur de Catherine de Médicis, Gabriel Cesano, fit de même le prophète après l’avènement. Mais Lorenzino ne se confiait à personne. Sans quoi, on l’aurait dénoncé. Ou parfois, il se plaisait à égarer le duc, en se dénonçant lui-même par quelque artifice grossier.
Il est dommage que le plan de Lorenzino n’ait pas eu l’approbation des architectes. Au lieu d’un meurtre inutile, c’était un de ces coups de filet, presque sans exemple, où toute une nichée de princes, de courtisans, périt d’un coup; cela pouvait servir Florence, et cela le servait bien, lui, qui s’arrangeait pour échapper seul à cet aplatissement général des Médicis. C’était trop beau, mais l’bistoire lui tiendra compte de ce projet superbe et rare. Que si l’on avait remontré à l’auteur les quelques dangers de faire périr, avec les ennemis, plusieurs personnes innocentes, lui, qui savait ses auteurs, aurait sans doute répondu : vile damnum, « médiocre perte ». Mais il était écrit qu’il ne ferait jamais la tragédie qu’il rêvait de faire.
Il y avait pourtant un homme, à Florence, qui vraiment se méfiait et surveillait Lorenzino ; c’est le rude messer Maurice, l’exécuteur des hautes œuvres, le barigel lombard. Il pensait, comme Marie Salviati, que Lorenzino voulait tuer le duc ; mais il n’avait pas,
comme la veuve du grand condottiere, la consolation de penser que ce meurtre ferait du bien à l’avenir de sa propre famille. Quand le duc revint de Naples, ce terrible chancelier des Huit de police, cet âpre bourreau, si cruel que « celui-là passait une mauvaise journée qui avait eu la malechance de le rencontrer le matin », ce diable déjugé hocha la tête en apprenant l’aventure de la cotte de mailles : « Si Votre Excellence, dit-il au duc, me veut accorder que j’examine le Philosophe, j’ai confiance que je trouverai le voleur de son jaque. — Eh quoi, répondit le duc, le voudrais-tu mettre à l’estrapade ? oh! va donc, va, laisse-le en paix. » Le grippeminaud se retira, furieux, et surveilla moins Lorenzino. Celui-ci se défiait, sachant ce que pensait le personnage, et il enlaçait d’autant plus le duc aveugle et imbécile. Seulement, il voulut, après son grand exploit, tuer aussi le chancelier, et s’il eût été mieux servi, peutêtre l’eût— il fait.
Pour l’heure, tout allait au mieux. Le décor de la comédie était prêt, et sans doute la maquette en fut donnée par Lorenzino. Car jamais place de Toscane ne contint ce monstrueux ornement d'un arc de triomphe; et si la comédie en ht voir un aux spectateurs, c’est sur l’expresse volonté de l’auteur, car il se plaisait à celte ironie clandestine de rappeler, dans cette fête publique, le fameux arc de Constantin, cause de son ancien exil. Le 13 juin 1536, la jeune duchesse et le duc ouïrent la « messe du conjoint » à Saint-Laurent; le grand pénitencier, Antoine Pucci, que l'on appelait le cardinal des Quatre-Saints, chanta l'office, et puis il accompagna les époux, avec le cardinal Cybo, la vice-reine de Naples, veuve de Charles de Lannoy, et chaperon delà duchesse, jusqu’au palais des Médicis ; un banquet somptueux
réunit toute la noblesse florentine, il y eut un bal après le festin, et le bal lut suivi d’une comédie.
Cette comédie, déjà répétée chez les Tisserands, fut jouée, non dans le palais Médicis, mais à l’hôpital de la Confrérie, tout voisin, et que Ton avait disposé tout exprès. On ne saurait croire que les travaux exécutés par San Gallo et Yasari durent avoir un autre sens ; et le plan de Lorenzino ne s’explique pas autrement.
Donc, par une belle journée de juin, devant tous ces seigneurs, avant l’assaut du château fort qui devait, place Saint-Laurent, terminer la fête, voici la comédie que Ton joua.