Lorenzo, ou, Le Conscrit
C'était en 1812, pendant une sereine et douce nuit de juillet. La lune à son déclin se cachait derrièrele promontoire de Noli, quand, du milieu des noirs écueils dont le golfe de Gênes est parsemé entre Voltri et Varaze, sortit une petite barque tranquille et légère, conduite avec un art merveilleux par une jeune fille du plus bel aspect. Courbée tout entière sur la rame, l'œil fixé sur les rochers aigus, elle s'éloignait, s'approchait, et, dans tous ses détours, dirigeait stîrement la marche de son esquif. Elle était vêtue d'une légère étoffe d'un vert brillant, et avait la tête enveloppée d'un mouchoir de soie bleu céleste, sous lequel flottaient, au suuffle de la brise nocturne, deux petites boucles de cheveux qui lui descendaient jusque sur les épaules. Comme elle n'avait rien de blanc dans son costume, si ce n'est la collerette qui recouvrait la partie supérieure de sa robe, on eût pu croire, en la voyant du rivage, que c'était une baniJe argentée de cette légère
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écume qui venait caresser doucement les brisants rembrunis. Mais, à celle heure de la nuit, dans cette baie retirée et parmi ces pierres couvertes d'écaillés, il n'y avait pas a craindre que nageur ni marin vînt h passer dans le voisinage. Toutefois, la belle batelière portait à chaque instant les regards autour d'elle d'un air inquiet, comme si elle eût redouté que quelque nocture pêcheur de seiches, de polypes et de colmars, quittant subitement son guet, ne la surprit sur ces flots solitaires, naviguant ainsi toute seule au milieu de la nuit.
Sortie enfin de ces défilés, elle cingla un petit cap qui poussait sa pointe dans la mer, entra dans une baie plus ouverte et prit directement son essor vers un rocher trèsélevé, qui, taillé à pic, comme une tour de garde, se dresse, sévère et immobile, pour éclairer l'étendue du golfe et arrêter le courroux dps ondes qui se brisent à ses pieds quand sévit la tempête. Tout autour de cet énorme géant s'élèvent une foule de petits écueils brisés, rongés par les flots, couverts de mousse, chargés d'algues que rejettent les vagues écumantes, et amoncelés les uns sur les autres, comme des pygmces autour de Géryon. Les marins génois redoutèrent toujours les fureurs de ce golfe qui, dans certains accès de rage, emporte quelquefois les vaisseaux et va les briser contre les écueils. C'est pourquoi ils érigèrent jadis au sommet de cette masse aérienne une statue de marbre à la Madone. Au haut de ces sombres escarpements, la sainte figure brille d'une éclatante blancheur, et jamais les nautonnicrs de la Rivière ne passent devant elle sans la saluer, et l'honorer comme la tutélaire étoile de la mer.
A peine arrivée en vue de l'immense rocher, la jeune marinière fit aussitôt un profond salut à la Vierge, que la lune l'clairait en ce moment de ses rayons à travers une échancrure de la montagne opposée. Elle retira la rame,
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la plaça sur les bancs et posa sur la proue un panier plein de fraises, de cerises et de superbes roses de Damas , qu'elle avait apportées dans sa barque. Puis elle se jeta à genoux, joignit les mains sur son cœur , fit une pieuse révérence à la Reine des cieux, et lui parla ainsi du plus profond de son ame :
— Ah I Mère toute belle et toute chérie, par l'amour dont vous brûlez pour l'enfant Jésus que vous portez entre les bras et que vous pressez sur voire sein maternel , tournez vos regards pleins de bonté vers cette 'malheureuse créature, à qui il ne reste d'autre espérance que vous et votre puissante protection. Vous voyez toutes les peines, toutes les mortelles angoisses dont mon cœur est affligé. Dominée par le plus ardent amour, continuellement en proie à l'épouvante, je gémis nuit et jour et ne puis trouver un moment de repos. Je vous supplie, ô ma douce Mère, prosternée à vos pieds, je vous conjure de sauver Lorenzo : ah ! ne permettez pas que ceux qui le cherchent pour le faire mourir puissent jamais soupçonner l'endroit où il est caché; faites qu'il vive en sûreté dans sa retraite; qu'il soit préservé des vents tumultueux et des épais nuages de la mer ; que la fraîcheur des nuits ne le glace pas sur la couche misérable où il