CHAPITRE PREMIER
Florence et le duc Alexandre. — Les rancunes de Lorenzino. — Les mœurs florentines. — La politique et les proscrits. — Après la mort de Clément VIL — Les Strozzi. — Le voyage à Naples. — La « mule du pape». — Lorenzaccio. — Résolution de tuer le duc, après la perte du procès. — La représentation de l'Aridosia, comédie par Lorenzino.
Lorsque l’exilé de vingt ans rentrait à Florence, banni de Rome, honni par le pape et le peuple, il ne ressemblait plus au garçon élégant et frêle, svelte comme un David de Yerrochio ou de Donatello, qui avait laissé, quatre ans plus tôt, la via Larga et Sainte-Marie-de-la-Fleur, pour courir la fortune à Bologne et à Rome. La débauche l’avait amaigri, flétri, sa taille paraissait chétive, il avait la pâleur jaunâtre des mélancoliques, il ne riait plus jamais, ricanait à peine ; cette « fleur gracieuse de son âge », qu’avait aimée Clément VII, il l’avait traînée dans tous les cloaques de Rome. Imprégné jusqu’à la moelle par la haine et le désespoir, il avait, lui-même le confessa plus tard, le projet de tuer le pape
L’état où il retrouvait Florence répondait trop bien à son propre caractère. C’était le temps où les gouvernements nouveaux appliquaient la maxime qu’il faut « tenir en bride pareil État avec l’épée à la main, et non point avec la courtoisie, comme faisait le Ma-
gnifique Laurent, d’heureuse mémoire ; parce que les temps ont changé ». Ballottée au gré d’alliances intéressées et maladroites, veuve de ses citoyens les plus énergiques, saignée à hlanc, ruinée, désaimée par tous, Florence avait été bernée par les promesses d’un A ainqueur trop puissant pour suivre d’autres lois que son caprice personnel.
L’idéal suranné de la Commune avait péri. Où étaitelle, la belle et la bonne Florence d’il y a cent ans, la cité dont Yespasien, le brave libraire, écrivait : « La cité, dans ce temps-là, florissait en toutes choses; ayant été longtemps sans changement d’importance, ses citoyens faisaient tous leurs efforts pour se dépasser les uns les autres en mérites, car on les appréciait alors et les estimait grandement... A Florence, c’était la loi, que ni pape, ni roi, ni empereur, n’y pussent entrer. »
Maintenant, qui voulait pouvait entrer, pourvu qu’il eût des hallebardiers et des coulevrines. On piétinait sur la croix et sur le lis, la discipline monarchique à la tudesque allait régner, et bientôt, l’Inquisition asservir les âmes avec les corps. « Sta con chi vince », dit Guichardin. « Sois avec le vainqueur ! » Et Serristori formulera bientôt le nouveau dogme de l’Etat florentin : a II faut subir en patience tout ce qui plaît à Sa Majesté l’Empereur. »
Cependant, l’antique esprit florentin persistait, râlait encore! Et Lorenzino, dans le tas des mécontents qu’il fréquentait, sentait frémir cette angoisse. Yeut-on comprendre cette âme communale des cités italiennes? que l’on voie, maintenant encore, assez à fond pour s’en pénétrer et y pénétrer, une cité comme Sienne ; qui, plus reculée des chemins vulgaires, est moins noyée et moins dégradée que Florence par le nigaud étranger.