repose ; que la tempête et la fureur des flots ne soient pas un obstacle à ce qu'une main secrète et aimée puisse lui procurer la nourriture, dont il a besoin pour vivre au milieu des ennuis et des angoisses de là solitude et de l'obscurité. Pourrais-je le revoir, ô ma Mère ? Puis-je espérer de l'appeler un jour mon Lorenzo, et de vous remercier avec lui d'un si grand bienfait? Mais que servirait de le sauver, ô mère, si vous ne réconciliez pas les auteurs de nos jours, si je ne les vois pas, oprès tant d années, se donner enfin le baiser de paix ? Mon père pourra-l-il jamais me permettre de donner le nom de père a son ennemi ? pourra -t-il jamais consentir
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h appolor du nom de fils l'enfant de celui qu'il déteste si prolondément ? N"êtes-vous pasia Vierge toule-puissante? N est-ce pas vous qui distribuez à votre gré les grâces qui découlent de la bonté divine ? Oh ! oui , ma Mère, ma bonne et tendre Mère, votre pauvre Marinetta pleure déjà depuis quatorze mois, et c'est vous, vous seule, qui versez l'espérance dans son cœur : chaque nuit, je viendrai ici, je vous prierai tant, je pleurerai tant, que votre cœur maternel sera touché, que vous aurez compassion de moi et de Lorenzo, lui qui maintenant vous aime si affectueusement, lui qui promet, si vous le sauvez de la conscription et si je deviens son épouse, de me conduire à Savone, a votre autel, pour y communier avec moi et y suspendre deux cœurs d'or où seront enfermés nos deux noms.
Marinetta appartenait à une très-noble famille de Gènes et avait atteint lâge de dix-sept ans. Son père, depuis la chute de la république, vivait retiré dans son déli- ( ieux château de la Rivière du Ponent et se plaisait à cultiver et à embellir un jardin plein de fleurs et d'orangers, qui descendait jusqu'à la mer, et communiquait par un étroit passage à une petite baie prottgée contre les vents et défendue par une longue file de rochers, dont elle était entourée de toutes parts. Le marquis Lamba ne s'était malié que vers l'âge de cinquanleans etsa noble épouseavait perdu la vie en donnant le jour à celle fille. N'ayant que cette enfant, il l'aimait comme la prunelle de ses yeux et lui avait fait donner une éducation digne du haut rang qu'il octupait. Il l'avait confiée à une gouvernante de Sienne, fort pieuse, très au courant de tous les ouvrages que doit connaître une noble demoiselle , et en mémo temps très-versée dans la connaissance des bonnes lettres italiennes. Celte gouvernante avait su inspirer à son élève, dès l'âge le plus tendre, l'amour des plus belles vertus
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chrétiennes, pemlant qu'elle lui apprenail à goûter les plus remarquables ouvrages, tant en prose qu'en vers, des écrivains classiques de l'Italie. Elle lui avait aussi donné les premières leçons de chant et de musique, artsdanslesquels l'avaient ensuite perfectionnée des maîtres plus exercés , que le marquis faisait venir de Gênes deux fois par semaine.
Marinetta touchait très-bien le piano et savait exécuter avec aisance les plus difficiles symphonies. Ellp charmait aussi les loisirs de son âge en pinçant la guitare espagnole, alors fort en vogue dans la société, et le marquis son père, après avoir dîné, prenait un plaisir extrême à l'entendre jouer de cet instrument dans le bosquet d'orangers qui touchait à la salle du rez-de-chaussée destinée aux repas. En passant ainsi ses premières années dans l'innocence , noblement appliquée à ses études et aux ouvrages de son sexe, elle avait ajouté à ses grâces naturelles les plu3 beaux ornements qu'un père tendre et sage puisse désirer pour sa fille. Sur sa figure brillait le rayon virginal dans tout son éclat ; ses manières, sa démarche, sa voix étaient empreintes d'un mélange ravissant de douceur et de majesté, et elle se montrait envers tout le monde pleine d'humanité , d'aisance et de courtoisie. Ses vertus et ses charmes faisaient l'admiration des amis de Lamba et des seigneurs génois qui venaient souvent le visiter. Rien n'aurait pu toucher davantage le cœur du marquis, qui se regardait comme le plus heureux des pères et sa Mai inelta comme la jeune personne la plus accomplie et la mieux élevée de toute la ville de Gênes.
Ce bonheur toutefois n'était pas sans mélange. Lamba voyait beaucoup de prétendants rechercher sa tille, et l'idée de son mariage le préoccupait vivement. Il ne pouvait supporter la pensée de la voir un jour s'éloigner de lui. Il savait qu'en le quittant, elle emporterait tout le plaisir,
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toute la consolation, tout le bien qui lui roslnit, que <-a vio demeurerait enveloppée de tristesse et de deuil, du moment que ce petit ange plein d'amour et de gaîté cesserait de charmer et d'embellir sa solitude. Outre ces funestes prévisions si propres à alarmer le cœur d'un père,Lamba. malgré la sagesse et la solide instruction qu'il avait puisées dans les livres, avait des habitudes étranges et des accès de mauvaise humeur qui le rendaient parfois inabordable Ayant longtemps vécu sous les anciens statuts de la Ligurie, il avait vu la gloire et la puissance de la république. Plein de souvenir des vieux usages de sa patrie, il délestait le nouveau régime et ne cessait de déplorer les désordres et les conjurations qui avaient arraché l'île de Corse à la domination du Doge, et surtout la ruine de la république elle-même consommée au milieu de tant de bassesses, d'infâmes trahisons et d'excès de tout genre commis de part et d'autre. U se rappelait avec amertume et le siège de \ 800, et les vexations de Masséna, et la misère, la détresse, le désespoir du peuple livré aux horreurs de la faim et au carnyge des bombes. Ces navrants spectacles avaient réagi sur son tempérament et l'avaient rendu intolérant, diIFicile, intraitable. Les moindres motifs .sufDsaienl pour le troubler et le faire éclater en transports de colère que Marinetta seule avait le doux secret de modérer et de calmer. Souvent, il avait l'air sauvage et s'enfermait parfois des demi-journées dans sa chambre pour éviter la présence des domestiques et l'occasion de leur parler.
Lamba était en outre si pointilleux sur les usages de la noblesse, que les luttes entre les nobles et les plébéiens , au temps des Adorni et des Fregosi, étaient encore aussi présentes à sa mémoire que s'il eût vécu en 1300 ou en 4 400. Rien n'aurait pu le décider à se mêler le moins du monde aux ordres nouveaux qui s'étaient formés, en 1528,
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par l'exil d'Octnvien Fregoso . dans le but de rétablir la paix dans la cité. A ses yeux, les grandes et riches familles de Porlico-Nuovo étaient plébéiennes , comparées aux antiques maisons de Portico-Veccliio , et il n'y avait pas de danger qu'il pensât jamais à céder sa fille à l'un des premiers : il l'aurait étouffée plutôt que de la voir dans la famille d'un Portico-Nuovo, et rien ne servait à cette maison de s'être illustrée depuis longtemps déjà en donnant beaucoup de doges à la République, d'ambassadeurs à la cour des rois, de chevaliers et de grands maîtres a l'ordre de Malte. Il paraîtrait impossible qu'en 1812, il se trouvât encore à Gênes un homme animé de semblables idées, si nous n'avions entendu plusieurs fois, quelques années après, Alexandre Pallavicino, surnommé le savant, parler jusqu'à sa mort des nobles du Portico-Nuovo avec presque autant de mépris que parlaient des doges Fregosi, au quinzième siècle, les Fieschi, les Spinoli , les'Pallavicini, les Doria, les Lomellini, leà Catanei et les Adorni.
Non loin de la villa du marquis Lamba, se trouvait le palais de Giano, très-noble gentilhomme, riche et courtois, qui tenait un grand train de maison. Son palais élégant et somptueux était orné de marbre, de statues et de peintures exécutées par les grands maîtres du seizième siècle, et avait des salles décorées des plus belles fresques deCarloneet de l'école Lombarde. Lamba regardait Giano comme son ennemi juré, parce qu'il passait pour l'ami des . Français et qu'il était lié avec Corvetto et d'autres partisans de Napoléon. Il le traitait même d'excommunié, à cause de ses bons rapports avec les généraux français Ces derniers passaient souvent par là pour se rendre à Savone, où l'Empereur tenait étroitement gardé le souverain Pontife Pie Yll. Giano les invitait à dîner et leur offrait quelquefois l'hospitalité pour plusieurs jours, leur faisant de grands honneurs et leur prodiguant toutes les
allcntioiis qu'on peut attendre d'un seigneur aimable et généreux. Cette conduite indignait Lamba, qui disait de son voisin tout ie mal possible, le taxant de jacobin et de lâche, qui voulait par ses bassesses captiver la bienveillance de Napoléon et devenir grand de la couronne :
— Cela lui va, disait-il en donnant à ses traits une expression d'anière ironie, c'est juste la grandeur qui lui convient : nouveau parmi les nouveaux. Oh! oui. parce qu'il a trouvé dans sa famille des femmes sorties des anciennes maisons Fransona, Grimalda , Ivrea , Salvago et Centurione, il se croit désormais aussi noble que les Borcanegra. Mais il a beau faire , il restera toujours, toujours du Portico-Nuovo. Quand l'empereur Frédéric, à ce grand dîner que nos ancêtres lui donnèrent dans le port, s'écria à la vue de tant de magnificence : Vos estis omnes Marchiones : «Vous êtes tous des marquis,» les aïeux de Giano étaient de petits bateliers de la Rivière, et chargeaient dans notre port deTliuile , des oranges et des citrons. Eh bien ! soit: qu'il mendie les litres des ducs de Gossano, de Montebello, de Trévise et de Dalmalie ; qu'il y joigne les insignes de maréchal de l'empire, cessera-t-il [)0urcela d'être un parvenu cumme les Soult, les Augoleau, les Bcrthier, les Marinont et compagnie, tous sortis du tronc des chênes qu'on voit sur les montagnes*? Quant aux Consuls liguriens, jamais il ne lui coulera dans les \eines une seule goutte de leur sang.
A tous ces discours, la bonne iMaiinctta se sentait saisie d'un frisson glacial , et, profitant du pouvoir qu'elle avait sur l'esprit de son père, elle lui répondait souvent :
— Papa, ne parlez pas ainsi, cela vous fait du mal. La famille de Giano est aussi honorable, aussi grande que toute autre famille génoise et même italienne. Elle jouit à Gênes du plus grand respect pour avoir donné d'illustres bienfaiteurs à la République, pour avoir provluit dcshom-
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mes qui ont défenilu l'Etcit pur leur valeur et leur jirudence, des princes, des capitaines, des sénateurs cités avec éloge dans nos histoires.
— Mais ils sont du Portico-Nuovo. s'écriait Lamba devenu pâle de dépit, comprends-tu? du Portique-Neuf!
— Il est si neuf, ajoutait la jeune fille, qu'il a déjà plus d'un jeudi sur les cornes. Comment! neuf après trois cents ans et plus? Il me paraît au contraire vieux, caduc et démembré, puisque c'était déjà une grande maison longtemps avant 1528.
— Tu es une petite étourdie, ayant la têle toute pleine des idées du jour : vous autres jeunes gens, vous aspirei; la démocratie avec l'air qui nous entoure : ne sais-tu pab que l'origine de notre race se perd dans les nues, que le sang des Consuls coule dans nos veines, et que nos ancêtres étaient déjà patriciens aux temps des guerres contre les Pisans, et même aux temps où les Croisés passèrent à Gênes pour se rendre en Terre-Sainte ?et tu cites l'année 1 528 comme si lu me parlais du temps de Charlemagne ! Que' je ne t'entende plus extravaguer à la manière des Jacobins : lu déroges à l'antique grandeur ligurienne, et tu n'aimes plus ton père. Giano n'est pas digne que tu le défondes, car toute la rhétorique de Cicéron ne pourra jamais en laite un Portico-Vecchio, m ôter une once à l'excommunication qui lui pèse sur la tête.
Marinetta gémissait de cet entêtement de son père ot souffrait de celte animosité entre deux familles qu'elle aurait voulu voir en bonne harmonie. Un de ses plus vifs désirs était de pouvoir entrer en douce correspondance avec Violentina, lille de Giano, qui était plus âgée qu'elle de quelques mois. Celait une jeune personne pieuse, discrète, gracieuse, pleine de jugement et de délicatesse, qui était aimée et vénérée de tous les pauvres d'alentour, à cause de nombreuses aumônes qu'elle faisait. Elle donnait
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des soins particuliers aux malades de la Ferre qu'elle visitait souvent avec sa mère, dame vertueuse et animée des plus nobles sentiments. Si son père vivait dans l'éclat, s'il recevait continuellement des étrangers dans sou palais, si l'on multipliait chez lui les banquets, les veillées et les amusements, Violentina n'en était pas moins sévère dans son maintien, réglée dans ses actions, retenue dans ses paroles. Elle suivait l'exemple de sa mère qui avait mis tous ses soins à l'élever dans la crainte de Dieu etdans cette noble réserve , qui communique tant de charme et d'attrait aux manières honnêtes et gaies des chastes jeunes filles. Toutes ces belles qualités réunies en Violentina étaient si conformes au caractère doux et bon de Marinetta, qu'elle se sentait invinciblement attirée à former avec la 611e de Giano une tendre et vive affection.
Mais la pauvre Marinetta avait un autre attrait secret et prépondérant qui lui faisait désirer l'intimité de Violentina. Sans vouloir se l'avouer à elle-même, elle cherchait mille autres raisons bonnes et vraies en soi, qui n'étaient pas celles qui exerçaient sur son cœur le plus puissant empire. Violentina avait un frère unique, d'environ deux ans plus âgé qu'elle et qui s'appelait Lorenzo. C'était un jeune homme aux sentiments vifs et nobles, doué d'un caractère souple et fait pour la vertu, rangé dans sa conduite, aimable, grave et courtois daus ses manières, montrant des yeux doux et sereins sous un front qui respirait la franchise et la fierté.
Giano se rendait chaque année dans sa villa sur la (in d'avril et y restait jusqu'au commencement de novembre. Son palais, un peu plus enfoncé dans la vallée que celui do Lamba, était bâti sur un coteau charmant, au pied duquel coulait une rivière toujours limpide et à plein bord, dont se (létachaientplusieurscanaux qui allaient alimenterun grand nombre do moulins à foulon et de fabriques de papier.
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Tout contribuait h entretenir dans ces lieux !a plus douce fraîcheur. La partie supérieure était plantée de petits chênes, de pins et de marronniers. En bas, du côté de la mer, s'étendait un vaste jardin, où l'on voyait de beaux gradins de mousse et des préaux fleuris, arrosés par une foule de petites sources et de petits ruisseaux. Du palais jusqu'à la plage descendaient de larges allées pleines d'ombre, formées de myrtes et de lauriers sauvages, entremêlés de grands orangers, de cèdres et de citronniers toujours chargés de fleurs et de fruits dorés, qui répandaient leurs suaves odeurs jusque sur les flots, et embaumaient l'air de toutes les collines d'alentour.
Durant le mois de mai, Marinetta voyait Violentma descendre chaque matin le chemin qui longeait son palais. Elle était toujours accompagnée de Lorenzo qui la conduisait à l'église paroissiale, où l'archiprêtre célébrait le mois de Marie. La Clle de Lamba était également ravie de la piété de la sœur et de la bonté du frère. Ctlui-ci, bien qu'il eût souvent veillé fort avant dans la nuit pour assister aux fêtes que donnait son père, interrompait la moitié de son sommeil par affection pour sa sœur et se levait ainsi de bonne heure pour l'accompagner. Plus souvent encore elle le voyait, le soir, de la petite terrasse de son jardin apprêter sa barque pour aller promener Violentina sur les délicieux bassins qui découpent ce rivage, et la faire jouir' des beaux couchers du soleil qui descend dans les eaux de Provence en «e plongeant dans une mer d'or. Il la conduisait souvent aux endroits où les pêcheurs tiraient leurs filets à terre, parce qu'elle prenait plaisir à voir les diverses sortes de poissons frétiller dans les mailles et sautiller à fleur d'eau à mesure qu'ils étaient approchés de la rive Mais c'est surtout parmi les écueils situés sous le jardin de Marinetta qu'il aimait à diriger sa nacelle. Dans le but de procurer à sa sœur une récréation qu elle aimait
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iH'auroup, il ôtait ses bottes et se mettait à grimper sur les rochers, pour en arracher au moyen d'un petit ciseau les écailles, les huîtres et les autres coquilles dont ils élaienl couverts. Quand il en avait recueilli une poignée, il les jetait dans la barque à la grande satisfaction de Violentina.
En donnant des signes si manifestes de son excellent cœur, Lorenzo avait fuit de rapides progrès dans l'estime de l\iarinetta. Elle en était arrivée à désirer d'avoir un frère comme Lorenzo, aussi attentif à lui prouver sa candide affection, à lui faire une douce compagnie, à étudier tous ses goûts pour les satisfaire avec ce tendre empressement et celte joie sincère. Quand le couple fraternel, frappant l'onde de le rame, glissait sur la barque légère 2U milieu des écueils, la bonne enfant les suivait avec certaine envie , avec un vague désir d'être de leur .société. En les voyant voguer rapidement le long du rivage , elle promenait ses regards sur tous les détours des anses et tous les circuits des rochers, jusqu'à ce que le promontoire voisin les eût fait disparaître à sa vue. Alors, silencieuse et distraite, elle contemplait la mer, comme si elle eût cherché de l'œil les tortueux sillages de la nacelle, parcourait par la pensée leur trace effacée, et les recomposait dans son imagination en se disant à elle-même :
— Ici Lorenzo frappait l'onde de sa rame, la il tournait celte roche noirâtre, plus loin il allait directement en coupant lare de celle baie et -en poussant vers la pointe de ce petit cap. Gomme il était adroit, animé, comme il se courbait agilement sur la rame !
Alors Marinetta se tenait immobile sur la terrasse, traçant dans son imagination fleurie l'innocent portrait d'un frère qui eût été continuellement à ses côtés, et qui l'eût conduite dans la belle vallée pour gravir les rodiers,
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chercher des nids d'oiseaux., et prier devant le petit sanctuaire de la Madone d'Aqua-Santa, situé au point où se croisent les roules qui mènent aux moulins et aux usines de fer. Oh ! combien elle eût été heureuse d'avoir un frère I Mais la gracieuse Jeune fille, en se le dépeignant à l'esprit, retraçait toujours, sans s'en apercevoir, l'image de Lorenzo; et celte image la tourmentait, parce qu'elle pensait que son père, qui ne pouvait supporter la famille de ses voisins, en serait offensé. Alors, elle se figurait un autre frère différent du premier, mais ce frère ne satisfaisait pas son cœur , ce frère ne l'aurait jamais tant aimée que celui qui eût ressemblé à Lorenzo.
Marinetta allait rarement en mer : elle ne savait pas manier la rame et entrait en frayeur pour peu que le vent soufflât, que l'onde se ridât, et que l'écume blanchît au flanc des rochers. Mais ce frère, qu'elle se représentait, l'aurait menée à la pêche comme Violenlina. Et puis, Violentina conduisait bien la barque à lour de rôle avec Lorenzo ; sans en sortir, elle aimait parfois aussi à détacher les écailles des rochers et à prendre les polypes. Et pourquoi n'en ferait-elle pas autant? Que signifiaient ces craintes puériles, ces faiblesses ridicules? La-dessus, elle cherche le vieux Andréa, l'un des bateliers du château, lui ordonne d'apprêter la barque, sort par la petite porte du jardin, saute dedans et se met à faire au Nestor du mélier mille questions sur l'art de conduire la nacelle, jouant parfaitement auprès de lui le rgle d'aspirante à la marine. A cet ordre de sa jeune maîtresse, le bon vieillard ouvrit une bouche comique et se mit 'a l'instruire avec tant de gravité, qu'on l'eût pris pour le vieux Triton donnant des .leçons à Galalée. Il lui dit comment il fallait saisir les rames, les placer dans les nœuds, les ajuster sur les bords, les lever avec les deux mains en même temps, les baisser de biais, quand la rame s'enfonce, faire un demi-
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four, frapper du plat et puis l'incliner de nouveau pour lui faire fendre l'eau. Il lui montra aussi comment il fallait, serrer les coudes, pousser l'avant-bras en donnant le coup et ramener les poings vers la poitrine; courber doucement le corps sur la rame, et le rejeter en arrière pour naviguer à reculons; il lui enseigna le moyen de donner de la grâce au mouvement des rames, en les plongeant et en les retirant au même instant : et ici le vieil Andréa battait la mesure en s'accompagnant de la voix, absolument comme fait un maître de chapelle sur le pupitre de l'orchestre.
Qui pourrait dire tout ce que fit la fille de Lamba pour apprendre l'art de conduire la nacelle avec habileté et dans tous les sens, et parmi les rochers, et dans la pleine mer, et quand murmuraient les zéphyrs du soir, et quand soufflait la douce brise du malin tout humide de rosée, et quand grondait le vent du sud-ouest soulevant les flots écumants et les brisant contre la côte? Elle passait de longues heures à s'exercer non loin du rivage, au point que son père, s'en étant aperçu, lui faisait des reproches badins, en l'appelant sa jeune Amphytrite qui désormais se plaisait plus à vivre dans la mer que sur la terre. Presque chaque soir, du haut de sa terrasse, elle fixait le promontoire dans le lointain, espérant y voir paraître la barque de Lorenzo. Dès qu'elle la découvrait, elle sentait à l'instant son cœur battre et former des vœux pour qu'il poussât vers le rocher, afin de le voir avec sa grâce habi tuelle jeter des coquilles à Violentina, qui les rangeait dans son panier, les ouvrait parfois avec le tronçon d'un couteau et les plaçait sur des tranches de pain, en attendant l'arrivée de son frère pour goûter avec lui. Mais quand ils étaient partis, Marinelta descendait aussitôt dans sa nacelle pour suivre tous les chemins qu'avait parcourus Lorenzo, pénétrer dans les mêmes rochers, tourner les i:iômcs caps et aborder au môme riviige.
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Vers le Tnilicu du mois de mai, Marinelta avait aussi pris l'habitude d'aller à la paroisse pour honorer Marie. Là, elle admirait la piété de Violentina, qui assistait a la messe avec beaucoup de recueillement et s'associait au peuple pour chanter les litanies avec une merveilleuse ferveur. Mais elle éprouvait un vif chagrin de voir que Lorenzo n'entrait jamais dans la maison de Dieu. Après avoir donné l'eau bénite à sa sœur et lui avoir remis son livre de prières, il gagnait la prairie et allait s'asseoir à l'ombre des gros tilleuls qui la couvraient tout entière de leur vaste verdure, pour y fumer la pipe et lire des livres qui, comme elle sut plus tard, n'étaient pas dignes d'un jeune chrétien.
La bonne demoiselle ne pouvait comprendre comment il est possible d'avoir à la fois le cœur bon, bien fait, pur et gracieux, et l'esprit fasciné par les plus graves erreurs religieuses et morales. Et cependant, ce fait n*arrive que trop souvent, surtout de nos jours. On dit bien aussi qu'un beau visage est le miroir de l'ame, et pourtant l'on rencontre de très-beaux jeunes gens qui ont le cœur dur, rude et cruel ; des femmes charmantes qu'on dirait dc3 anges, tant elles ont le regard serein, le sourire gracieux, l'air éblouissant, et dont le cœur néanmoins est bien loin d'avoir cette pureté parfaite qu'on serait tenté de lui supposer. C'est précisément ainsi qu'un même homme peut avoir le cœur affectueux et l'esprit perverti. Volney, quand il était jeune, avait la figure si bien prise, la physionomie si agréable et si enjouée, les manières si douces et si honnêtes, qu'on l'eût pris, quand il entrait dans un salon, pour l'homme du monde le plus aimable et le plus vertueux : et cependant, cette ame pleine de malice portait au Christ une haine satanique, et ne rêvait, dans toutes sc3 pensées, dans tous ses coupables projets, que la destruction et la ruine complète de la grande œuvre de la
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Rédemption. Au temps où nous vivons, l'un rencontre chaque jour des Volneys, sinon aussi instruits, du nioin.s aussi hostiles a Jésus-Christ, à son Eglise, à son sacerdoce, à sa morale céleste, toujours aimables et gracieux en apparence, et cependant pleins de ruses et de mensonges, toujours animés du désir de renverser les institutions civiles et religieuses, toujours occupés, dans les ténébreux repaires des sociétés secrètes, à machiner des séditions, des révoltes, des bouleversements contre la patrie, qui les considère comme ses enfants et dont ils sont les ennemis jurés. La civilisation raffinée de notre âge les montre sous un semblant de bonté, de douceur et de gnîté, leur place sur le front un masque de franchise, d'honneur et de loyauté, donne à leur personne et à toutes leurs démarches un air d'aisance, d'urbanité, do bienveillance qui leur concilie la confiance des gens do bien et jusqu'à l'amitié des gens sensés; tandis que, sous i-(t& dehors de gaîlé et de vertu, ils caclienl un cœur plein de corruption et de malignité, de perfidie et de trahison. Lorenzo toutefois n'appartenait pas à celte classe d'impottcurs que nous venons de décrire. Son ûge et sa condition s'y opposaient. Mais s'il n'avait pas eu la bonne l.)rtune de captiver le cœur de cette angélique Marinetta, il était déjà engagé dans le sentier qui conduit à l'incrédulité, et à tous les maux qu'elle entraîne après elle dans l'esprit de ceux qui ont perdu l'amour de Dieu et le flambeau de la foi. Lorenzo avait reçu en partage un naturel vraiment bon et porté à la vertu; U)ais la trop grande liberté que lui avait laissée son père fut sur le point de le perdre. Giano était l'un de ces hommes qui ne considèrent pas qu'un père est tenu de veiller attentivement sur ses enfants, qu'il doit se préoccuper de leur vrai bien et se garder de cette fausse indulgence qui n'est en réalité que de la cruauté. Car quand on leur pern;ct de suivre toutes
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leurs fanlaisies, quand on les laisse grandir au gré de leurs caprices, ils tombeiil facilement dans les plus grands désordres, oublient rameur qu'ils doivent à leurs parents, perdent leurs mœurs et leur foi, et deviennent des objets de honte, de trouble et de déshonneur pour leur famille.
Par suite de celte aveugle insouciance de son père, Lorenzo, à peine âgé de dix-huit ans, avait déjà lu la plupart des encyclopédistes. Il se plaisait surtout aux brocards impies de Voltaire, aux déclamations de Raynal, aux trompeuses et méchantes inductions deVolney. Ces lectures lui avaient gâté la tête, et son esprit, d'abord si simple et si franc dans sa foi, était sans cesse agité de mille doutes, embarrassé de mille obscurités. Le château paternel, depuis qu'il était fréquenté parles oOuciersfrançais, lui offrait chaque jour de nouveaux dangers, tant à cause des discours qui s'y tenaient que de la facilité avec laquelle il pouvait se procurer de mauvais livres propres à séduire son cœur et son esprit. Violentina, qui s'en était aperçue , l'en blâmait avec force et priait instamment Dieu et la sainte Vierge d'avoir pitié de son chère frère et de le ramener dans la bonne voie.
Pour attirer les grâces de la Reine du ciel, la bonne demoiselle, animée d'un saint zèle, multipliait les actes de charité envers les petites filles du peuple, leur apprenait le catéchisme, les préparait à la confession et à la communion, leur inspirait l'amour de la modestie et de la pudeur, la dévotion à Marie et à l'ange gardien, l'horreur du péché, l'obéissance et la sincérité vis-à-vis des parents, le respect envers l'Eglise et l'exacte soumission à ses saints commandements. Aux unes, elle donnait en récompense de belles robes; aux autres, des mouchoirs ornés de riantes couleurs, des chaussures avec de beaux rubans, ou bien des fruits et aulres douceurs. On ne saurait dire toute la salutaire influence qu'elle exerçait dans ce popa-
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leux village par son industrieuse sollicitude, ni combien l'archiprètre avait à la bénir et à la louer pour les charitables soins qu'elle prodiguait aux pauvres et les œuvres généreuses quelle accomplissait.
Violentina, avec ce sentiment exquis, dont la femme a seule le secret et qui gagne les coeurs les plas rebelles, savait si bien prendre Lorenzo et l'engager dans ses pieuses entreprises, qu'il se prêtait volontiers aux désirs de sa sœur, tant elle lui inspirait d'amour et de respect.
— Eh bien ! mon Lorenzo, lui disait-elle avec cette grâce qui lui était propre, voudrais-tu venir avec moi visiter la pauvre Misina qui est infirme et entourée d'un essaim de jeunes enfants mal vêtus et plus mal chaussés? Tu prendras quelques parpaiula * pour les lui donner, n'estce pas ? Oh ! oui, mou brave ami, car tu es tro[) bon pour me refuser cela.
Et en lui parlant ainsi, elle lui mettait trois doigts dans les cheveux en leur donnant une sorte de tour gracieux. Lorenzo accueillait ses caresses avec un doux plaisir et il serait allé au bout du monde, il se serait dépouillé de tout ce qu'il avait de plus cher pour satisfaire et contenter sa sœur. Une autre fois tout en lui disant :
— Comme tu es beau, mon Lorenzo !
Elle le regardait d'un petit air de malice, pendant qu'elle glissait furtivement la main dans la poche de son gilet; puis elle ajoutait, en montrant une demi-pistolo qu'elle en avait tirée :
— Oh ! justement ! c'est ce qu'il me fallait pour acheter de petits catéchismes aux filles de ma congrégation.
Alors Lorenzo la tapait sur les doigts, en disant :
— Petite friponne, est-ce ainsi que tu me voles '? Je pla-
1 La parpaiola était une petite mon'- lie de cniv:-e qui avait cours ?i Gênes du temps de la Republique, et qu'on reçoit encore aujourd'hui au marche.